France

Procès Kerviel: ordinateurs et effets de manche

Philippe Douroux, mis à jour le 24.06.2010 à 9 h 16

PROCÈS KERVIEL - Brandir un document papier ou utiliser un ordinateur?

Il y a une fracture numérique chez les avocats, les uns manient l'ordinateur portable avec aisance, quand les autres y répugnent, parfois ostensiblement. L'âge trace une frontière entre ceux qui sont nés avant les années 1970 et les autres. Les ténors regardent avec une certaine distance cet outil, mais comme il devient indispensable, chacun a son jeune confrère numérisé à ses côtés.

Effets garantis

Me Metzner peut compter sur Me Huc-Morel. Le défenseur en chef de Jérôme Kerviel, dont le titre honorifique est devenu «ténor du barreau», s'en tient au papier quand il s'agit de déstabiliser un témoin trop sûr de lui ou qui vient contrer sa stratégie. Quelle force a le papier froissé et brandi sous le nez de celui qui dépose maladroitement! La main crispée sur le document est plus éloquente que l'écran disposé derrière le président du tribunal et qui permet de rendre publique une pièce du dossier. Quoique. Son jeune confrère Me Huc-Morel se sert avec aisance de son petit ordinateur Apple pour sortir de l'ombre un mail accusateur ou un tableau de chiffres. Il faudrait peut-être prévoir une spécialité en tableur numérique pour obtenir son certificat d'aptitude à la profession d'avocat...

Pour les effets de manches, c'est un peu décevant, mais prenez un mail forwardé, affichez-le avec ses destinataires initiaux sur grand écran. Demandez au témoin s'il a reçu ce courrier et attendez une à deux secondes. «Non, mais... Je ne suis pas dans les destinataires...» A ce moment, faites glisser lentement la souris et l'adresse de votre victime apparaît. Le mail lui a été transmis dix minutes après qu'il soit parvenu aux premiers destinataires. Effet garanti. Pour le tableau et ses colonnes, c'est un peu plus simple. Vu de loin, des centaines de chiffres paraissent anodins. Zoomez sur celui qui montre ce que personne n'a vu ou voulu voir... Deuxième effet garanti.

L'ordinateur, c'est pour les avocates

L'équipe de la Société Générale se divise elle aussi en deux. Plutôt papier au premier rang, plutôt numérique au second. Me Martineau, l'avocat historique de la banque, évite la proximité d'un ordinateur. Il lui préfère son stylo plume. Quand il faut poser un portable devant lui, il s'écarte pour laisser une jeune avocate du second rang gérer la bête. Me Jean Veil a bien un petit portable devant lui, mais il l'utilise avec modération. Sans doute quelques mails, quelques pièces à ressortir, mais rien de spectaculaire. Me Reinhardt, le troisième avocat de la banque, appartient sans doute à l'ère digitale, mais le portable blanc reste la plupart du temps soigneusement fermé et l'avocat se tourne vers ses consœurs quand il faut se plonger dans la mémoire de l'ordinateur.

Pour projeter au mur des organigrammes, ou d'autres pièces, ces messieurs font visiblement confiance à ces jeunes avocates, qui ont dû voir le jour longtemps après la naissance du premier PC. C'est à elles d'assurer les branchements et le bon déroulement de la démonstration. Si d'aventure un imprévu survient, la gêne gagne le premier rang qui laisse le second rang intervenir. Si tout fonctionne, le second rang tape. Les appareils d'enregistrement étant interdit dans l'enceinte du tribunal, elles tapent frénétiquement sur leur machines pour happer les propos des témoins ou des parties adverses.

Kerviel, lui...

Les Blackberry, prédominants, et les iPhone, permettent de réduire un peu la fracture. Tout le monde en joue, les avocats bien sûr, de toutes générations, le tribunal rarement et avec une telle discrétion que nous ne pouvons pas l'affirmer avec certitude. Face au numérique, les petits papiers circulent encore. Ils viennent souvent de la troisième ligne de la défense, celle des communicants assis près de la porte. Jérôme Kerviel, très exposé puisque assis juste devant les magistrats, n'a pas le loisir d'utiliser un quelconque clavier, et lui aussi s'en tient à un carnet dont il arrache régulièrement les feuilles pour communiquer avec ses avocats. L'avenir du papier

Philippe Douroux

Photo: Deux avocats en février 2010. REUTERS/Benoit Tessier

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Philippe Douroux
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