Le plafond émotionnel, l'inégalité homme-femme

Un bon parcours scolaire et une mauvaise représentation dans les filières d'excellence: si les filles «décrochent», c'est à cause de leurs émotions.

Jusqu'au bac, les filles sont meilleures que les garçons. Non seulement 58% des diplômés sont des filles, mais en plus, 84,6% des filles inscrites obtiennent le bac contre seulement 82,1% des garçons. Ce chiffre sanctionne leur bon parcours scolaire avant l'examen et marque la fin de leur présence dans les filières d'excellence, toujours massivement squattées par les garçons. A qui ou à quoi la faute? Ce ne serait pas une question d'intellect, mais d'émotion.

Les chercheurs désignent ce qui fait battre nos cœurs, trembler nos mains, pleurer nos yeux: nos émotions. «Pendant longtemps, on a considéré que la performance dépendait du savoir et du savoir-faire, souligne Bénédicte Gendron, professeur des universités et chercheuse. Or le savoir-être en est une composante aussi essentielle, via, entre autres, la capacité à réguler ses émotions en société, à gérer un stress, un conflit, à se connaître soi-même...» Cette capacité met l'enfant en position d'apprentissage et facilite son développement. «Les neurosciences ont prouvé cela: s'il n'y a pas de régulation des émotions –la haine, la colère, la joie– elles viennent perturber le processus d'apprentissage: le cerveau n'est plus en phase d'écoute.»

Pour gérer ses sentiments, chacun jouit d'un «capital émotionnel», c'est-à-dire d'une batterie de compétences qu'il peut mobiliser dans certaines circonstances: la connaissance de soi, la capacité à nommer ses émotions, la confiance et l'estime de soi, mais aussi l'empathie, la conscience des règles et les compétences en communication. Ce «kit» permet à l'élève (comme à l'adulte) de mieux s'adapter et de tirer profit d'une situation donnée.

Poupée rose contre GI Joe

Ces compétences ne sont pas innées. Et c'est là que le déséquilibre entre filles et garçons fait son nid. Le développement de ses compétences n'est pas encadré: l'école ne propose aucun programme qui aide les élèves à développer ce capital. Il n'y a pas d'exercice d'empathie comme il y a des exercices de maths (et c'est dommage[1]). On laisse au contraire ces compétences se développer de manière informelle, dans le cadre familial ou extrascolaire, ce qui est à l'origine des inégalités filles-garçons.

Les parents, notamment, développent malgré eux des compétences émotionnelles différentes chez leur fille ou chez leur garçon. Ainsi, quand on offre une poupée à une fille, on lui apprend à soigner, à s'en occuper, à communiquer. Les filles seront donc plus appliquées, dociles, concentrées, attentives. Un garçon, on lui offrira plutôt un soldat ou une panoplie de héros qui développeront sa confiance en lui et sa force. Lui demander, dans la foulée, de rester assis et «d'écrire à l'intérieur des lignes» va à peu près dans le sens contraire. «Rien qu'à travers ces jouets, conclut Bénédicte Gendron, on projette sur les enfants nos attentes sociales différentes et dès lors on les éduque différemment, ce qui fait qu'on ne développe pas les mêmes compétences émotionnelles chez les filles et les garçons.»

Filles dociles et timides contre garçons turbulents et fonceurs: la démonstration semble un peu rapide. Que faire alors des femmes chef d'entreprises à l'ambition «couillue» ou des nanas qui roulent des mécaniques à en faire trembler mes copains [2]? «Cet exemple, à la marge toutefois, prouve qu'il ne s'agit pas tant d'une histoire filles-garçons que de ce que l'on choisit de développer dans le capital émotionnel de chacun.» Réjouissons-nous, donc, qu'il n'y ait pas de fatalité liée au genre, mais soyons honnête: pour le moment, on habille encore largement les filles en rose en leur apprenant à passer le balai.

