Monde

Iran: quand le régime se retourne contre les siens

Haleh Esfandiari, mis à jour le 24.06.2010 à 18 h 00

Personne n’a su anticiper la réaction du gouvernement iranien face à la menace du changement.

Un supporter de Mir Moussavi, le 9 juin 2009, à Téhéran. Damir Sagolj/REUTERS

Un supporter de Mir Moussavi, le 9 juin 2009, à Téhéran. Damir Sagolj/REUTERS

Un an après l'élection présidentielle contestée en Iran et les manifestations qui ont suivi, Foreign Policy a demandé à sept auteurs irano-américains de revisiter chacun un thème fort de cette année mouvementée. Voici le second volet de la série (retrouvez le premier ici)

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Les élections présidentielles de juin 2009 —qui opposaient le président sortant Mahmoud Ahmadinejad à l'ancien Premier ministre Mir-Hossein Moussavi— et ses séquelles ont pris la plupart des Iraniens et des observateurs par surprise. La sagesse populaire a fait fausse route sur de nombreux points: sur la nature des élections, sur la nature des intentions du régime et sur la nature de l'indignation du peuple.

Bien peu d'analystes avaient deviné que les élections présidentielles se transformeraient en véritable course focalisée sur l'opposition changement contre statu quo: après tout, Moussavi était un homme de l'intérieur, un supporter actif de la Révolution islamique.

Mais les analystes auraient dû remarquer à quel point la campagne de Moussavi reflétait un changement dans la société iranienne. Les femmes ont joué un rôle bien plus visible dans sa campagne —une première dans l'histoire de l'Iran.

Zahra Rahnavard, la femme de Moussavi, a fait des apparitions à ses côtés pendant la campagne électorale, elle a donné des interviews et prononcé des discours en public. Elle s'est avérée bien plus diserte que son mari sur une foule de sujets sociaux et politiques, notamment les droits des femmes. La présence et le message de Rahnavard ont non seulement galvanisé les femmes d'Iran mais aussi sa jeunesse et sa vaste classe moyenne.

Mehdi Karrubi, l'autre candidat réformiste, a réagi en annonçant qu'il nommerait une femme au ministère des Affaires étrangères pour négocier avec la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton. Même le candidat conservateur, Mohsen Rezaï, a pris un conseiller sur la question des femmes.

Une fraude d'ampleur inattendue

Les analystes ne se sont pas doutés que les élections feraient l'objet d'une fraude à grande échelle. Lors de précédents scrutins, les candidats avaient été soigneusement contrôlés et les choix rigoureusement limités, mais il n'y avait pas eu de fraude massive au dépouillement.

Cette fois, en revanche, il semble que la fraude électorale ait eu lieu à l'échelle nationale. Quand les résultats ont été annoncés moins de 24 heures après la fermeture des bureaux de vote, donnant au président sortant une improbable majorité de plus de 60%, les Iraniens ont réagi avec incrédulité.

Personne n'avait prévu les protestations qui ont suivi, et beaucoup ont sans doute été surpris par la férocité de la réaction du gouvernement. Le régime a clairement préféré payer le prix d'une mise à l'index par la communauté internationale plutôt que de laisser le mouvement d'opposition continuer à prendre de l'importance ou de voir des leaders de l'opposition accéder au pouvoir. Certains parmi les radicaux du gouvernement ont dû y voir une occasion de faire taire une bonne fois pour toutes les réformateurs et les modérés en leur sein, et l'ont saisie.

Dans les procès collectifs qui ont suivi la répression, les procureurs du gouvernement ont accusé (et leurs juges ont condamné) leurs propres frères d'armes d'ourdir un renversement du régime au moyen d'une «révolution de velours». Voilà qui à mes yeux représente un événement inimaginable de plus au cours d'une année incroyable.

En 2007, lorsque j'ai été arrêtée, jetée en prison, placée en isolement et soumise à des mois d'interrogatoires par le ministère des Renseignements iraniens, j'ai été accusée de fomenter une «révolution de velours» en Iran.

J'ai eu du mal à croire que le régime puisse porter aujourd'hui les mêmes accusations à l'encontre d'hommes au passé révolutionnaire sans tache, qui menaient des carrières distinguées au sein de la république islamique.

Lors des interrogatoires que j'ai subis, j'ai eu l'occasion de constater l'existence du sentiment accablant de paranoïa et de peur qui prévaut chez les fonctionnaires du ministère des Renseignements craignant que le régime ne soit renversé par un mouvement inspiré par l'étranger.

Je n'ai pourtant jamais imaginé que le régime se retournerait un jour contre ses membres parmi les plus éminents, encore moins qu'il qualifierait de «séditieux» un mouvement pacifique de protestation contre une élection contestée, qu'il aurait recours à des procès collectifs et risquerait l'opprobre international et sa propre légitimité parce qu'il aurait conclu que les manifestations mettaient sa propre survie en péril.

Tous les événements de l'année écoulée m'ont appris à ne jamais sous-estimer l'imprévisibilité d'un régime capable de croire que même une réforme limitée peut se transformer en exigence de changement radical.

Haleh Esfandiari. Traduit par Bérengère Viennot

A LIRE EGALEMENT: Iran, un an après; Iran: L'ignorance de l'Occident; Iran: Une société civile oubliée.

Photo: Un supporter de Mir Moussavi, le 9 juin 2009, à Téhéran. Damir Sagolj / REUTERS

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