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Obama ou McChrystal, qui commande en Afghanistan?

Fred Kaplan, mis à jour le 23.06.2010 à 19 h 50

Le général Stanley McChrystal à Washington, le 10 mai 2010. REUTERS/Kevin Lamarque

Le général Stanley McChrystal à Washington, le 10 mai 2010. REUTERS/Kevin Lamarque

Barack Obama a limogé le général Stanley McChrystal suite aux propos rapportés dans un portrait de McChrystal dans le magazine Rolling Stone. Voici l'article que Fred Kaplan avait écrit alors que le sort de l'officier était toujours inconnu:

Comme chacun le sait à présent, le journaliste indépendant (ancien de Newsweek) Michael Hastings a publié un papier dans le dernier numéro de Rolling Stone, citant les propos peu amènes de McChrystal et de ses officiers d'état-major à l'encontre des autorités civiles qui les chapeautent, à commencer par le président Barack Obama.

Un des aides de camps traite ainsi de «clown» qui serait «resté scotché en 1985» le général Jim Jones, conseiller à la sécurité nationale d'Obama. Un autre se lance dans un jeu de mot sur Joe Biden (Biden devenant «Bite me», «Va te faire»). Un autre affirme que le «patron» (McChrystal) a été «carrément déçu» par son premier rendez-vous avec le président. McChrystal lui-même se plaint à un moment de recevoir un email de Richard Holbrooke, envoyé américain en Afghanistan et au Pakistan, ne semblant pas même se donner la peine de le lire.

Il convient de préciser trois points.

Premièrement, ce n'est pas un remake de MacArthur contre Truman (le président Harry Truman avait viré le général Douglas MacArthur, commandant les troupes américaines en Corée et très populaire aux Etats-Unis, pour avoir enfreint ses ordres lui interdisant d'attaquer la Chine). Ce n'est pas même un remake de Fallon contre Bush (Le président George W. Bush avait viré l'amiral William «Fox» Fallon, chef du commandement centralisé des forces américaines, pour s'être fait publiquement l'avocat d'un retrait plus rapide de l'Irak qu'ordonné par le président).

Dans cet article, il n'est à aucun moment fait mention d'un quelconque désaccord mentionné par McChrystal ou l'un de ses aides avec la politique menée en Afghanistan par Obama. Un désaccord serait d'ailleurs bien étonnant, car la décision prise par Obama, en décembre 2009, d'envoyer 30.000 hommes supplémentaires et d'intensifier la stratégie de contre-guerrilla n'était que la mise en pratique des recommandations de McChrystal. (Il convient de préciser que le chapeau de l'article de Rolling Stone, qui affirme que McChrystal «a pris le contrôle de la guerre» parce qu'il considère que «le véritable ennemi ce sont les mauviettes de la Maison blanche», est particulièrement outrancier et explique peut-être certaines réactions erronées avant la mise en ligne de l'article complet. Hastings a déclaré dans une interview à NPR qu'il n'était pas l'auteur du chapeau.)

Deuxième point: à une exception près, aucun des propos injurieux mentionnés dans l'article n'est attribué à McChrystal. Tous sortent de la bouche de ses subordonnés. La seule exception est la petite pique concernant l'email de Richard Holbrooke, et il serait assez exagéré de considérer son attitude comme le franchissement d'une quelconque ligne jaune à l'égard de l'autorité civile de tutelle du général.

Il convient également de noter qu'Obama n'est pour ainsi dire critiqué par personne. Hastings cite un subordonné de McChrystal qui affirme que le général considère son premier entretien en tête à tête avec le président comme «une séance photo de dix minutes», et qu'il en a été «carrément déçu» parce que le président «ignorait manifestement tout de lui» et ne savait pas «qui il était».

Ce même subordonné déclare que McChrystal avait pensé que le président «mal à l'aise et intimidé» lors de sa première rencontre avec les gradés. (Pour ce que ça vaut, peu de temps après cette rencontre, j'ai eu l'occasion de parler avec deux des officiels présents; tous deux m'avaient dit être profondément impressionnés par Obama, qui les surpris par son aisance).

Il est difficile de déterminer à quel point tout ceci reflète l'ego du général, la servilité de son staff ou (plus probablement) les deux. Mais dans tous les cas de figure, nous sommes très loin de l'acte d'insubordination.

Malgré cela, et voilà le troisième point, d'importance, le fait qu'il ne s'agisse que «d'officiers d'état-major» s'exprimant de la sorte ne dédouane pas McChrystal pour autant. En fait, le papier suggère que dans une certaine mesure (dont le degré devrait être déterminé par Obama et son Secrétaire à la défense, Robert Gates), McChrystal ne contrôle plus grand chose sur le théâtre des opérations.

