France

L'art de bien «aller se faire enculer» (MàJ)

Philippe Boggio, mis à jour le 25.06.2010 à 17 h 56

D'où vient l'insulte, mise à la une des gazettes par Nicolas Anelka, comment elle a évolué, et s'est délesté de son caractère homophobe...

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Cette insulte est probablement un faux. Elle a été recomposée. Tissée à plat, reconstituée à froid, loin du drame qui en a ét la cause, et de l'homme censé l'avoir proférée. Quelle insulte? Evidemment, celle qui, malgré nous, tourne dans toutes les têtes, ces jours-ci, qui fait se plier de rire les cours de récréation, et doit tout de même choquer encore quelques parents.

«Va te faire enculer, sale fils de pute!» Auteur présumé: Nicolas Anelka, «Bleu» délavé et star déchue. Editeur: L'Equipe. Oui, il s'agit d'un faux. Deux insultes on été accolées l'une à l'autre *. Tous ceux qui ont le sang chaud et la langue facile savent d'instinct qu'une offense bien ajustée se doit d'être brève puisque, de la colère, tête et ventre, elle passe par l'oralité, et pour faire mouche, doit tenir en une seule expiration. Le soulagement de l'offenseur est à ce prix, tout comme l'humiliation de l'offensé. L'expiration  comme une gifle.

Tous les comédiens auraient rétréci la phrase reproduite par le quotidien sportif. Mal en bouche. «Sale fils de pute» vient tuer «va te faire enculer», qui a fait son office. Prononcez tous ces mots dans l'ordre, et, à l'oreille, vous le sentirez –isolez-vous, au besoin. L'effet recherché, cette mort symbolique de l'adversaire, se perd dans la nécessité de respirer avant la seconde locution. Cette insulte-là est redondante, par le sens et par le souffle.

Les meilleures injures sont forcément courtes. Pour claquer. Comme dans: «casse-toi, pauv' con!» (Nicolas Sarkozy, au Salon de l'Agriculture). Ou: «J'préfère ta putain de sœur!» –ou «de mère», selon les versions (Marco Materazzi à Zinedine Zidane, en finale du Mondial 2006).

Il n'empêche que, même raccommodée après coup, la charge conjointe d'Anelka et de l'Equipe permet à cet enculage de prendre un peu mieux sa place dans les usages vocaux. Jusqu'ici, les dictionnaires avaient tendance, c'était assez naturel, à contenir cette saillie d'argot dans l'«Enfer» des mots et de la Bibliothèque Nationale, du côté des pornocrates littéraires du début du XIXe siècle. Référence la plus fréquemment citée: Louis-Ferdinand Céline. Un mécréant. S'y ajoutaient des polars, et des dialogues de films. En fait, dès qu'il s'agissait de mettre en scène des machos homophobes de basse extraction, des gars tout en muscles à cervelle d'oiseau et forte rancœur sexuelle.

C'est oublier que les décennies passant, enculer, se faire enculer, l'enculage («de mouches») se répandent dans la société. Leur sens s'élargit. Les images nées de ces vocables sont peu à peu devenues les synonymes les plus grossiers à ce jour de «se faire avoir», par glissements sexuels successifs: «se faire baiser», «se faire mettre», auxquels on ajoute parfois: «jusqu'à la garde». Ou plus prétentieux - ou plus dépité: «jusqu'à la gueule» (par détournement d'une autre image très évocatrice: «enceinte jusqu'à la gueule»). Il s'avère en tout cas que la reine de l'insulte est désormais plutôt retournée contre soi, comme si l'offensé prenait enfin la parole, dans la recherche d'un certain équilibre historique.

Malgré sa violence apparente, enculer est d'ailleurs lexicalement parlant une notion assez floue. Ses créateurs ont choisi la circonférence plutôt que le centre de la cible. Composé à partir du mot cul (comme dans culotte), choisi, justement, pour sa brièveté, il évite les mots et métaphores qui jusqu'alors désignaient l'anus - puisque c'est cet endroit du corps qu'il s'agit de percer: anneau, rosace, marguerite, bouton d'or, etc. Enculer est, au fond, une insulte assez faux-cul, qui n'ose pas dire tout à fait ce qu'elle voudrait dire. Peut-être qui se fait peur elle-même.

C'est indéniable, elle a été longtemps l'apanage des milieux à forte connotation masculine. L'armée, les milieux sportifs... Et elle le demeure largement. Ce n'est pas pour rien que, ces dernières années, sous l'impulsion d'associations homosexuelles, des films ont été réalisés, des concours de scénarios lancés, pour tenter de réduire le racisme homophobe dans les stades. De ce point de vue, la sortie d'Anelka, relayée par l'Equipe, nous renverrait plutôt en arrière. A moins qu'elle ne soit une chance à saisir, pour de nouvelles campagnes pédagogiques.

Elle est aussi source d'un malentendu bien dans l'époque. Des voix se sont élevées, même éminentes, ces derniers jours, pour désigner «les cités», sous entendu: les jeunes Français d'origine immigrée, pour origine de la culture linguistique d'Anelka, et de son «va te faire enculer». Notre champion parlerait comme on parle en Seine-Saint-Denis, aimerait-on nous faire croire, d'ailleurs, il doit en venir; c'est toujours pareil, cette nouvelle équipe de France métissée, qui déjà ne chantait pas la Marseillaise, s'exprime comme charretier...

Là aussi, c'est assez injuste. «Les cités», justement, ont plutôt fait évoluer la dureté masculine du vocable. Elles ont même plutôt féminisé celui-ci. (Même si, à en croire «diverses sources», un jeune sauvageon aurait clairement indiqué à Nicolas Sarkozy, mercredi, un chemin inverse. Le tribunal de grande instance de Bobigny l'a condamné pour cela à 35 heures de travaux d'intérêt général). Parce que pour ces générations, il y a encore plus sacré que le corps de l'homme. Celui de la mère. D'où la tentation d'un imaginaire sexuel au sens plus profanatoire encore. On se souvient de «nique ta mère». Ou de cette plaisanterie boiteuse: «Ta mère, elle est tellement plate qu'on peut se l'envoyer par fax». Depuis, si l'on peut dire, l'offense tend à changer d'orifice. «J'encule ta mère», ou «ta sœur» dans une moindre mesure, fait voler les coups, dans les altercations.

Et libère les nouveautés. On dit moins: «enculé de ta mère», qui viendrait de Marseille, et qui commence à dater. Mais davantage : «toi, t'as été fait par le cul». Ou: «ta mère, elle a l'utérus dans le cul!». Qui visent dans une même injure à associer une femme et son fils. Ce qui n'arrange rien, mais éloigne tout de même un peu le danger symbolique des mots des minorités sexuelles.

Philippe Boggio

* En fait, selon certaines sources, Nicolas Anelka aurait grommelé, dans son coin du vestiaire : « Va te faire enculer, avec ton système... »

Photo: Baby foot /  Damien M. via Flickr License CC by

Article mis à jour le 25 juin 2010 avec la condamnation du jeune ayant insulté Nicolas Sarkozy.

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