Monde

Iran: une guerre civile ignorée de l'occident

Azadeh Moaveni, mis à jour le 05.08.2010 à 10 h 16

Le Président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a échappé mercredi 4 août à un attentat dans l'ouest du pays.

Un opposant iranien dans le centre de Téhéran, le 27 décembre 2009 / Reuters

Un opposant iranien dans le centre de Téhéran, le 27 décembre 2009 / Reuters

A l'occasion du premier anniversaire de l'élection présidentielle truquée de juin 2009 et des manifestations qui avait suivi, le site Foreign Policy avait demandé à sept auteurs irano-américains de revisiter chacun un thème fort de cette année mouvementée. Voici le premier volet de la série. Les autres se trouvent ici: deuxième volet, troisième, quatrième, cinquième, sixième et septième.

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En juillet 2009, le réparateur d'un réseau de télévision non occidentale de Téhéran a eu la main coupée à la machette par un militant du régime iranien. Ses patrons n'ont rien dit: ils savaient que s'ils parlaient, les autorités iraniennes fermeraient leurs bureaux.

Ce n'était pas une tragédie isolée. Dans l'année qui a suivi la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad et les manifestations de millions de citoyens dans les rues de Téhéran dans ce qui fut appelé le mouvement vert, les journalistes ont été confrontés à un nombre d'obstacles de plus en plus formidables les empêchant de faire leur travail. Recueillir et faire sortir de véritables informations d'Iran est aujourd'hui pratiquement impossible.

En fait, nous sommes tous —à un degré ou un autre— susceptibles de mal interpréter ce qui se passe vraiment à Téhéran. Et si, au départ, les médias occidentaux ont semblé donner des dimensions exagérées au mouvement vert, décrétant l'avènement d'une «révolution» et alimentant les attentes d'un changement de régime au-delà de tout espoir raisonnable, aujourd'hui une partie de ce que nous lisons est en fait ce que le gouvernement iranien veut nous faire croire: l'Iran serait un pays endormi dont la récente agitation n'était due qu'à un caprice inapproprié des habitants du nord de Téhéran, qui s'habillent chez Chanel et se gavent de sushis.

Malheureusement, les journalistes qui minimisent la grave répression encore en cours à Téhéran —qu'ils aient été intimidés par le gouvernement, ou qu'ils cherchent simplement un meilleur accès ou la possibilité de se déplacer plus librement— donnent du grain à moudre aux analystes de Washington qui peuvent aujourd'hui être tentés de considérer le mouvement vert iranien comme la construction mentale de journalistes partisans se berçant d'illusions. Cette dynamique dangereuse —un journalisme de compromission encourageant un régime sécuritaire qui préférerait se concentrer sur la confrontation nucléaire avec le monde extérieur— menace sérieusement de saper la capacité de l'Occident à s'engager auprès de la République islamique et de l'opposition en se basant sur une image honnête de la société iranienne.

La dernière fois que j'ai vécu à Téhéran, au milieu des années 2000, le travail de journaliste oscillait entre précarité et véritable épreuve. Pendant les périodes plus détendues, je me faisais réprimander par des représentants du gouvernement pour mes reportages dont les sujets étaient considérés comme embarrassants ou gênants. Ils offraient du thé et des pâtisseries, mais le message glacé que cachait la politesse persane était clair: ne franchissez pas la ligne jaune si vous tenez à votre accréditation.

Quand le gouvernement se sentait en position de faiblesse, toute politesse disparaissait. Au cours d'une année particulièrement déplaisante, j'ai été suivie par un agent de sécurité au nez crochu, malmenée pour donner mes sources et menacée de poursuites pour «mise en danger de la sécurité nationale». Tout cela, c'était avant l'été 2009, avant donc que le gouvernement iranien ne soit confronté au plus grave défi à son autorité depuis la révolution de 1979.

