Monde

Geert Wilders, la nouvelle extrême droite

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 22.06.2010 à 13 h 44

Le Néerlandais, libéral et populiste, pourrait inspirer Marine Le Pen.

Au lendemain de l'annonce des résultats des législatives néerlandaises, le Front national a adressé ses félicitations à Geert Wilders, le leader du Parti de la Liberté qui a obtenu la troisième place, derrière les libéraux et les socialistes, mais devant les conservateurs. «Le Front national se réjouit du grand succès obtenu par le Parti de la Liberté (PVV) aux Pays-Bas, lors des élections qui ont eu lieu hier.»

Le FN a la mémoire courte

Le parti de Jean-Marie Le Pen semble voir un parti politique frère dans cette formation située à la droite de la droite de l'échiquier politique hollandais. Les membres du FN ont la mémoire courte. En effet, en 2008, dans une interview au Figaro, ce même Wilders déclarait que «moi, je ne suis pas raciste, jamais je n'irai au Parlement européen dans un groupe avec Le Pen, je ne sais quel fasciste roumain, ou le Van block belge». Cinglant mais juste.

Car si le PVV est considéré comme un parti de droite populiste, il n'a que peu de points communs avec les nationalistes français. Il représente au contraire une nouvelle droite qui prône un discours moderne et libéral. Rien à voir avec les pourfendeurs fascistes de la démocratie des années 1930, ou les tenants d'un âge d'or révolu comme peut l'être Jean-Marie Le Pen. Si ce dernier (ou Bruno Gollnisch, rédacteur du communiqué) avait pris soin de lire le programme et les idées de Geert Wilders, il découvrirait que son «homologue» néerlandais est en faveur du mariage homosexuel. Un concept que le FN aurait bien du mal à faire accepter à ses militants. Mais venant du leader du PVV, rien de plus normal: avant de créer son propre parti, il était membre, non pas du parti conservateur, mais du parti libéral.

Par conséquent, son crédo n'est pas une certaine idée de la nation, de la patrie, de la grandeur et encore moins de la morale. L'intelligence de cette nouvelle droite populiste réside dans sa capacité à se présenter comme le défenseur des libertés occidentales. Et ces dernières ne seraient pas remises en cause à cause des migrants, mais par l'islam. Jérôme Jamin, professeur à l'université de Liège analysait pour Libération que «Wilders parvient à articuler son rejet de l'islam dans un registre quasi progressiste et laïc. Il brouille l'analyse. Il utilise par exemple les vieilles idées de l'égalité homme-femme, de défense de la liberté d'expression, contre l'islam. C'est une façon de détourner les valeurs et de les reprendre sous un angle très hostile».

Dans la même interview au Figaro précédemment citée, le leader du PVV précisait qu'il n'avait «rien contre les individus; [mais] l'islam s'en prend aux femmes, aux homosexuels».

Autrement dit: la religion musulmane est une menace, mais pas les musulmans. «Je ne hais pas les musulmans, je hais l'islam (...) J'ai un problème avec la tradition, la culture, l'idéologie islamique, mais pas avec les musulmans», tenait-il à préciser au Guardian. La nuance est subtile, mais elle permet de décomplexer le discours et les électeurs. Ne sont plus visées des personnes, mais une idéologie. Et pour éviter de se faire taxer de fascisme ou de nazisme, rien de mieux que de retourner les arguments en accusant le Coran d'être un «livre fasciste» et en le comparant à Mein Kampf.

Les résultats sont là: entre 2005 et 2010, le PVV est passé de 9 à 24 sièges au Parlement national, a atteint jusqu'à 21% des voix dans certaines communes aux élections municipales, a obtenu 16% aux élections européennes et négocie aujourd'hui une possible entrée au gouvernement. De quoi faire rêver plus d'un politicien.

Chose étonnante: dans une étude réalisée par la télévision néerlandaise NCRV en 2009, 18% des musulmans néerlandais sont d'accord avec les idées de Wilders. Car beaucoup s'accordent à le dire: l'hostilité envers l'islam du PVV et de son leader est plus généralisé que cela. «C'est d'une certaine manière un refus de la religion au sens large», commente Abram De Swaan, sociologue et président de l'École d'Amsterdam de Recherches en Sciences sociales (ASSR). «Il n'est que le cinquième homme politique qui tente de créer une autre droite qui est avant tout libérale et antireligieuse.» Un de ses prédécesseurs était Pim Fortuyn, homosexuel et antireligieux. Il fut assassiné en 2002 par un militant d'extrême gauche qui prétendait défendre les musulmans.

