France

Kerviel, l'ennemi intérieur

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux, mis à jour le 24.06.2010 à 14 h 12

PROCÈS KERVIEL - Cinq ans requis contre Jérôme Kerviel, dont quatre ferme. David n'a pas fait plier Goliath.

Jeudi 24 juin, le ministère public a requis cinq ans de prison dont quatre ferme contre Jérôme Kerviel qui comparaît depuis bientôt trois semaines devant la 11e chambre correctionnelle du tribunal de Paris. A l'énoncé du réquisitoire, aucune émotion visible sur le visage du prévenu qui note la sentence sur son carnet. Jérôme Kerviel encourait cinq années de prison au maximum.

A l'entame de son procès il y a trois semaines, l'ancien trader devait venger tous les clients de toutes les banques de tous les agios payés au prix fort. La Société Générale allait, elle, une nouvelle fois endosser l'habit du méchant, de Goliath contre David. Cela dure depuis le Moyen-Age: la banque, le prêteur, celui qui manipule l'argent, est méprisable et abondamment méprisé. La religion catholique s'en méfiera, tournant longtemps autour de la question: peut-on prêter avec intérêt? Finalement, elle laissera cela aux juifs et aux protestants.

Une banque, une institution, une multinationale contre un individu. La partie était perdue d'avance. David allait une nouvelle fois l'emporter. Kerviel, Robin des bois de La Défense, allait faire rendre gorge à la Société Générale, ridiculisée. D'une certaine manière, elle l'a été. Daniel Bouton, son ancien président-directeur général, est venu le dire d'une phrase limpide autour de laquelle l'armée d'avocats mise en place par la banque pour construire sa défense tournait depuis plus de deux semaines:

Des défaillances dans le contrôle hiérarchique, et deux défauts de structure dont le fraudeur s'est très bien servi. Pas de contrôle du nominal [le montant des opérations, ndlr] et pas de centralisation des alertes

Avec un adversaire pareil, Jérôme Kerviel pouvait avancer tranquillement ses arguments. C'était Guignol chez les banquiers, Oui-Oui trader ou Gourcuff en équipe de France. Le gentil, le beau, le comme-tout-le-monde au pays des méchants. Il avait un capital de sympathie indéniable dans l'opinion publique. Bien supérieur aux 4,9 milliards d'euros qu'il a fait perdre à son ancien employeur. Trois semaines de débat ont suffi pour le dilapider.

Les limites d'une stratégie

Avec le président Pauthe, l'ancien trader est tombé sur un obstacle inattendu. Le magistrat manie les forwards et les futures avec une certaine assurance. Et quand il ne suivait pas, il fallait rentrer dans les détails. A la SocGen, plusieurs fois, Jérôme Kerviel avait enfumé ses interlocuteurs avec un jargon auquel même son chef n'entravait rien. Ainsi, le 8 janvier, dix jours avant la fin de l'aventure, il assure à une collègue:

Ça matérialise des give up de futs faits tardivement, je dois de l'argent à la contrepartie. On va le rebooker asap.

Il ne va rien rebooker du tout et surtout pas asap, aussi vite que possible en trader présomptueux.

A priori, le système de défense de Kerviel aurait dû fonctionner. «La banque ne pouvait pas ne pas savoir», c'est donc qu'elle savait. Tournez la phrase dans tous les sens, c'est imparable. Dit autrement, la banque aurait dû savoir, elle n'a pas vu, elle n'a pas su. C'est invraisemblable, mais vrai. Dit autrement encore par le vice-procureur Philippe Bourion lors du réquisitoire, «je ne suis pas coupable puisque j'ai réussi à commettre les faits».

Il faut lire, relire et relire encore les rapports de l'Inspection générale de la banque, un document accablant contre la Société Générale, celui de la Commission bancaire, ou l'ordonnance de renvoi rédigée par les juges Besset et Van Ruymbeke, pour admettre que 74 alertes disséminées entre les cinq tours de la banque à La Défense n'ont pas permis d'arrêter le «trader zombie» comme dira un témoin, professeur de finance à Paris II venu dire son effarement.

