France

Retraites: les limites de la méthode Soubie

Gilles Bridier, mis à jour le 24.06.2010 à 9 h 46

Raymond Soubie, conseiller social de l'Elysée et homme de compromis, n'est pas parvenu à appliquer sa méthode dans la réforme des retraites.

Avant que Nicolas Sarkozy ne l'appelle à son côté comme conseiller aux affaires sociales, Raymond Soubie avait l'habitude de dire qu'il n'y avait pas de droits acquis qui ne puissent être remis en question, dès l'instant où ils étaient renégociés. Et, au final, «rachetés». La négociation: tel est bien le ressort de cet ancien membre des cabinets de Jacques Chirac et Raymond Barre à Matignon, qui travailla aussi pour Pierre Bérégovoy, Edouard Balladur, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy du temps où il officiait à Bercy. Une longévité qui lui a permis d'être considéré comme un interlocuteur reconnu, voire respecté, sur les dossiers sociaux. C'est ainsi que la CGT et la CFDT jugèrent favorablement son installation à l'Elysée, dans un rôle d'éminence grise qu'il endosse avec délectation.

Explication n'est pas concertation, encore moins négociation

«Une mesure qui est négociée est plus facilement acceptée», martèle-t-il encore aujourd'hui. Pourtant vint la réforme des retraites. D'entrée de jeu, il était clair que la négociation ne figurait pas au programme: trop chère. Il y aurait concertation, sans plus. «La réforme des retraites est trop importante pour qu'elle ne soit pas conduite de manière concertée, ouverte et sur la base d'un diagnostic partagé», avait déclaré le Président de la République à l'ouverture du sommet social de février dernier. Dialogue sur le diagnostic, pas sur les solutions. Le gouvernement, avait-on entendu, prendrait ses responsabilités. Pas de négociation, à peine un début de concertation: on s'en tiendrait, en fait, à une explication en s'adressant directement à l'opinion publique sous couvert de pédagogie.

La réforme que devait porter Xavier Darcos, alors ministre du Travail, se présentait mal. Le ministre était plutôt partisan d'un passage en force aux antipodes du compromis. Raymond Soubie donna la mesure de son influence lorsque, après la défaite du ministre aux élections régionales, Xavier Darcos fit les frais d'un mini-remaniement gouvernemental alors que d'autres membres du gouvernement également battus ne perdirent pas pour autant leur maroquin. Eric Woerth, plus en rondeur dans le propos et qui avait fait preuve au Budget d'un sens remarqué de la diplomatie, lui succéda au Travail. Allait-on revenir au compromis? Pas tout à fait. Si le ton changeait, le fond demeurait: de l'explication, pas de négociation. La méthode Soubie s'adapte, explique aujourd'hui le conseiller de l'Elysée:

Il y a un moment où il faut décider, c'est de la responsabilité d'un Etat. Surtout dans le cas d'une réforme trop lourde pour être portée par des partenaires sociaux.

Face à cette stratégie, les syndicats ne pouvaient que se cabrer à la présentation du projet de réforme. Pour François Chérèque à la CGT, «ce projet est une provocation». « C'est maintenant que tout commence», renchérit Bernard Thibault pour la CGT après la présentation par Eric Woerth du détail de la réforme. Avec, pour premier rendez-vous, la manifestation unitaire le 24 juin. Et la promesse d'une rentrée sociale agitée, au moment de la discussion au Parlement du projet de loi sur les retraites.

La méthode Soubie rattrapée par la manifestation

Une manifestation unitaire: c'est en général ce que Raymond Soubie veut éviter. En a-t-il pris son parti? Il est bien conscient que la CFDT pourtant ouverte à un allongement de la durée de cotisation, resterait inébranlable contre le recul de l'âge légal de la retraite. Et que la CGT ne pourrait pas composer sur les retraites après les critiques adressées à la CFDT lorsque, en 2003, François Chérèque approuva la réforme Fillon. Avec FO, pas la moindre ouverture. Le conseiller social estimait-il que, sur un dossier aussi sensible, il faudrait bien en passer par une crispation collective qui serait une façon d'exorciser la fin d'une mesure symbolique du mitterrandisme?

On peut aussi considérer que, sur la foi de sondages qui partagent la France en deux, l'Elysée et Matignon ont choisi la manière forte, comme le montre le caricatural délai de 48 heures laissé aux partenaires sociaux pour faire part de leurs remarques sur un projet de réforme aussi important. Prendre à témoin la moitié des Français sur une supposée inertie de l'autre moitié: le jeu est dangereux.

Lâcher du lest, mais combien ?

Toutefois, pour donner un peu de grain à moudre aux opposants, l'Elysée et le ministère du Travail se déclarent maintenant prêts à revoir leur copie sur certains chapitres comme la pénibilité et les carrières longues. On pouvait s'y attendre: ce genre de soupape fait partie de l'arsenal utilisé par le conseiller de l'Elysée pour offrir une porte de sortie honorable aux syndicats dans leur bras de fer avec le gouvernement. Permettre à tout le monde de sortir la tête haute: c'est, dans la méthode Soubie, une des clés du succès. Sera-ce suffisant ?

La tyrannie du court terme contre la confiance

Cette méthode Soubie est d'autant plus malmenée que, dans son financement, la réforme des retraites a du mal à convaincre. Plutôt qu'une remise à plat qui aurait eu l'avantage de favoriser un montage clair et pérenne, le colmatage du déficit calculé par le Conseil d'orientation des retraites (COR) n'est réalisé à l'horizon 2018 qu'à l'aide d'une usine à gaz qui, au passage, siphonne l'épargne de précaution du Fonds de réserve des retraites (FRR) En outre, le scénario médian du COR qui sert de référence pose comme hypothèse un taux de chômage de 4,5%, ce qui paraît considérablement optimiste. Et si la reprise économique n'était pas aussi vigoureuse? Et si l'économie devait rechuter? On peut être certain que d'autres crises suivront. Dans ces conditions, les recettes fondées sur la croissance s'envoleront. Et le FRR aura été utilisé. «C'est le choix du court terme face au long terme», dénonce François Bayrou au Modem. A l'école de Raymond Barre, Raymond Soubie n'avait certainement appris à privilégier une échappatoire qui consiste à puiser dans une épargne de précaution pour éviter de devoir assumer des choix politiques. Il faut «donner confiance aux générations futures en allégeant le poids de la dette», continue d'expliquer le conseiller de l'Elysée. Mais avec son financement insuffisant, pas sûr que le projet de réforme restaure la confiance!

Remise à plat programmée

Les syndicats ne contestent pas la nécessité d'une remise à plat des retraites, mais s'opposent aux solutions retenues. A gauche, Martine Aubry pour le PS dénonce la pression exercée sur les salariés qui devront financer « 90% du coût de la réforme». Bien sûr, l'UMP applaudit. Mais dans les rangs patronaux, au-delà des propos convenus de Laurence Parisot au Medef favorable au recul de l'âge de la retraite, on laisse entendre là aussi que la réforme n'est pas financée et qu'il faudra bien la retricoter en 2018. Avec un nouveau psychodrame national à la clef.

Finalement, le projet de réforme n'apparaît pas si crédible dans la durée... au-delà d'un éventuel deuxième mandat de l'actuel Président. Si la méthode Soubie pour réformer les retraites ne visait qu'à poser un couvercle sur un chaudron en ébullition, l'objectif aura été atteint. Mais il conviendrait, dans ce cas, de réfléchir d'ores et déjà à une véritable réforme des retraites.

Gilles Bridier

Photo: Retired in France / Ernst Moeksis via Flickr License CC by

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