Monde

Un magazine italien «tue» Roberto Saviano pour le défendre

Temps de lecture : 2 min

Le cadavre de Roberto Saviano, allongé sur la table d'une morgue, sur un drap vert. Sa tête est maintenue par des tiges, son corps est partiellement recouvert d'un tissu blanc et une étiquette est accrochée à l'orteil de son pied gauche. En haut, à gauche, en lettres capitales, un message simple, direct:

ILS ONT TUÉ SAVIANO

La double page qui ouvre le magazine Max en kiosque ce vendredi 25 juin en Italie a tout pour créer la polémique. La presse italienne, qui souligne que la place de cette photo dans le magazine lui donne le poids d'un éditorial, lui a déjà donné un nom: «Il Saviano morto».

Roberto Saviano est l'auteur du fameux Gomorra, dans lequel il dénonce les agissements de la mafia napolitaine, décrivant les structures économiques et territoriales de cette organisation. Ce livre à succès, traduit dans plus de quarante pays, a été porté à l'écran par Matteo Garrone. Depuis, l'écrivain-journaliste, menacé de mort, vit sous protection.

Le Corriere della Sera explique que cette mise en scène digne d'une scène des Experts (mais qui rappelle également, selon la presse italienne, au choix, la mort de Pier Paolo Pasolini, ou celle de Che Guevara, ou encore le Christ mort de Mantegna) est l'oeuvre d'un spécialiste du photomontage, as de photoshop, Gian Paolo Tomasi.

Autant le dire tout de suite, Roberto Saviano, qui n'a pas été consulté par Max, n'apprécie pas:

Je trouve que le montage photo qui représente ma mort à la morgue est de mauvais goût.

L'écrivain explique que l'image spécule sur ceux qui, comme lui, italiens ou d'autre nationalité, vivent sous protection, qu'elle manque de respect à tous ceux qui, «pour diverses raisons, souvent loin des projecteurs», risquent leur vie.

Le directeur de Max, Andrea Rossi justifie le choix de son magazine. Il s'agissait de provoquer «avec une image forte», d'apporter un soutien à l'écrivain. Cette année, Saviano a été notamment mis en cause par Silvio Berlusconi, mais aussi par une partie de la gauche italienne, et dernièrement par l'attaquant du Milan AC (club qui appartient à Berlusconi), Marco Borriello. Dans la version italienne du magazine masculin GQ, le footballeur, originaire de Naples, déclarait:

Saviano? Il s'est fait du fric sur le dos de Naples. On n'a pas dû attendre qu'il écrive son bouquin pour savoir ce qu'est la Camorra. Ce que je lui reproche le plus, c'est de n'avoir parlé que des aspects négatifs de Naples, en oubliant tous ses bons côtés.

Marco Borriello avait par la suite nuancé ses propos, allant jusqu'à apporter son soutien à Saviano.

Mais pour Andrea Rossi, ces attaques doivent cesser:

Nous en avons assez d'entendre tous ces gens attaquer Saviano. Les déclarations de Marco Borriello ont été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.
[...] Quel est le problème: Saviano ou la camorra, que Saviano combat?

Qui sont les «commanditaires» de cet assassinat imaginé par Max? Le magazine ne les désigne pas, mais Andrea Rossi n'a aucun doute: «Tout le monde peut imaginer qui ils sont.»

Si la presse italienne s'accorde globalement pour soutenir Saviano, la démarche de Max est loin de faire l'unanimité.

Benedetta Tobagi explique par exemple dans la Republicca qu'avec ce photomontage, «toutes les limites, non seulement de la piété mais aussi de bon sens, sont en lambeaux. Ce défi devient un baromètre de la fièvre de l'époque».

Le dernier mot revient à Roberto Saviano:

Quoiqu'il en soit, rassurez-vous, je n'ai pas l'intention de mourir.

[Lire les articles de la Reppublica, du Corriere della Sera et de La Stampa]

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Photo: la double page de Max

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