D'autres s'en inspirent

Maintenant bien installé dans le paysage politique néerlandais, le PVV inspire d'autres mouvements en Europe. Et malgré la déclaration de Wilders concernant son refus de s'allier avec des partis comme le Vlaams Belang flamand ou le Front National français, il arrive au PVV de partager avec eux les mêmes conférences. Comme ce fut le cas en Allemagne en mars dernier, lorsque tout un panel de groupes politiques d'extrême droite s'est réuni pour discuter de l'interdiction des minarets dans toute l'Europe. Leur projet? Utiliser la nouvelle disposition du Traité de Lisbonne qui autorise la tenue de référendum d'initiative populaire –à condition de réunir un million de signature– et répéter ce qui s'est passé en Suisse à l'automne 2009 quand une majorité des citoyens s'est déclarée en faveur de leur interdiction. Tous voient dans la construction de minarets un facteur d'islamisation du vieux continent.

Et c'est là qu'on peut voir un rapprochement des discours qui sont bien moins agressifs que par le passé. Président du Vlaams Belang (extrême droite flamande, en faveur de l'indépendance de la Flandre), Filip Dewinter avait déclaré lors de cette rencontre que «la question est de savoir si l'islam est une religion comme le protestantisme ou le catholicisme et selon moi, ce n'est pas le cas. C'est un système politique, une façon de vivre qui n'est pas compatible avec la nôtre». Il y a donc nécessité de défendre le monde occidental libre, face à la menace d'oppresseurs conservateurs. «L'islam est un prédateur qui attaque la plus faible des victimes. L'Europe est faible. Nous avons des problèmes démographiques, nous avons des problèmes avec notre identité, tout en embrassant le multiculturalisme. Nous sommes très faibles et l'islam le sait.»

Les vieux réflexes

Reste que pour un parti comme le Vlaams Belang, le côté libéral et défense des valeurs occidentales reste encore marginal, les vieilles habitudes ayant encore leur place. Lors de la dernière campagne électorale belge pour les élections du 13 juin 2010, une de ses élues n'avait pas trouvé mieux à faire que de déclarer vouloir brûler les journaux flamands sur la place publique d'Anvers, les considérant comme des relais d'une propagande gauchiste. Jamais Wilders n'aurait tenu un tel discours, puisqu'il défend au contraire une liberté d'expression totale et qu'il est en même temps la coqueluche des médias.

Autre nuance: ce changement concerne principalement l'ouest du continent européen. Les groupes d'extrême droite ou de droite populiste est-européens fonctionnent encore selon les anciens schémas de la lutte nationale. Le meilleur exemple est probablement celui de la Hongrie, avec le parti Jobbik, qui milite pour une révision du Traité de Trianon datant de 1920 et qui démantela la Grande Hongrie impériale. Peu de référence à la défense de libertés ou de combat contre l'islam. Normal, il n'y a presque aucun musulman installé sur leur territoire. Les premiers qui pourraient être confrontés à cette question seront éventuellement les Polonais. Puissance régionale du centre de l'Europe, le pays commence à attirer une immigration plus mondialisé: Maghreb, Afrique, Asie et Amérique du Sud. Une polémique avait éclaté à Varsovie en mars dernier au sujet de la construction d'une mosquée pour les croyants de la ville. Une certaine droite catholique y voyait un premier pas vers la fin de la culture polonaise.

Le saucisson, mosquée et idées progressistes

Pour le Front national, l'enjeu est donc là: arriver à moderniser le discours du parti, en liquidant la vieille génération, fonctionnant encore avec la matrice mentale de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre d'Algérie. L'émergence de Marine Le Pen et sa possible élection à la tête du parti l'été prochain pourraient accélérer le processus.

La récente polémique autour de l'organisation de l'apéro «Saucisson et Pinard» dans le quartier de la Goute d'Or –considéré comme une zone de non-droit contrôlée par des musulmans– est révélatrice. Dans un communiqué, le FN, tout en s'insurgeant contre l'interdiction du rassemblement, exige l'application des lois de la République, qui selon lui, ne peut tolérer que la voie publique devienne un lieu de prière, condamnant les citoyens non pratiquant à se voir imposer un nouvel ordre social, non laïque et rétrograde. La posture du FN se veut donc légaliste et progressiste, contre des actions illégales et conservatrices. De quoi attirer un nouvel électorat.

Mais si le FN voulait vraiment jouer les progressistes, s'inspirer du PVV, il pourrait en même temps favoriser et accepter l'idée de la construction de mosquées. Ses militants pourraient déambuler tranquillement dans les rues (voire déguster du saucisson) du 18e arrondissement pendant que les croyants pourraient paisiblement prier à l'intérieur de la mosquée.

Jean-Sébastien Lefebvre

Photo: Geert Wilders le 9 juin 2010. REUTERS/Robin van Lonkhuijsen/United Photos

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Jean-Sébastien Lefebvre
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