Aujourd'hui, la situation est bien pire. Les journalistes étrangers en Iran, qu'ils soient permanents ou de passage, doivent être constamment terrorisés à l'idée que leurs articles les fassent arrêter ou pire encore. Les filtres gouvernementaux sur les sites Internet obligent les journalistes à passer des heures à bricoler avec des logiciels destinés à les neutraliser au lieu de faire leur travail. Les téléphones ont toujours été sur écoute, mais le niveau de stress est désormais si élevé que les journalistes ne peuvent plus utiliser leurs portables ou leurs lignes professionnelles pour appeler des sources sensibles. La situation est si mauvaise que certains journalistes autorisés à travailler en Iran ont choisi de s'installer dans des villes proches du pays, comme Dubaï ou Beyrouth.

Ceux qui restent, ou ceux qui viennent de façon temporaire, finissent parfois par produire des articles comme celui récemment publié sur le site Internet de ce magazine [Foreign Policy] par Hooman Majd (interprète officiel d'Ahmadinejad lors de sa visite de 2006 aux Nations Unies). Sa carte postale de Téhéran, étrangement édulcorée, explique que le gouvernement bénéficie d'un immense soutien dans sa quête d'énergie nucléaire. Il s'agit là d'une assertion excessive —qui aurait été bien plus difficile à affirmer à l'époque où les journalistes indépendants étaient capables de recueillir eux-mêmes, sur le terrain, des informations sur Téhéran.

Je me souviens très bien, par exemple, de la réaction provoquée par le lancement par Ahmadinejad du slogan «l'énergie nucléaire est notre droit absolu» en 2005: des graffitis railleurs énumérant toutes les autres choses qui relevaient du «droit absolu» des Iraniens apparurent sur les murs bas de Téhéran. Mon préféré: le «droit» aux pâtisseries danoises (le gouvernement avait rebaptisé ce gâteau que l'on trouve partout «fleur de Mahomet» après la furie des caricatures danoises). Peu de journalistes ont aujourd'hui la possibilité de constater sur le terrain des réalités même aussi modestes. Nous ne disposons à la place que d'articles comme ceux de Majd, qui alimentent la vision dominante de Washington d'un régime sécuritaire considérant le mouvement vert comme une simple distraction détournant de la bien plus pressante crise nucléaire.

Avec des journalistes de terrain compromis à ce point par l'autocensure, notre capacité à interpréter correctement l'opinion publique iranienne, sans parler d'une vision intelligente et rigoureusement fidèle de la politique nationale —la stratégie de l'opposition, le mécontentement des ayatollahs à Qom, la déconfiture de l'establishment à la perspective des sanctions— est totalement inexistante. Même de toutes petites histoires vraiment parlantes sont devenues trop sensibles pour être rapportées, comme la défection post-élections de jeunes journalistes de Press TV (le réseau télévisé anglophone du régime), ou l'inquiétante augmentation des soi-disant «embauches expérimentales» qui ne sont pour les entreprises que des moyens d'exploiter le désespoir des jeunes à la recherche d'un emploi pour en tirer des mois de travail gratuit sous le faux prétexte d'une période d'essai.

Soit les journalistes des médias occidentaux à Téhéran sont passés à côté de ces histoires, soit ils ont préféré ne pas les couvrir pour conserver leurs accréditations. Moi je les ai apprises d'un ami journaliste à Téhéran. J'espère qu'il sauvegarde ses notes quelque part.

Les reportages sur place ne sont naturellement pas le seul moyen de savoir ce qui se passe à Téhéran. Le journaliste Borzou Daragahi a récemment loué dans le Los Angeles Times la valeur suprême du journalisme de terrain —sans signaler que ses propres éminents articles (nommés pour un prix Pulitzer) étaient pour la plupart écrits hors du pays. Ce sont des articles rédigés depuis Toronto et Beyrouth qui nous ont appris le rôle du gouvernement dans le meurtre d'un homme soupçonné d'avoir dénoncé la situation, l'existence d'une campagne officielle visant à terroriser les étudiants dissidents et le viol et la torture de manifestants détenus à la prison de Kahrizak.

Pourtant, le journalisme à distance n'est pas non plus sans risque, comme nous avons pu le constater immédiatement après les manifestations. Un afflux d'articles fébriles, écrits au début de l'été 2009 par des journalistes comme Andrew Sullivan, de l'Atlantic, prédisaient une «Révolution Twitter» sans prendre en compte le manque de réel leadership de l'opposition et les objectifs largement divergents de ses partisans. Si le journalisme qui favorise la vision des événements du gouvernement iranien a tendance à passer outre les vérités dérangeantes sur l'opposition, les articles qui ont surévalué le potentiel du mouvement vert n'étaient pas moins négligents vis-à-vis des faits réels.

