Monde

L'illusion de la prospérité économique en Cisjordanie

Julie Schneider, mis à jour le 23.06.2010 à 6 h 50

En Cisjordanie, le développement de Ramallah masque une économie de survie.

À Ramallah, il fait bon vivre. Bars et restaurants ouvrent à tour de bras. Immeubles d'habitation et bureaux poussent comme des champignons. Les quartiers huppés de la ville, comme Masyoun, accueillent belles villas et voitures de luxes. Au nord de la capitale du régime autonome de Cisjordanie, une ville entière devrait voir le jour dans quelques années, Rawabi. En 2009, selon le Fond Monétaire International, la croissance économique des territoires palestiniens a atteint 7 % du PIB. Selon Salam Fayyad, le premier ministre palestinien, elle serait de plus de 10 % en Cisjordanie. Tout le monde s'est félicité de cette performance en pleine crise économique mondiale. La vie en deviendrait presque simple et l'occupation presque oubliée.

Pourtant, l'économie palestinienne reste tributaire de l'aide internationale et des restrictions israéliennes sur les mouvements des personnes et des marchandises. Par rapport à 2000, le PIB palestinien a décliné de 13%. La part de l'aide dans le PIB palestinien a reculé, en 2009, mais y compte toujours pour près de 18%, contre près de 30% en 2008. En 2009, selon le FMI, les pays donateurs ont débloqué 1,5 milliard de dollars à l'Autorité palestinienne afin de lui permettre de financer son budget et des programmes de développement.

«Ce n'est pas un boom économique, seulement de l'activité économique», nuance Sam Bahour, un consultant américano-palestinien installé à Ramallah depuis dix ans. «L'activité économique est importante, mais cela n'a rien avoir avec une économie en développement», poursuit-il, avant d'ajouter «il y a 10 ans, il me fallait 20 à 25 minutes pour me rendre à Bethléem depuis Ramallah. Maintenant, il me faut plus de deux heures à cause du mur et nous sommes obligés de passer par des routes sinueuses et dangereuses. J'utilise donc plus d'essence, je me rends plus souvent chez mon garagiste. Tout cela est bon pour le PIB!»

Dans le cas des territoires Palestiniens, les pôles économiques clés au développement d'un pays sont entravés par Israël, comme les importations ou les exportations, l'accès à l'eau, les frontières, le tourisme... Un rapport du FMI abonde dans ce sens, stipulant que les restrictions israéliennes «entravent toujours l'activité économique intérieure et le commerce extérieur». Les investissements étrangers (IDE) sont rares, selon la Banque Libano-Française.

En 2005, le flux d'IDE entrants atteignait 47 millions d'euros, contre 21 millions en 2007. Tony Blair, le représentant du Quartette pour le Proche-Orient, a appelé les entreprises à investir dans les territoires Palestiniens. Un parc industriel franco-palestinien a même été inauguré en avril 2010 par Christian Estrosi, le ministre français de l'Industrie. Mais un problème majeur se pose: l'obtention de visas, délivrés par les autorités israéliennes. Difficile d'imaginer des entreprises européennes investir dans un pays où les visas, les exportations et les importations sont régulés par un autre Etat.

Même si de nombreux checkpoints ont été levés (-20% sur l'année écoulée) les restrictions de déplacement sont toujours présentes. Le mur sépare des fermiers de leurs terres et des commerçants de leurs clientèles. Les territoires palestiniens, Cisjordanie et Gaza, ne possèdent ni port, ni aéroport. Aux termes des accords de paix d'Oslo signés en 1993, l'Autorité palestinienne ne contrôle directement que 18% de la Cisjordanie (la zone dite A). Elle doit coopérer avec Israël dans la zone B (20%) tandis que la zone C (62%) est sous contrôle israélien.

«Si Benjamin Netanyahou [le premier ministre israélien, ndlr], souhaite vraiment la paix économique, il devrait permettre aux Palestiniens de contrôler ces pôles. Il dupe tout le monde en parlant de développement économique en Cisjordanie», ajoute Sam Bahour. «Notre économie est sur pilotis. Les constructions d'immeubles et les restaurants ne sont que des façades, mais les Israéliens contrôlent tout. C'est comme une bulle qui peut exploser à tout moment», ajoute Ibrahim, un entrepreneur de Jéricho résidant dans la ville siège de l'Autorité palestinienne.

Une économie de survie

«Ramallah ne représente pas la Palestine, c'est une exception. Une bulle», déclare Mohammed tout en sirotant une bière au Beit Haneesah, un bar-restaurant qui a ouvert en avril. Ramallah est en effet une oasis en Cisjordanie. Les soldats israéliens patrouillent rarement dans la ville, contrairement à Hébron, située au sud du territoire et coupée en deux (la moitié est sous contrôle israélien). Les colons, situés non loin, sont moins agressifs qu'à Naplouse, au nord. Des immeubles de luxes sont en construction alors qu'à Jérusalem-Est, nombreux sont les Palestiniens qui ne savent pas si leur maison sera encore debout en rentrant le soir.

«D'une certaine façon, nous combattons l'occupation en ouvrant des restaurants, en construisant des immeubles. Cela peut paraître bizarre mais c'est le moyen le plus civilisé de le faire et certainement le meilleur», soutient Basem el-Khoury, le propriétaire du Pronto, un des restaurants les plus en vogue de Ramallah qui a ouvert ses portes en 1997. «Après Oslo, tout le monde rêvait d'une Palestine libre. C'est pour cela que j'ai ouvert à Ramallah. À Jérusalem, on ne vit pas aussi librement. Ce n'était pas possible», explique ce Palestinien jérusalémite.

«Cela n'a rien avoir avec de la résistance», nuance Ibrahim. À ses yeux, elle ne peut pas s'opérer par l'ouverture de restaurants et de cafés travaillant d'une manière ou d'une autre avec les Israéliens, comme pour l'importation de produits de qualité par exemple. «C'est une façon de rendre l'occupation moins difficile, plus agréable d'une certaine manière. Mais je ne les condamne pas. Heureusement qu'il y a ces lieux où sortir sinon la vie serait beaucoup plus difficile».

Grâce à cette activité économique plus ou moins importante, des emplois sont créés dans de nombreux secteurs, même si le taux de chômage atteignait toujours, en 2009, 18% en Cisjordanie et 38% à Gaza. Les étrangers présents dans les ONG locales ou internationales et les Palestiniens de la diaspora, revenus pour la plupart après Oslo, à l'instar de Sam Bahour, restent plus facilement et s'«accommodent» de l'occupation, «sans toutefois l'accepter». «Mais ce n'est pas parce qu'on va au restaurant qu'on a une vie agréable. On ne peut pas sortir d'ici. Il faut un permis pour aller à Jérusalem, un passeport pour passer Allenby [seule frontière que les Palestiniens sont autorisés à traverser pour se rendre en Jordanie et accéder à un aéroport, ndlr] Et beaucoup paieraient pour obtenir un visa et s'envoler pour l'Europe ou les Etats-Unis», constate Ibrahim, «mais on a le droit d'essayer de vivre normalement, non?». Tout les traits d'une économie de survie.

Julie Schneider

Photo: Agent de change à Ramallah, en février 2010. REUTERS/Mohamad Torokma

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