France

La Corse libérée... Libérée par elle-même

Philippe Boggio, mis à jour le 19.06.2010 à 9 h 11

La libération de la Corse en 1943 bientôt mise à l'honneur dans les manuels d'Histoire. Enfin.

Cette victoire-là passe injustement inaperçue, cela ne s'arrange pas avec le temps, évidemment, et on comprend que Sauveur Gondolfi-Scheit, député UMP de Haute-Corse, se soit démené auprès du ministre de l'Education, Luc Chatel, pour obtenir que les manuels d'histoire accordent désormais une place particulière, dans les chapitres consacrés à la seconde guerre mondiale, à la libération de la Corse. Car celle-ci a été exemplaire. Largement due aux maquis de la résistance locale, et surtout précoce : huit mois avant le débarquement des Alliés sur les plages de Normandie, en achevant la reprise de l'île par leur entrée dans Bastia, le 4 octobre 1943, les mouvements patriotiques et les forces françaises venues d'Alger ont fait de la Corse la première terre métropolitaine rendue à sa souveraineté.

C'est l'avantage, en temps de guerre, d'être un peuple ombrageux; d'avoir une idée fort sourcilleuse de son indépendance, et d'avoir souvent vu poindre les navires envahisseurs, à l'aube, sur la ligne d'horizon. A la moindre menace, le voilà sur le qui vive. Les Corses, en quelque sorte, ont même devancé l'Appel du 18 juin. En 1938, Benito Mussolini avait clairement annoncé son intention d'intégrer l'île à ses visées irrédentistes, et le 4 décembre de cette année-là, à Bastia, des milliers d'habitants, autour du monument aux morts, avaient prêté ce serment, très voisin, dans l'esprit, du message que le général de Gaulle, allait ensuite adresser à la nation : « Face au monde, de toute notre âme, sur nos gloires, sur nos tombes, sur nos berceaux, nous jurons de vivre et de mourir Français ».

Eux, c'est l'ennemi italien qu'ils attendent. L'Allemand n'a pas encore de visage, mais ils savent qu'ils vont se battre. En juin 1940, Londres est pour eux le bout du monde, de Gaulle, plus inconnu encore que sur le continent, pourtant, ils sont prêts, déjà. Beaucoup de jeunes hommes, notamment les mobilisés de l'armée française morte trouvent le chemin de l'Angleterre, plus sûrement que d'autres, par réflexe insulaire. Parce que leurs aïeux ont enduré les occupations des Pisans, des Génois, des Français...

... et qu'ils savaient à quoi s'attendre. Les autres, leurs pères souvent, et là aussi plus tôt qu'en métropole,  reprennent les chemins ancestraux de la clandestinité et de la guérilla montagnarde. Depuis 1938, les armes de chasse ont été cachées «au village», les rôles répartis entre le nord et le sud de l'île, les plages et les escarpements. Le nouveau gouvernement, à Vichy, va se heurter à une population silencieusement unanime dans son refus, clans familiaux, bergers ou ouvriers des ports.

Quand en novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du nord, les Corses sont submergés par 85.000 soldats italiens, auxquels viennent ensuite se joindre près de 20.000 soldats allemands. Plus de cent mille hommes, pour deux cent mille habitants. Un occupant pour deux personnes! La Corse vient de prendre une position stratégique, maintenant que les Alliés montrent leur intention d'attaquer Hitler et Mussolini par la Méditerranée. Sicile, Sardaigne, Corse, même la petite Ile d'Elbe deviennent des verrous.

Jusqu'alors, les réseaux de résistance, communistes du Front national, socialistes, bonapartistes, souffraient de leur isolement. Pour communiquer avec Londres, il fallait commencer par prendre le bateau pour Nice, et remonter un continent dangereux. Mais Alger est la porte d'à côté. D'autres jeunes Corses vont s'enrôler dans les bataillons français libres. Les autres attendent les émissaires des deux généraux, Giraud et de Gaulle, co-présidents du Comité français de libération nationale (CFLN).

