France

L'effet papillon appliqué à l'affaire Kerviel

Philippe Douroux, mis à jour le 23.06.2010 à 15 h 52

AFFAIRE KERVIEL - Alors que le procès touche à sa fin, arrêtons-nous un peu sur ce qui s'est passé les 15 et 16 mai 2008. Dans les rôles-titre, Jérôme Kerviel et Daniel Bouton.

Les procès produisent parfois des rapprochements inimaginables en dehors d'un prétoire. Daniel Bouton n'avait jamais croisé Jérôme Kerviel avant son témoignage, mardi 22 juin. L'ancien patron de la Société Générale n'avait d'ailleurs pas envie de rencontrer celui qui avait provoqué la catastrophe découverte le 18 janvier 2008. 50 milliards engagés face à... personne qui risquaient de faire disparaître la banque, huit mois avant que Lehman Brothers, la grande banque new-yorkaise, ne disparaisse des écrans.

La proximité physique des deux hommes dans la salle des Criées où siège la 11e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris a quelque chose de troublant. L'un habité par sa responsabilité à la tête de l'une des plus belles banques de la planète parle fort. L'autre marmonne avec lassitude que «bien sûr, il prend sa part de responsabilité, mais que la hiérarchie l'a laissé faire tant qu'il gagnait de l'argent pour le lâcher quand il en a perdu». Le premier a dit clairement qu'il y a eu «des défaillances dans le contrôle hiérarchique, et deux défaut de structure dont le fraudeur s'est très bien servi: pas de contrôle du nominal [le montant des opérations, ndlr] et pas de centralisation des alertes». Le second a murmuré ses regrets.

Juste du laisser-aller

Et finalement, des expressions reviennent à l'esprit: laisser-faire, laisser-aller et qui amènent à un rapprochement anecdotique, anodin. C'était il y a trois ans, en mai 2007. Tout en haut et tout en bas de l'échelle, deux histoires illustre ce laisser-faire, ce laisser-aller, ce franchissement de ligne jaune qui va déboucher sur une catastrophe planétaire. C'est «l'effet papillon» appliqué à la banque. Un papillon bat de l'aile et provoque un typhon... Dans l'affaire Kerviel ou dans les affaires, mal rangées, de la Société Générale, il est possible de repérer ce phénomène les 15 et 16 mai 2008. Durant ces 24 heures, deux opérations anodines vont se dérouler. Aucun lien entre l'une et l'autre, juste un même laisser-aller.

Le 15 mai, comme le racontent les juges Van Ruymbeke et Besset, Jérôme Kerviel change un peu sa façon de faire. Deux fois, il a été repéré par les contrôleurs chargés de mettre en équilibre les comptes de la banque et les opérations des traders. En mai, il emprunte un autre chemin et met en place «des forwards [des achats/ventes à terme et de gré à gré] de titres Porsche à départ décalé face à Click Options». Respirez. La bonne idée, c'est de choisir Click Options, une filiale de la Société Générale, comme interlocuteur. Ça lui permet de contourner le radar de mars et d'avril.

Ni vu ni connu...

Le problème, c'est que Click Options ne reconnait pas la transaction, comme le fait remarquer Mme Boulachin qui note des écarts significatifs entre la comptabilité de la banque et celle de sa filiale. Click Option ne trouve pas ses ordres dans ses serveurs. Mme Boulachin prévient M. Conquet qui adresse un mail à Jérôme Kerviel. L'opération -qui génère un gain fictif de 1,429 milliard d'euros- permet de dissimuler une perte latente de 1,420 milliard. Il apparaît donc un gain honorable de 9 millions d'euros contre une perte gigantesque. Le fait qu'une opération de cette dimension ne peut en rien concerner Click Options, dont le rôle est de permettre à des particuliers de réaliser des achats ou des ventes à la Bourse, ne choque personne. On laisse filer.

Jérôme Kerviel répond que la contrepartie n'est pas bonne, qu'il a commis une erreur de saisie et que tout va rentrer dans l'ordre quand il aura remplacé Click Options par Deutsche Bank dans la base de donnée de la banque, Eliot. M. Conquet se satisfait de la réponse et ne va pas vérifier que le changement a été effectué. De toute façon, il n'a pas accès à la base et, comme il n'informe pas les supérieurs de Kerviel, l'opération est validée.

Une vente anodine, sauf que

Le même jour, quelques étages plus haut, le mardi 15 mai, Daniel Bouton va lui aussi sur le marché. Indirectement, pas lui en personne -un chargé d'affaires réalisera l'opération au nom du boss. Il s'agit juste de transformer des stocks option en actions pour les revendre. Le risque est nul, les stock options lui ont été attribuées à 52€ et le cours de l'action Société Générale vient de franchir son plus haut historique et se tient à 136€ (la déclaration faite à l'AMF -l'Autorité des marchés financiers- mentionne un prix de 154€ qui ne tient pas compte des retraitements ultérieurs liés aux augmentations de capital intervenues depuis).

Anecdotique en soi, l'opération menée par le PDG de l'époque soulève plusieurs questions. Depuis des semaines, la banque rachète ses propres actions sur le marché, accompagnant gentiment la hausse du titre. Après cette date, sa valeur ne cessera de chuter pour tourner autour des 40€. La concomitance entre les rachats effectués par la banque et les achats/ventes du patron ne choque personne, et surtout pas l'AMF.

Un battement d'aile de papillon

Daniel Bouton semble ne pas avoir lu les recommandations du Medef qu'il a lui même rédigées et qui conseillent aux patrons d'entreprises cotées de s'abstenir de ce type d'opération. Idem pour le règlement du conseil d'administration qui demande aux administrateurs de la Société Générale de conserver leurs actions deux mois avant de les revendre. L'exercice de stocks option ne vaut pas possession d'actions, nous avait expliqué une porte-parole du groupe. Il faut pourtant bien détenir un titre pour le vendre, mais peu importe, ce qui compte, c'est que tout en haut de la pyramide hiérarchique, il règne ce léger laisser-aller. Rien de grave, juste un battement d'aile...

Philippe Douroux

Photo: Les cyclones tropicaux Tomas et Ului, les 14-15 mars 2010. NASA via flickr license CC by

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Philippe Douroux
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