Monde

Neda est vivante

Foreign Policy, mis à jour le 21.06.2010 à 6 h 59

Comment une image a changé la vie de l'autre Neda.

Des photos de Neda Agha-Soltan sont placées sur le Albertina Square à Vienne, le 23 janvier 2010. (REUTERS/Murad Sezer)

Des photos de Neda Agha-Soltan sont placées sur le Albertina Square à Vienne, le 23 janvier 2010. (REUTERS/Murad Sezer)

Neda Soltani est cette femme ordinaire dont l'image, l'été dernier, a parcouru le monde entier en un instant. Elle est le symbole de la brutalité du régime iranien et de la résistance du mouvement démocratique en Iran.

Elle est aussi en vie.

Une femme du nom de Neda est en effet morte l'été dernier dans les rues de Téhéran, sous les tirs des membres de la milice iranienne. Son nom complet était Neda Agha-Soltan. Mais au milieu des images tragiques de la mort de Neda, diffusées partout dans le monde dans une vidéo virale qui galvanisa l'opinion mondiale contre le régime iranien, se trouvait l'éloquente capture d'écran d'une beauté souriante, dans un foulard fleuri.

Son nom était aussi Neda —Neda Soltani.

Ce qui suit est l'histoire incroyable produite par la collision de l'ère des médias sociaux et des bouleversements politiques d'un pays aux rideaux fermés —et comment elle condamna une étudiante de troisième cycle, âgée de 32 ans, à l'exil politique.

Dans son petit appartement de la ville d'Offenbach, en Allemagne, où elle a obtenu l'asile politique, Neda Soltani travaille aujourd'hui à remettre sa vie en ordre. Elle a l'air plus vieille que sur la célèbre photo. On peut le comprendre: l'année écoulée a été une épreuve, une qui s'est déroulée contre son gré.

Jusqu'à l'année dernière, Neda Soltani était maître-assistante en littérature anglaise à l'Université islamique Azad, à Téhéran, où elle rédigeait un mémoire de troisième cycle sur le symbolisme féminin dans l'œuvre de Joseph Conrad. Elle ne soutenait pas le régime, mais n'appartenait pas non plus à aucun type d'opposition organisée, même pendant la montée de fièvre qui suivit l'élection contestée. Elle se concentrait sur sa carrière universitaire avant tout; alors que les Iraniens manifestaient dans les rues, elle corrigeait sa thèse. Elle menait la vie prosaïque commune à la majorité silencieuse apolitique de Téhéran. «J'ai travaillé 10 longues années pour obtenir ma place à l'université», a-t-elle déclaré au journal allemand Sueddeutsche Zeitung, en février: «Je gagnais mon propre argent, j'avais des amis, je sortais et je m'amusais».

Tout a changé le 20 juin de l'année dernière, quand une vidéo apparut sur Youtube, montrant l'horrible et bouleversante mort d'une jeune femme iranienne. Neda Soltani avait vu ces images, sans savoir qu'elles marquaient aussi le début de la fin de sa propre vie.

Le processus avait commencé assez innocemment, reposant sur l'un des premiers fondamentaux du journalisme: la compétition pour un scoop. A partir uniquement du prénom entendu sur la vidéo Youtube, des journaux du monde entier se bousculèrent afin d'en découvrir davantage sur la jeune femme agonisant devant la caméra. Renonçant à la vérification des faits, des rédacteurs à New York et à Londres permirent à quelques petits détails de se perdre progressivement dans les messages qu'ils échangeaient avec leurs correspondants sur place: «Agha-Soltan» perdit son trait d'union, «Agha» fut complètement abandonné, ou «Soltan» complété d'un -i. Ces erreurs se sont même retrouvées dans un documentaire de référence diffusé ce soir sur HBO. En faisant le portrait du journaliste du Guardian qui fut apparemment le premier à préciser son nom, le film montre rapidement la capture d'écran d'un de ses articles de juin dernier au titre trompeur: «La famille de Neda Soltan "forcée à quitter sa maison" par les autorités iraniennes».