Estime de soi et filières sélectives

Pourtant, la société n'est pas uniquement machiste: elle est ainsi convaincue que les filles sont toutes de bonnes élèves. On observe en tout cas qu'elles sont plus persévérantes, au contraire des garçons peu enclins à digérer leurs échecs. «Les filles ont tendance à expliquer leur réussite par leurs efforts, explique Delphine Martinot, maître de conférence et chercheuse en psychologie sociale. Elles l'attribuent à leurs propres capacités de travail, elles en ont le contrôle. On inculque plutôt aux garçons l'idée qu'ils ont un don. Confrontés à la difficulté, ils perdent rapidement pied: quand on a un don, on n'est pas censé échouer.»

Pour éviter de se faire trop de mal, ils se protègent, ils protègent leur estime d'eux-mêmes en jetant l'éponge devant l'obstacle, en accusant pêle-mêle les profs, l'énoncé mal formulé, etc. Première étape du décrochage scolaire.

Mais la situation change dès le collège. En effet, plus on grandit, moins les filles dominent les garçons, et ce n'est pas le nombre de femmes en école d'ingénieurs ou siégeant en conseil d'administration qui peut nous faire dire le contraire. La question du capital émotionnel, et plus particulièrement de l'estime de soi, explique ce rattrapage. Ce n'est pas que les filles deviennent subitement bêtes ou incapable d'obtenir une bonne note. Au contraire: «Au bac, les filles sont toujours meilleures scolairement, précise Bénédicte Gendron. Quand elles entrent dans une filière, y compris scientifique, elles sont studieuses et donc elles réussissent. Le problème, c'est qu'elles ne sont vraiment pas nombreuses dans les filières que l'on considère comme prestigieuses dans le système français.»

En effet, arrivées à l'adolescence, les filles sont soumises à la dictature du physique. Leur confiance en elles s'en ressent, ce qui les affaiblit dans la compétition. «On a longtemps cru qu'il y avait un lien entre l'avancée dans les études et la baisse des filles dans les matières difficiles [quand ça devient compliqué, leur petit cerveau cale, NDLR], explique Delphine Martinot. Alors qu'en fait, c'est une question d'âge. À l'adolescence, les filles subissent une telle pression sur leur physique qu'elles ne se sentent jamais à la hauteur. Leur estime d'elles-mêmes globale chute, ça se traduit dans leur parcours scolaire.»

En parallèle, les garçons sont plus sollicités par leurs professeurs. Nicole Mosconi, agrégée de philosophie et docteure en sciences de l'éducation, a montré qu'on leur donnait la parole 2 fois sur 3, dans le but, plus ou moins inconscient et efficace, de canaliser leur énergie de mâles bagarreurs. Une tendance qui booste encore leur sens de la compétition, aux dépends des filles: «On atrophie la compétence de prise de parole chez les filles, analyse Bénédicte Gendron. Et leur estime d'elle-même baisse progressivement.»

Guidées par la peur de l'échec, les filles font l'erreur de l'autocensure. Elles choisiront de ne pas se diriger vers les filières scientifiques et prestigieuses où l'esprit de compétition est le plus fort, délaissant à terme les concours et les postes à responsabilité. Travailler sur la gestion des émotions et la question de l'estime de soi peut être une piste, dès l'école, pour rééquilibrer les chances entre les deux sexes.

Flore Thomasset

Photo: Boy and Girl Hummel Figurines / Jason Pratt via Flickr License CC by

Notes

  • 1• «Le développement des compétences émotionnelles passe par des activités de différentes natures -qui se différencient du mode d'apprentissage traditionnel d'une discipline académique, explique Bénédicte Gendron. On peut développer le capital émotionnel des enfants par exemple, au-delà de la connaissance des émotions, par des jeux de rôle, du théâtre, des mises en situation, la connaissance des émotions... Ce qui permet aux enfants et aux ados d'apprendre entre autres à gérer leurs émotions, comprendre celles des autres, et les aide à se mettre en situation d'apprentissage cognitif. Ça permettrait de faire baisser, aussi, la violence scolaire. Car la violence (sur soi ou sur autrui) peut notamment être la forme d'expression d'une colère ou d'une humiliation qu'on ne sait pas gérer calmement.»
  • 2• cf. Rubi S. (2005), Les «crapuleuses», ces adolescentes déviantes, Paris, PUF, 2005, cité par Bénédicte Gendron. A consulter en ligne: Capital émotionnel filles-garçons: quelles différences à l'école? par Bénédicte Gendron (pdf).
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