Un chef charismatique devenu «dieu de la guerre»

McChrystal est clairement un chef charismatique: ascète, d'un caractère bien trempé, brillant sur le plan stratégique et aussi exigeant envers les autres qu'il l'est envers lui-même. Ce genre de chef inspire souvent un fort sentiment de loyauté à son entourage, particulièrement en temps de guerre. Mais dans le cas de McChrystal, cette loyauté confine à l'idolâtrie. Selon certains témoignages, ses aides semblent se considérer moins comme ses subordonnés que comme les disciples d'un dieu de la guerre.

Si les aides de camp de McChrystal se permettent de moquer le vice-président et de froncer les sourcils à l'évocation d'Obama (outragés qu'ils sont d'apprendre qu'Obama semble ne pas même savoir qui est Stanley McChrystal!), il y a fort à parier (même si rien n'est certain) qu'ils ont probablement entendu l'homme proférer de telles remarques.

A plusieurs endroits du papier de Rolling Stone, les aides de camp se permettent des remarques désobligeantes à l'encontre des autorités civiles en présence de McChrystal -sans que ce dernier ne fasse apparemment part de son approbation ou de son désaccord. (Dans une déclaration parue ce matin, McChrystal ne réfute aucun élément de l'article; au contraire, il présente ses excuses et exprime «son immense respect et sa grande admiration pour le président Obama et l'équipe de la Sécurité nationale».)

Soit McChrystal est à l'origine de cette atmosphère d'irrespect envers les autorités civiles, soit il la tolère. Le simple fait que son entourage se sente suffisamment à l'aise pour parler de la sorte devant un journaliste -qui plus est, d'un journaliste de Rolling Stone- montre à quel point ces gens vivent dans leur bulle.

Au-delà de McChrystal, le marasme afghan

Toute cette histoire reflète un autre fait au moins aussi préoccupant -l'état d'enlisement des opérations et la profonde désunion qui règne au sein du commandement. Les tensions entre McChrystal et le général Karl Eikenberry, ancien rival et actuel ambassadeur des Etats-Unis en Afghanistan se font toujours sentir, quand on aurait dû y mettre un terme depuis longtemps, quitte à se passer de l'un des deux hommes. Le rôle de Holbrooke est quant à lui dans le flou le plus complet depuis que le président Hamid Karzaï a déclaré, après s'être fait remonter les bretelles une fois de trop, qu'il ne souhaitait plus jamais le rencontrer. Quant à la Force internationale d'assistance et de Sécurité, alliance multinationale chargée d'administrer le quartier-général de la «coalition» à Kaboul, elle est considérée par tous comme un simple cache-misère -ne remplissant par ailleurs pas son rôle.

Lorsque le système de commandement est trop alambiqué, lorsqu'une guerre se déroule mal (McChrystal n'a-t-il pas décrit la campagne menée dans la province du Helmand comme un «plaie béante»?), les médisances sont monnaie courante.

Alors, que faire de McChrystal ?

Le président Obama l'a convoqué au Bureau ovale ce mercredi. (Le général devait au départ se contenter d'un point sur la guerre par téléconférence; avec la parution de l'article dans Rolling Stone, on lui a ordonné de venir en personne, en partie pour s'expliquer.)

En prélude à cet entretien, le Secrétaire à la défense Gates a critiqué publiquement McChrystal pour ce qu'il appelle «une grossière erreur» et pour «son manque de discernement dans ce cas précis». Le porte-parole de la Maison blanche, Robert Gibbs, interrogé lors d'une conférence de presse sur le maintien de McChrystal dans ses fonctions, a répondu «wait and see» («on verra»), se contentant d'ajouter que le président était «mécontent» parce que de telles remarques «détournent l'attention» de la mission vitale en Afghanistan.

Rien de tout ceci ne peut laisser préjuger de ce qui va se passer pendant cet entretien. Au sein de son administration, Gates n'est pas du genre à faire dans le sentiment, mais c'est un pragmatique. Il a relevé de ses fonctions le prédécesseur de McChrystal, le général David McKiernan -la première fois depuis un demi-siècle qu'un général américain était relevé de son commandement lors d'une guerre-, mais c'était parce qu'il le trouvait incompétent. Il a nommé McChrystal précisément pour changer de stratégie et, à moins que McChrystal ne soit plus à même de la mettre en œuvre, il est peu probable que Gates propose un remplacement. (Il est à noter que Gates a critiqué McChrystal pour son «manque de discernement dans ce cas précis», et pas en général.)

