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A Wimbledon, une herbe qui rend moins speed

Yannick Cochennec, mis à jour le 21.06.2010 à 17 h 53

Les organisateurs anglais jurent que rien n'a changé il y a dix ans: pourtant, aucun pure attaquant ne s'est imposé sur le gazon londonien.

Wimbledon, qui a débuté lundi 21 juin, est le plus grand tournoi de tennis du monde. J'en avais expliqué les raisons voilà un an. Et cette année, The Championships, comme l'épreuve est baptisée outre-Manche, auront un caractère encore plus exceptionnel avec la visite, le 24 juin, d'Elisabeth II dont la dernière apparition en ce lieu saint du sport britannique remonte à 1977.

Pour l'anecdote, ce sera l'occasion de faire fonctionner certains sanitaires du Centre Court, le central qui abrite en son sein le All England Club, le club organisateur du tournoi -Wimbledon est, en effet, le seul tournoi du Grand Chelem à être organisé par un club et non une fédération comme en Australie, en France et aux Etats-Unis. Car, croyez-le ou non, Wimbledon dispose de toilettes exclusivement réservées à l'usage de la souveraine (ou demain du souverain).

Voilà donc 33 ans qu'elles n'ont pas servi et accueilli le séant de Sa Très Gracieuse Majesté.

La dernière fois qu'Elisabeth II était venue, elle n'avait pas fait le déplacement pour rien. Elle avait assisté au triomphe de l'une de ses sujettes, Virginia Wade, restée la dernière Britannique à avoir conquis un tournoi du Grand Chelem. Sa présence sera peut-être de bon augure pour l'Ecossais Andy Murray, l'un des favoris de la compétition, qui voudrait bien devenir le premier mâle du royaume à s'imposer au All England Club depuis Fred Perry en 1936.

Les zones d'usure du gazon se sont déplacées

En regardant le central depuis la loge royale, il est probable qu'Elisabeth II ne reconnaîtra pas les lieux, le Centre Court s'étant spectaculairement transformé avec l'inauguration, l'an dernier, d'un toit révolutionnaire qui permet la poursuite du jeu en cas de pluie. Elle ne reconnaîtra pas non plus le style de jeu déployé par les champions sur le légendaire gazon de Wimbledon.

Dans les années 70, puis 80 et 90, les joueurs passaient leur temps au filet sur cette surface ultra rapide où il s'agissait de gagner le point en deux ou trois coups de raquette.

Aujourd'hui, ils campent sur leur ligne de fond de court, comme s'ils évoluaient sur des courts en dur ou en terre battue. Il n'y a qu'à regarder les zones d'usure du gazon du Centre Court à la fin du tournoi. Le gazon est brûlé en fond de court et encore vert tendre aux abords du filet, là où il était complètement jauni et pelé il y a deux ou trois décennies.

Les serveurs-volleyeurs sont tout simplement devenues une espèce en voie d'extinction. Vainqueur de six des sept dernières éditions, Roger Federer mélange savamment l'attente et l'attaque et demeure un cousin très lointain de John McEnroe, vainqueur à trois reprises (1981, 1983, 1984) en se ruant à la volée. En 2008, Wimbledon a même sacré l'empereur de la terre battue, Rafael Nadal.

Cette modification du profil des vainqueurs de Wimbledon est due à l'uniformisation du jeu issue d'un enseignement où les grands coups de fond de court sont devenus l'alpha et l'oméga de la technique, mais aussi au ralentissement du gazon qui n'aurait plus la même vitesse d'antan. Au grand dam des derniers attaquants qui s'en sont émus, à l'image de l'ancien n.1 britannique, Tim Henman, recalé quatre fois aux portes de la finale.

La fin des serveurs-volleyeurs

Entre les éditions de 2000 et 2001, une nouvelle variété de gazon a été semée, il est vrai, sur tous les courts de Wimbledon après des études menées par The Sports Turf Research Institute, organisme situé dans le Yorkshire. Jusque-là, le gazon de Wimbledon était constitué à 70% de ce qu'on appelle outre-Manche du ryegrass (dénommé ray-grass en France) et à 30% de creeping red fescue (fétuque rouge traçante). Depuis 2001, le gazon est composé à 100% de perrenial ryegrass (raygrass vivace).

Comme l'explique Eddie Seaward, le jardiner en chef de Wimbledon, le gazon a été changé «afin de le rendre plus résistant face aux "attaques" du joueur moderne», plus lourd, plus puissant et donc plus destructeur que les anciennes générations. En raison de sa durabilité, du raygrass vivace a donc été planté sachant que cette variété de gazon a la particularité non négligeable de garder le sol plus sec et, par voie de conséquence, plus dur.

Grosse différence car un sol plus dur permet à la balle de rebondir plus haut et laisse donc plus de temps de réaction à l'adversaire, alors qu'avec le mélange utilisé jusqu'en 2000, la balle, sur un terrain alors plus mou, fusait littéralement pour le grand bonheur des serveurs-volleyeurs.

En 2002, année post-raygrass vivace, Lleyton Hewitt et David Nalbandian, joueurs de fond de court, se retrouvèrent ainsi en finale de Wimbledon et aucun des deux joueurs ne prit le risque (shocking!) d'un seul - oui, d'un seul - service-volée lors de ce match. Leur total d'aces fut de sept lors des trois manches que dura la partie. En 1999, Pete Sampras et Andre Agassi, à l'occasion d'une finale également disputée en trois sets, en avaient cumulé 22.

Depuis, à chaque édition, la vitesse du gazon de Wimbledon revient au centre des commentaires au plus grand déplaisir des sourcilleux organisateurs du tournoi qui jurent leurs grands dieux que rien n'a changé à Wimbledon où l'herbe, d'une hauteur réglementaire de 8mm, est toujours aussi verte et rapide.

Des renards et des crocos

Ce gazon bichonné tout au long de l'année avec des trésors d'amour par un bataillon de jardiniers scrupuleux. Presque tous les jours pendant le tournoi, les courts sont ainsi tondus et aplanis grâce à des rouleaux et arrosés si les conditions atmosphériques l'exigent (13.000 litres d'eau peuvent être consommés lors d'une quinzaine). Les lignes sont également refaites ou rafraîchies quotidiennement non pas avec de la peinture, mais en répandant, par le biais d'un marqueur mécanique, une composition poudreuse et blanche à base de kaolin. Tout cela avec une précision d'orfèvre : toute les lignes de fond de court de courts doivent être impérativement d'une largeur de 10cm, les autres de 5cm.

A la veille de Wimbledon, les ennemis des jardiniers du All England Club sont... les renards qu'il est fréquent de croiser dans cette banlieue champêtre située au sud-ouest de Londres, à 45 minutes du centre-ville. L'urine des femelles est, en effet, particulièrement destructrice pour le gazon si bien que des patrouilles dissuasives sont organisées la nuit, avant et pendant le tournoi.

Cette année, Roger Federer, lui vieux renard de la surface, chasse une septième victoire sur le gazon londonien pour se mettre à égalité avec Pete Sampras (recordman de victoires dans l'histoire moderne et champion pré-raygrass vivace): un croco de terre battue a bien failli lui couper l'herbe sous le pied dès le premier tour.

Yannick Cochennec

Photo: Roger Federer lors de la finale de Wimbledon 2009. REUTERS/Stefan Wermuth

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