Monde

La fausse indifférence internationale vis-à-vis du Kirghizistan

Macha Fogel, mis à jour le 25.06.2010 à 9 h 09

Pour le moment, personne ne réagit aux affrontements entre Kirghizes et Ouzbeks. Pourtant, le pays est stratégique.

Des affrontements entre Ouzbeks et Kirghizes dans le sud du Kirghizistan ont fait entre 200 et 2.000 morts selon les sources– depuis le 10 juin. Selon l'ONU, 75.000 personnes auraient trouvé refuge en Ouzbékistan. 300.000 personnes d'origine ouzbek, presqu'exclusivement des femmes et des enfants seraient massées au sud du pays, à la frontière ouzbek.

Que fait la communauté internationale face à ces événements? Pour le moment, rien. Personne ne bouge. On attend, on voit ce qui se passe. Pourtant, le Kirghizistan est loin d'être inintéressant... Frontalier avec le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et l'Afghanistan notamment, il est également stratégique pour la Russie, la Chine et les Etats-Unis. Le Kirghizistan est aussi le seul pays au monde à compter sur son territoire à la fois une base russe (à Kant, dans le nord) et une base américaine (à Manas, dans le sud, ce qui permet aux Etats-Unis d'atteindre l'Afghanistan).

(source ministère des Affaires étrangères)

Pour mieux comprendre cette apparente indifférence internationale, peut-être faut-il se pencher sur les derniers soubresaults qu'a connu le Kirghizistan.

En avril dernier, le président kirghiz Kourmanbek Bakiev, assez largement perçu dans son pays comme corrompu et népotique est chassé du pouvoir, cinq ans après qu'il a lui-même délogé l'ancien président issu du système soviétique. En 2005, cette «révolution des tulipes» n'avait déplu à personne. En tout cas, ni aux Américains qui utilisent Manas pour envoyer des troupes en Afghanistan et s'entendent bien avec Bakiev; ni aux Russes, pour qui ce coup d'Etat ne menace pas leur influence en Asie centrale.

Faire payer les Russes, et les Américains

Les choses se gâtent lorsque les Russes demandent en 2008 à Bakiev la fermeture de la base américaine, en échange d'une forte somme d'argent. A l'époque, George W. Bush est président des Etats-Unis, les relations russo-américaines sont au plus bas. Bakiev hésite, accepte l'argent russe, puis finalement, empoche les sommes proposées par les Américains pour maintenir la base (aux termes du nouvel accord, le loyer annuel versé à l'Etat kirghiz pour l'utilisation de Manas est triplé pour atteindre 60 millions de dollars, s'ajoutant aux plus de 110 millions de dollars d'aides américaines) et ne ferme rien du tout. Les Russes, furieux, accusent Bakiev d'avoir perçu pour son propre compte ou celui de sa famille la majeure partie des sommes russes et américaines transmises au nom de l'aide économique, de la lutte anti-drogue ou anti-terroriste.

Lorsque Bakiev est démis en avril par la foule de Bichkek, la capitale kirghiz, les Russes n'ont pas la larme à l'œil. «Les Américains, eux, sont un peu inquiets, mais guère trop, puisqu'entre-temps, la rivalité russo-américaine s'est considérablement affaiblie dans la région. Les Russes ne demandent même plus le départ des Américains de Manas», rappelle Arnaud Dubien, directeur de recherches à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

Mais les Kirghizes sont divisés, entre un gouvernement de transition assuré par Rosa Otounbaïeva, ancienne ministre de Bakiev, et le sud du pays, fief du président Bakiev, où il compte ses derniers supporters. Le sud, c'est aussi la terre des clans, où les grandes familles kirghizes et ouzbeks (par endroits, les Ouzbeks constituent 70% de la population), se partagent le pouvoir, l'influence politique et la manne économique des multiples trafics qui transitent par la vallée de Ferghana, zone névralgique de l'Asie centrale: opium venu d'Afghanistan, contrebande issue des usines chinoises, prostitution... (à consulter aussi, le rapport de l'OSCE en pdf, p.104)

Le développement d'un islam politique

Profitant d'un pouvoir en déliquescence, des «hommes d'affaires» et dirigeants politiques locaux cherchent à étendre leur influence, en réglant des comptes. Au besoin par l'assassinat de leurs rivaux, nourrissant malentendus et fantasmes de la population kirghiz, préparant le terrain pour une flambée de heurts interethniques.