Obama doit clairement réaffirmer son autorité et s'assurer que McChrystal et son état-major ont bien compris qui est le patron. McChrystal a, par le passé, fait trop souvent cavalier seul. Dans un discours prononcé à Londres l'an dernier, alors que le débat sur la politique à mener en Afghanistan faisait encore rage, McChrystal a déclaré que la stratégie pronée par le vice-président Joe Biden ne pouvait conduire qu'à l'échec. Avant cela, il n'avait pas hésité à falsifier les rapports sur la mort du caporal Pat Tillman, l'imputant à des Talibans alors qu'elle avait été causée par des tirs fratricides.

Partira? Partira pas?

Mais la principale question -à laquelle personne en dehors du Bureau ovale ne peut répondre- est de savoir si le président Obama considère qu'il peut encore faire confiance à McChrystal. Lorsque le président Bill Clinton renvoya Les Aspin, son premier Secrétaire à la défense, on pouvait estimer qu'Aspin n'était que le lampiste, payant pour les erreurs du haut-commandement dans son ensemble, qui avait prôné l'intervention militaire en Somalie. Cela n'avait que peu d'importance; si Clinton, pour quelque raison que ce soit, ne lui faisait plus confiance, Aspin devait partir. Le cas présent est identique. Si Obama est simplement lassé de McChrystal tout comme Gates (patron de McChrystal et l'un des conseillers les plus appréciés du président), McChrystal devra partir.

Une telle décision comporte des risques. Si McChrystal est renvoyé et si la guerre continue de tourner mal, nombreux sont ceux qui en feront porter la responsabilité à Obama; ils diront que son ego l'a emporté sur l'effort de guerre. On peut naturellement imaginer que les petits camarades de McChrystal, si ce n'est l'homme lui-même, se feront un plaisir de réécrire l'histoire en imaginant ce qui se serait passé si le général était resté en place.

Mais si McChrystal conserve sa place, Obama pourrait bien lui imposer un contrôle plus strict qu'auparavant. McChrystal n'est pas MacArthur; quelques heures de franche transpiration, un bon sermon et une nouvelle série d'ordres devraient suffire à le remettre dans le droit chemin. Il lui faudra également faire le ménage chez lui et ne conserver que les plus capables de ses courtisans; il vient déjà de renvoyer son attaché de presse, celui qui avait laissé le journaliste de Rolling Stone s'approcher de lui, mais cela ne suffira pas.

Il reste un dernier facteur: McChrystal est à l'origine de la stratégie de cette guerre, elle est autant la sienne que celle poursuivie en Irak appartient au général David Petraeus. Obama devra donc s'assurer que la stratégie mise en place par McChrystal peut être poursuivie en l'absence de son créateur. Cette question n'est pas abstraite: McChrystal est très respecté sur le terrain; il fait de surcroît partie des rares Américains présents en Afghanistan avec qui le président Karzaï s'entend bien. Cela ne compte pas pour rien dans une guerre ou le moral -tant au sein du gouvernement afghan que des troupes américaines- est aussi crucial que fragilisé.

Bien sûr, personne n'est indispensable. Petraeus pourrait quitter son poste de commandant régional des forces américaines pour prendre plus directement en charge le conflit en Afghanistan. Le général James Mattis, autre officier loué pour son sens stratégique et ancien chef du Commandement unifié des forces américaines, vient d'être nommé à la tête du corps des Marines, première étape vers la retraite -à moins qu'il ne prenne le commandement en Afghanistan.

Tout ceci est bien compliqué et arrive au pire moment possible, car la guerre entre dans une nouvelle phase et six mois nous séparent de la publication du rapport stratégique qui déterminera combien de temps les troupes américaines doivent rester en Afghanistan, et avec quels effectifs.

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Voici la façon dont Fred Kaplan concluait son article, alors qu'on ignorait encore que McChrystal serait limogé.

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Alors que je mets un point final à cet article, le journaliste Joe Klein, de Time, déclare sur CNN qu'il a appris que McChrystal a présenté sa démission. Si cela se vérifiait, Obama pourrait fort bien la refuser.

Et maintenant, Obama, au sortir d'une réunion de son cabinet, déclare à des journalistes qu'il prendra sa décision après avoir rencontré le général.

Je déteste faire des prédictions (car elles s'avèrent souvent erronées), mais j'ai le sentiment qu'à moins que les relations soient dégradées au point de ne pouvoir être réparées, Obama ne changera pas de cheval. Mais il lui tiendra plus fortement les rênes.

Fred Kaplan. Traduit par Antoine Bourguilleau.

Photo: Le général Stanley McChrystal à Washington, le 10 mai 2010. REUTERS/Kevin Lamarque

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