France

Kerviel et les Bisounours

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux, mis à jour le 21.06.2010 à 21 h 48

PROCÈS KERVIEL - Les deux supérieurs directs du trader n'ont rien vu, rien entendu. Rien compris surtout.

Il y a une semaine, le 14 juin, Jérôme Kerviel s'était emporté devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris, estimant que la salle des marchés de la Société Générale «n'était pas le pays des Bisounours». Pourtant, une semaine plus tard, le 21 juin, à écouter les anciens supérieurs hiérarchiques du trader, on a tendance à croire le contraire.

Cette huitième audience était très attendue, à quelques jours de la fin du procès. Depuis deux semaines, les débats s'enlisaient entre thèse contre thèse, Kerviel expliquant par sa fameuse double négative que ses chefs «ne pouvaient pas ne pas savoir» qu'il prenait entre 2005 et 2008 des positions très élevées masquées par des deals fictifs; la Société Générale répondant qu'elle ne savait rien et qu'elle avait été abusée, à hauteur de 6,4 milliards d'euros, par un seul de ses employés mal intentionné.

Ce lundi, on devait donc savoir, avec la venue d'Eric Cordelle et de Martial Rouyère –respectivement les «n+1» et «n+2» de Kerviel à l'époque. Au final, on a su une chose: la salle des marchés de la SocGen avait visiblement des airs de planète Bisounours. Les deux hommes, depuis l'affaire, ont été licenciés par la banque. Et les deux ont reconnu devant le tribunal la faiblesse des contrôles en interne. Et pour cause: le travail dans la banque et précisément au sein du desk Delta One où officiait Kerviel, reposait sur la «confiance».

Une confiance aveugle

A l'époque, la Société Générale avait une excellente réputation dans les milieux financiers mondiaux. Délaissant peu à peu ses activités traditionnelles d'établissement de dépôt, elle voulait devenir une grande banque internationale de financements et de trading. Politique commerciale agressive, traders compétents et brillants... la SocGen se rêvait à terme en une sorte de Goldman Sachs à la française.

Depuis le réveil Kerviel, ce rêve est bel et bien terminé. «Nous n'avions absolument pas l'idée qu'une fraude puisse arriver et encore moins de cette ampleur», s'est justifié benoîtement lundi Martial Rouyère, ancien trader en chef de Kerviel. Jusqu'au samedi 19 janvier 2008, ce responsable au physique de petit bonhomme croit encore à une erreur de comptabilité ou à un bug technique quand est mis au jour le gouffre creusé par Jérôme Kerviel.

Martial Rouyère ne portait jamais «de regard sur la trésorerie» de ses traders, pas plus qu'il ne leur fixait de «limites en nominal» sur leurs prises de position. Pourquoi donc, puisqu'il n'y avait «jamais eu besoin de limites»? Concernant le cas particulier Kerviel, aucune raison non plus de s'inquiéter: il était un trader «sérieux», «toujours disponible, volontaire, réactif». Surtout, il était «autonome». Un peu trop, se dit-on après coup... Fin 2005, alors que Kerviel est sorti des clous une première fois en prenant des positions pour 15 millions d'euros, sa hiérarchie et Martial Rouyère apprécient dans leur note annuelle «sa connaissance et sa maîtrise» de son activité.

Un chef qui n'est pas chef

Jérôme Kerviel était tellement bien vu par ses patrons que ceux-ci comptaient même sur lui pour «épauler» et former Eric Cordelle, pourtant son «n+1». Car Eric Cordelle encadrait des traders sans l'être lui-même. Polytechnicien, spécialiste de l'ingéniérie financière à la SocGen, il avait dirigé pendant cinq ans une antenne de la banque au Japon, mais de trading, point sur son CV. Pourtant, le 1er avril 2007 –ça ne s'invente pas– il est bombardé responsable de Delta One. «Je n'étais pas trader, mais j'avais une connaissance de management, pour moi, c'était une bonne opportunité d'apprendre», a-t-il expliqué devant la cour lundi, avouant même ne pas «connaître le vocabulaire des traders». «Il ne fallait pas que je montre d'emblée à mon équipe que je ne maîtrisais pas tout, alors le soir, je rencontrais discrètement Martial Rouyère pour faire le point», lâche-t-il devant un tribunal plus qu'étonné.

Avec ses deux années d'ancienneté comme trader, Jérôme Kerviel était donc un vrai «senior» qui connaissait les «ficelles du métier». «Quelqu'un de confiance sur qui j'espérais pouvoir m'appuyer», ajoute le témoin. Un ange passe. Depuis mai 2008, Eric Cordelle a été licencié par la SocGen pour «insuffisances professionnelles». Aujourd'hui, il reconnaît avoir été jeté en 2007 dans «une cage aux lions».

Et dans la série «pas vu», «pas su», «pas pris» l'audience de lundi s'est poursuivie avec Luc François et Philippe Baboulin dont la venue a permis de reconstituer la ligne hiérarchique, ou erratique, au-dessus du trader de Delta One. Philippe Baboulin, qui fait toujours partie des salariés de la banque, faisait confiance à Martial Rouyère qui faisait confiance à Eric Cordelle qui faisait confiance à Jérôme Kerviel. «Je me reposais sur mes collaborateurs», dira-t-il. Luc François sera le premier à payer l'addition. Il offre sa démission dans la semaine qui suit la mise à jour des opérations «stratosphériques». Elle est acceptée immédiatement, le mercredi 23 janvier 2008.

Lui apporte un élément de compréhension dans ce puzzle infaisable. Le président lui demande son sentiment sur le prévenu. «C'est un tricheur, un manipulateur et un menteur. A partir de là...» Le problème, c'est que le propre des fraudeurs, des mythomanes, c'est qu'ils manipulent, qu'ils mentent et qu'ils trichent. En face de ce risque, la banque met en place des procédures qui n'ont pas fonctionné.

Cela vaut la peine de décortiquer l'alerte Eurex. La société gère la Bourse de Francfort dans laquelle Jérôme Kerviel avait ses habitudes. Par deux fois, Eurex s'inquiète des conditions dans lesquelles le trader de la Société Générale travaille. La première lettre est datée du 7 novembre, la seconde du 26 novembre. A chaque fois, le bureau de surveillance d'Eurex s'inquiéte de voir 6.000 contrats sur indice (produit FDAX) acheté entre 15h00 et 19h00 le 19 octobre 2007, par SOGFR ARB031.

Dit comme ça, il n'y a rien d'inquiétant, pour le service déontologie de la banque française. Sauf que 6.000 contrats représente 6 milliards d'euros engagés par un seul homme en deux heures de temps. Ce chiffre, la hiérarchie de Jérôme Kerviel ne le verra pas, tant le trader s'attache à répondre rapidement aux sollicitations du déontologue.  Et voilà, comment ça se passe à la Société Générale en 2007. «Une banque s'est quoi? De l'argent et des procédures pour gérer cet argent», lâche dépité un analyste de la chose financière.

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux

Photo: Les bâtiments de la Société générale / Reuters

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