La banque n'a pas vu parce qu'elle n'a pas voulu voir. L'argument ne tient pas. Le danger était trop grand. «Inhumain», a dit Jean-Pierre Mustier, l'ancien numéro deux de la SocGen. Une position de 50 milliards pouvait entraîner tout simplement la chute de la banque. La somme est déjà monstrueuse et dangereuse, mais c'est le fait qu'un homme seul ait pu construire une pareille position en face de personne qui risquait plus sûrement de rayer la Société Générale des écrans. Comment prêter un dollar, un euro ou un yen à une banque qui n'est pas capable de voir ça! Finalement, l'incroyable, c'est qu'elle soit encore là.

La banque manipule de l'argent. L'argent attire les convoitises, ça n'est pas franchement nouveau. Il faut donc aligner des procédures pour faire en sorte que l'argent ne lui file pas entre les doigts. Une banque est une usine à procédures. Là, Jérôme Kerviel a profité d'une faille énorme. Un trader pouvait –jusqu'au 18 janvier 2008– engager 10, 20, 30 ou 50 milliards pourvu qu'il mette en place une opération de taille équivalente mais en sens inverse. Si j'achète d'une main pour 1 million d'euros d'actions General Motors –c'est déconseillé en ce moment– et que j'en vends simultanément pour 999.999 €, le risque porte sur un seul euro. Vous pouvez faire le même calcul avec des millions ou des milliards, ça revient au même. La banque surveillait l'écart, mais jamais le montant de l'achat-vente.

Et voilà Jérôme Kerviel qui compte en dizaines de milliards d'euros plutôt qu'en dizaines de millions. Il a ajouté un élément diabolique pour le suspens. Il n'y avait pas deux opérations, l'une couvrant l'autre, il n'y en avait qu'une seule: 50 milliards sur sa conviction de voir le marché baisser ou monter. Trois fois il a eu raison, une fois en 2005 et deux en 2007. En 2005, les attentats de Londres lui donnent raison sur une position de 15 millions, il débutait. Deux ans plus tard, ce sont les subprimes et leur crise qui le sauvent avec 30 milliards alignés. Les malheurs des uns font le bonheur du trader isolé.

Pas de «veille militaire »

Finalement, la Société Générale n'a rien gagné et elle ne récupérera jamais les 4,9 milliards qu'elle réclame à Jérôme Kerviel en dommages et intérêts. Me Jean Veil a souligné, pour sourire, que la banque ne réclamait pas les intérêts courants depuis le 18 janvier 2008. Avec la condamnation de Kerviel, elle peut espérer n'être reconnue coupable que de son propre laisser-aller. Pas de faux délit d'incompétence ou de naïveté. Le ministère public a balayé cela, défendant derechef la banque dans son réquisitoire. Si les systèmes de contrôle ont failli, si les vigies ont échoué, c'est parce que, «comme dans toute entreprise», ils visaient des «erreurs» ou «anomalies», et pas des «adversaires potentiels». «Les contrôles n'étaient pas une veille militaire contre un ennemi intérieur», estime le parquet.

Jérôme Kerviel n'a rien gagné non plus. Sera-t-il condamné pour abus de confiance, faux en écriture et introduction de fausses données dans un système informatique? Il faudra attendre le jugement pour le savoir. Rendez-vous en septembre ou en octobre, disent les habitués du palais de l'île de la Cité.

L'auditeur attentif aura, lui, gagné une chose rare: un instant d'émotion de la part de Daniel Bouton. Croisé à maintes reprises, cet énarque avait la suffisance qui sied à la haute banque. Produit de la méritocratie française, il se voyait appartenir à une aristocratie bancaire. Et puis, il vient devant la plèbe reconnaître les erreurs commises sous sa responsabilité, avec une ligne de commandement erratique et des lacunes béantes dans l'organisation. Et pour finir, il dit au président Pauthe:

Je suis dans la position désagréable de l'homme qui a essayé de comprendre et qui n'a rien compris.

Dans la bouche de cet homme, l'aveu est immense.

Philippe Douroux et Bastien Bonnefous

Photo: Jérôme Kerviel, le 22 juin 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

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