L'échec des médias occidentaux à examiner la raison du déclin en puissance des premières manifestations a fait naître des attentes démesurées en termes de participation aux célébrations du 22 Bahman, l'anniversaire, en février, de la révolution de 1979. Des analystes comme Reza Aslan du Daily Beast ont été jusqu'à suggérer que l'Iran ait pu être «au bord de la guerre civile». À cause de cette exagération, la signification réelle de l'anniversaire pour le mouvement vert —le fait que tant de gens se soient manifestés malgré le bouclage total de Téhéran par les forces de sécurité— a été perdu dans un sentiment de confusion décevante.

Alors qui croire? Le reflet le plus fidèle de ce qui se passe sur le terrain est peut-être renvoyé par les médias persanophones indépendants, qui, en dépit de quelques partis-pris idéologiques, ont tendance à être plus subtils et intransigeants que la presse occidentale. Certains d'entre eux, comme Voice of America, BBC Persian TV, et des sites d'actualité en ligne comme Rooz, sont basés hors d'Iran; la poignée de sites d'informations opérant en Iran et liés à l'opposition ou à la minorité réformiste au parlement jouent un jeu délicat avec les autorités, qui les font fréquemment fermer. La différence la plus immédiatement notable dans la couverture persanophone dominante est qu'elle considère comme acquise l'importance et l'ampleur de l'opposition: si des points de vue alternatifs sont explorés, le principe de base selon lequel l'opposition est vaste et puissante n'est pas remis en question.

Naturellement, cela peut s'expliquer par le fait que les médias persanophones ont leurs propres intérêts. Les réseaux télévisés extérieurs s'appuient souvent sur des interviews avec des journalistes en Iran dont les reportages ne sont pas forcément très loin de l'activisme politique. Pourtant, les médias persanophones sont les seuls susceptibles de diffuser certaines informations sur l'opposition qui n'arrivent pas toujours aux oreilles des médias internationaux: la répression subie actuellement par le groupe des Mères en deuil, ces femmes qui se rassemblent paisiblement pour demander des comptes à l'État sur leurs enfants, faits prisonniers ou tués lors des violences post-élections; la critique intrépide du régime par le musicien le plus éminent et le plus aimé d'Iran, Mohammad Reza Shajarian.

Ces histoires ont eu un impact énorme à l'intérieur du pays, en alertant les Iraniens de la ténacité du mouvement de résistance anti-gouvernemental, et à l'intérieur même du courant culturel dominant. Si elles étaient davantage diffusées en Occident, la lente érosion morale du gouvernement aux yeux des Iraniens pourrait sans doute apparaître plus clairement. Mais elles sont noyées sous des histoires plus spectaculaires de manifestations et autres confrontations nucléaires.

On peut comprendre que les lecteurs occidentaux s'intéressent moins à des détails de la vie en Iran qu'à la portée géopolitique plus vaste de l'année écoulée. Mais l'occultation de ces histoires débouche sur une interprétation erronée de la situation, car elle masque à quel point l'esprit de l'opposition règne encore en Iran.

Certes, la République islamique se garde bien de sous-estimer l'échelle et la profondeur des désillusions du peuple, ou la rapidité à laquelle des griefs naissants peuvent se transformer en batailles de rues continuelles. Une année après des événements si extraordinaires qu'ils ont poussé de dignes matrones de Téhéran à mettre le feu aux baraquements des Bassidjis, les paramilitaires redoutés, il serait vraiment malheureux que des journalistes occidentaux, aussi bien intentionnés soient-ils, fassent fausse route dans leur interprétation de l'Iran, alors qu'il crève les yeux que le régime lui-même reconnaît la puissance de ses ennemis.

Azadeh Moaveni. Traduit par Bérengère Viennot

A LIRE EGALEMENT: Iran, un an après; Quand le régime iranien s'est retourné contre les siens; Iran: Une société civile oubliée.

Photo: Un opposant iranien dans le centre de Téhéran, le 27 décembre 2009, pendant les affrontements avec les forces de l'ordre / Reuters

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