France

Sarkozy-Merkel: 1-1

Daniel Vernet, mis à jour le 23.06.2010 à 15 h 51

Les Allemands ont cédé du terrain en admettant l'idée d'un gouvernement économique.

Les apparences peuvent être trompeuses, et c'est bien le cas du compromis passé par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy à propos de la gouvernance économique européenne. A première vue, le président de la République a accepté les plus grandes concessions, ce qui laisserait à penser que «l'Europe allemande» est en marche.

Contrairement aux vœux de Paris, la gouvernance économique se fera dans le cadre des vingt-sept pays membres de l'Union. Le pacte de stabilité sera durci et comme le souhaitait la chancelière, les sanctions contre les contrevenants seront quasi-automatiques. Les Etats laxistes seront - provisoirement - privés du droit de vote (cette dernière mesure contenue dans le compromis franco-allemand n'a pas été retenue par l'ensemble du Conseil européen). L'institutionnalisation des sommets des chefs d'Etat et de gouvernement de l'eurogroupe, avec création d'un secrétariat permanent, proposée par Nicolas Sarkozy, a été fermement rejetée par les Allemands qui ne veulent pas entendre parler de nouvelles bureaucraties, et qui se sentent plus à l'aise dans le cadre des Vingt-sept.

C'est un peu un retournement de situation. Dans les années 1990, les chrétiens démocrates allemands, qui étaient encore tout feu tout flamme pour l'Europe fédérale, avaient suggéré la mise en place d'un «noyau dur» autour de l'euro, qui avait été ignorée par les dirigeants français.

Nicolas Sarkozy a donc perdu la partie dans son bras de fer institutionnel avec Angela Merkel. Mais il n'est pas exclu qu'il ait gagné la bataille des idées. Le ministre délégué aux affaires européennes, Pierre Lellouche, l'avait déjà dit après le Conseil européen extraordinaire du 9 mai: en un week-end, les Vingt-sept ont changé les traités. Cette déclaration avait provoqué une levée de boucliers chez les dirigeants allemands qui, au même moment, se battaient devant leur tribunal constitutionnel pour défendre la conformité des décisions européens avec les traités.

Pierre Lellouche avait mis les pieds dans le plat. Cependant, en un sens, il avait raison: la clause dite de «no bail out» contenue dans le traité de Lisbonne avait volé en éclats quand l'UE a accordé une aide à la Grèce et créé un fonds de stabilisation de 750 milliards d'euros.

De plus, la Banque centrale européenne a accepté de racheté des obligations des Etats en difficulté, contrairement à la lettre de ses statuts. D'ailleurs, le représentant allemand au conseil des gouverneurs, le président de la Bundesbank Axel Weber, qui sera sans doute le successeur de Jean-Claude Trichet à la présidence de la BCE, a voté contre.

Juridiquement contestables — et elles seront contestées par des universitaires allemands eurosceptiques devant le tribunal constitutionnel de Karlsruhe, ces décisions sont politiquement défendables et économiquement nécessaires. Mais elles vont à l'encontre de tout ce que les Allemands prônent depuis des décennies. Contrairement aux affirmations de Berlin, l'UE est bel et bien une organisation au sein de laquelle il y a des transferts financiers, non seulement des pays les plus riches vers les plus pauvres — c'était déjà le cas avec les aides régionales et les fonds structurels, mais des plus vertueux vers les moins rigoureux.

Pierre Lellouche est allé jusqu'à comparer cet assaut de solidarité à l'article 5 du Traité de l'Atlantique nord qui a créé l'OTAN: toute menace contre un des Etats membres doit être considérée comme une menace par tous les autres. «Nous avons changé de philosophie», affirme le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, pour enfoncer le clou. Avant il était impossible de parler de gouvernement économique, l'expression était taboue. Maintenant elle est admise. On a créé un interlocuteur pour «dialoguer» avec la BCE, ce qui, naguère, était considéré par les Allemands comme une atteinte à l'indépendance de la banque centrale.

Ces avancées sont encore très fragiles car le moins qu'on puisse dire est que les Allemands n'ont pas été convaincus par les arguments de Paris. Ils ont cédé du terrain parce qu'ils avaient besoin, autant que les Français, d'un semblant d'entente, face à leurs partenaires européens et surtout face à des marchés prêts à exploiter toute trace de dissension. La prochaine épreuve est déjà annoncée : Paris voudrait que les grands pays européens mènent des politiques économiques «cohérentes». Traduction: que le gouvernement allemand relance la consommation intérieure pendant que d'autres réduisent leurs dépenses publiques. A Berlin, on prêcherait la rigueur pour tous.

Daniel Vernet

Photo: le 11 novembre 2009, devant la tombe du Soldat inconnu à Paris. REUTERS/Francois Mori/Pool

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