Ajoutons à ce cocktail détonnant le développement –depuis la chute de l'URSS– des mouvements islamistes, on voit bien ce qui pourrait inquiéter Russes et occidentaux. L'Ouzbékistan et les minorités ouzbeks du Kirghizistan sont tout particulièrement concernées par la menace de l'Islam politique, comme l'explique Arnaud Dubien. Contrairement aux Kirghizes ou aux Kazakhs islamisés sur le tard (nomades, leur mode de vie a rendu la tâche de conversion plus difficile aux prosélytes), les Ouzbeks, sédentaires, ont une tradition religieuse plus forte et plus politisée à la fois.

L'Ouzbékistan a commencé par accueillir plusieurs dizaines de milliers de réfugiés du Kirghizistan d'origine ouzbek, avant de décider le 14 juin de fermer sa frontière -promettant de la rouvrir s'il gagnait les moyens matériels d'accueillir tant de monde. Mais il semblerait, d'après Asel Doolotkeldieva, doctorante au Ceri, que le président ouzbek n'accepte à l'entrée que les femmes, les enfants et les hommes d'un certain âge. Peut-être craint-il, en laissant passer les hommes jeunes, de déstabiliser son propre pays et d'y importer les conflits ethniques, puisque l'Ouzbékistan abrite d'importantes minorités kirghiz et tadjik.

Moscou, pour sa part, reste réservé et pragmatique. La Russie avait promis, le 7 avril, au moment de la démission de Bakiev, d'apporter son aide militaire, technique et financière au Kirghizistan pour vivre sa nouvelle vie politique. Mais aujourd'hui que l'occasion se présenterait d'envoyer quelques bataillons, Medvedev récuse l'hypothèse d'un engagement militaire russe. Un bataillon de parachutistes a été envoyé à la base de Kant, mais il y reste stationné pour le moment. Certains Kirghiz se sentent trahis, abandonnés, d'autres estiment que se présente l'occasion de montrer un Kirghizistan capable de se débrouiller seul.

Les intérêts chinois

Bien sûr, pour le Kremlin, la déstabilisation totale de l'Asie centrale serait une tragédie. Le dernier souhait des Russes est de connaître à ses frontières une nouvelle zone de conflits, impliquant qui plus est des islamistes, alors qu'ils sont déjà engagés sur les différents fronts caucasiens. Leur passé militaire en région montagnarde ne plaident pas pour eux (Afghanistan et Tchétchénie) et Moscou n'a pas envie de s'y risquer seul, ni d'encourir le risque d'être critiqué par la communauté internationale pour intervention abusive (comme pour la Géorgie et la Tchétchénie).

Une intervention menée par la Russie, entraînant avec elle l'Ouzbékistan et peut-être le Kazakhstan, reste toutefois possible, en cas de nouvelle escalade des événements. Mais dans pareille hypothèse, les Russes ne manqueront pas de se concerter avec leurs nouveaux amis Américains qui ne s'engageront pas au-delà d'une aide financière conjointe à celle de la communauté internationale. Et avec les Chinois (même s'ils n'ont aucune envie de voir la Chine, leur nouvelle rivale, gagner en influence dans «leur» Asie centrale)? Depuis le changement de régime en avril, la Chine n'a pas dessiné de position claire par rapport au Kirghizistan. Depuis les heurts de juin, elle s'est contentée de rapatrier, avec une grande efficacité, tous ceux de ses ressortissants qui le souhaitaient (au moins 1.300). La Chine craint par-dessus tout de voir se créer un antécédent de sécession ethnique dans la région: elle-même compte une importante population ouïghour, musulmane, d'origine turque, dans sa région du Xinjiang, frontalière du Kirghizistan. Elle développe en outre des intérêts économiques majeurs en Asie centrale, notamment concernant son accès au gaz et aux hydrocarbures, et la menace d'un islamisme ouzbek ou tadjik la fait sans doute trembler.

Mais pour l'heure, elle attend, se contentant de participer aux conférences de l'Organisation de coopération de Shanghai, qui a pris la suite en 2001 du groupe de Shanghai, né après la chute de l'URSS pour faciliter les relations économiques et diplomatiques, entre les pays membres (dont la Russie, la Chine et plusieurs pays d'Asie centrale), et surtout, justement, pour surveiller l'évolution de pays instables (le Kazakhstan de l'époque, le Tadjikistan qui l'est resté), qui inquiétaient Pékin sur sa frontière occidentale.

Au fond, pour l'instant, tout le monde est très ennuyé, mais tout le monde attend. Les puissances en jeu ont toutes grand intérêt au retour de l'ordre dans les plus brefs délais. Mais personne ne tirera le premier -en tout cas, pas de bon cœur.

Macha Fogel

Photo: Des réfugiés d'origine ouzbek font la queue à la frontière pour pouvoir quitter le Kirghizistan et rejoindre l'Ouzbékistan, le 14 juin 2010. (REUTERS)

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Macha Fogel
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