Le premier délégué à l'unification de la résistance insulaire, Fred Scamaroni, a créé le réseau gaulliste Action R2, dès 1941. C'est un Ajaccien,  petit fils de «chef de clan» par sa mère, née de Peretti. Diplômé en droit, engagé dans la préfectorale, mobilisé durant «la drôle de guerre», il a réussi à embarquer à bord du croiseur Sobiesky du gouvernement polonais en exil, le 21 juin 1940, et a rejoint de Gaulle. Pour le compte du BCRA, il a mis sur pied le premier plan d'organisation des clandestins corses, c'est donc lui, tout naturellement, que de Gaulle envoie dans l'île rencontrer les chefs des maquis, les frères Giaccobi, Poli, Maillot, etc.

Mais l'invasion italienne a précipité les événements sur place. Parachutages, création d'aérodromes, choix des plages pour un éventuel débarquement doivent s'accélérer. Mais Fred Scamaroni, le Corse le plus recherché, entre Londres et Ajaccio, est arrêté au cours de son second séjour. Sous la torture, il se tait. A un voisin de cellule, il peut faire passer ce message:

Tu diras à ma mère, à mes sœurs que ce n'est pas très dur de mourir et que je meurs content.

Sur le mur, il écrit ensuite ces mots:

Je n'ai pas parlé. Vive de Gaulle! Vive la France! Ajaccio, le 19 mars 1943.

Extrait du rapport du contre-espionnage italien

Ils lui ont arraché les ongles, ils lui ont mis des morceaux de fer rouge. Il s'est tué avec un fil de fer. Il a fait passer celui-ci à travers la gorge. Trois heures après, il était mort.

Moins d'un mois plus tard, un autre chef est expédié par les autorités françaises libres: Paul Colonna d'Istria. A lui, il est plus facile de mettre le pied sur l'Ile de Beauté. Un sous-marin, le Casabianca, a échappé au sabordage de la flotte française, à Toulon, et cet insubmersible devient l'estafette, presque familière, de la résistance corse. Alger le remplit d'armes, de matériel et d'espions, qu'on décharge, la nuit, sur la côte déserte.

En août 1943, après le débarquement allié en Sicile, Hitler décide d'abandonner la Sardaigne et de concentrer ses forces sur la Corse, dans un plan d'ensemble de la sauvegarde du nord de l'Italie. Des nouvelles troupes allemandes arrivent sans cesse. L'état-major décide de transférer la 90e division Panzergrenadier de Sardaigne en Corse. La signature secrète d'un armistice entre l'Italie et les Alliés, le 3 septembre, provoque un temps de latence. En Corse, les Italiens ne savent plus s'ils doivent se battre, ni si désormais ils ont plus à craindre des Allemands que des maquisards.

La résistance n'attend pas. Elle lance, le 8 septembre, à Ajaccio, le mot d'ordre du soulèvement général. Les troupes italiennes qui font taire les canons de leurs armes sont enrôlées par les maquis; les autres combattues, jusqu'à leur ré-embarquement. Toutefois, les Allemands sont de plus en plus nombreux et la 90e division de Panzer a une puissance de feu que les réseaux n'ont jamais rencontrée.

Seul, sans consulter de Gaulle, qui le lui reprochera, le général Giraud décide d'aller prêter main forte à cette insurrection civile. Il bourre à nouveau le Casabianca jusqu'à la gueule, cette fois, d'hommes du 1er Bataillon de choc des troupes françaises libres. Les Alliés ne peuvent pas modifier leur stratégie générale en engageant, en Corse, une partie de l'opération amphibie prévue pour Salerne. Il faut plusieurs jours pour que deux contre-torpilleurs se déroutent vers Ajaccio et qu'un second sous-marin file vers l'île. Ceux qui arrivent sont des soldats de l'armée d'Afrique, tirailleurs marocains, spahis et goumiers, qui se joignent aux Italiens et aux résistants.

Les combats vont durer près d'un mois, essentiellement le long de la côte orientale. La 90e division blindée va perdre une centaine de chars, six cents pièces d'artillerie, cinq mille véhicules, et c'est une armée diminuée que les Allemands dirigeront ensuite vers Salerne. Dernier port tenu par l'Axe, Bastia est libérée, le 4 octobre. Le 8 octobre 1943, de Gaulle vient sur place féliciter les Corses et annoncer la reconquête de la première parcelle du territoire national.

Philippe Boggio

Photo: Soldats italiens en février 1943. ECPAD

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