Erreur sur la photo

C'est ici que Facebook entre en jeu. Le 21 juin, les ardents défenseurs du Mouvement Vert décidèrent de dédier une page du réseau social à l' «Ange d'Iran». Le destin fit que la martyr avait aussi sa page Facebook sur laquelle ils purent emprunter un portrait. Cadrée comme un cliché standard pour passeport, la photo montrait une jeune femme séduisante au sourire innocent et calme, portant un foulard de tête qui laissait dépasser quelques mèches de cheveux bruns. C'était une ressource parfaite pour des activistes cherchant à inspirer la sympathie - exception faite que la ressemblance, comme la page Facebook d'où elle avait été tirée, appartenaient à Neda Soltani, la sereine, et saine et sauve, spécialiste de littérature anglaise.

Après s'être appuyés sur la piste des principaux réseaux journalistiques, les militants de Facebook sont à leur tour devenus la source des médias classiques. CNN et la BBC commencèrent à illustrer leurs articles avec la photo de l' «Ange d'Iran»; les agences de presse et les journaux n'attendirent pas longtemps avant de les suivre. Bien sûr, les blogs et les autres réseaux sociaux étaient aussi en piste pour diffuser la mauvaise image. Et cela ne demanda pas beaucoup de temps avant que la photo revienne en Iran et devienne virale au sein du Mouvement Vert.

Mais avant les T-shirts et les affiches, les bougies et les autels ad hoc dans les rues, Neda Soltani s'est réveillée le 21 juin de l'année dernière pour découvrir une boîte mail remplie d'innombrables demandes d'amitié Facebook. Puis ce fut le tour des coups de fils. Un professeur s'effondra en larmes en entendant sa voix.

Un cercle médiatique vicieux

Neda comprend à contrecœur l'erreur initiale. Il y avait une ressemblance certaine entre elle et la manifestante tuée, après tout. Neda pensait que la faute était de nature à se corriger d'elle-même, au final, mais décida d'accélérer le processus en contactant Voice of America, le réseau satellite américain parmi les plus véhéments à utiliser son image pour agiter l'opinion publique iranienne. Dans un e-mail, elle leur expliqua la confusion; ils avaient utilisé une mauvaise photo, et elle y joignit comme preuve d'autres photos d'elle.

S'en est suivi une leçon affligeante d'éthique des médias appliquée. Au lieu de publier un démenti, VOA vendit précisément les images qu'avait utilisées Neda pour s'absoudre comme des photos «exclusives» de la manifestante tuée. La dynamique de l'histoire neutralisa les tentatives d'intervention de la vérité. Neda essaya à plusieurs reprises de faire entendre sa voix auprès des réseaux et des agences de presse, mais elle avait, pour ainsi dire, perdu le contrôle de son visage. Sur les forums Internet, ses demandes pour retirer sa photo rencontrèrent son accusation d'être un valet du régime. «Vous ne nous enlèverez pas notre ange, bâtard», répondit un commentateur à sa requête. Le 23 juin 2009, les parents de Neda Agha-Soltan transmirent à l'attention du public une photo de leur fille —celle qui, en réalité, avait été tuée— mais elle eut du mal à combattre l'image, même si erronée, du premier visage du mouvement pour la liberté iranien.

Le régime iranien n'était pas non plus bienveillant à l'égard de la détresse de Neda. Au contraire, ils y virent l'occasion de renforcer leur flux constant de propagande anti-activistes, et firent pression sur Neda pour qu'elle témoigne devant l'opinion publique iranienne du fait qu'il n'y avait eu aucun meurtre au départ. Les suppliques du régime furent accompagnées de menaces, et Neda commença à craindre pour sa sécurité et celle de sa famille. Elle décida qu'il ne lui restait plus comme choix que la fuite. Ainsi, le 2 juillet 2009, elle fit son sac, paya un passeur avec ses maigres économies, et réussit à arriver en Grèce, puis en Allemagne où elle avait un cousin. Le jour suivant son départ, le 3 juillet, la BBC corrigea sur les ondes l'utilisation de son usage de la photo de Neda Soltani. Ce qui n'était plus d'aucun secours pour Neda, à la dérive en Allemagne, seule et avec le mal du pays.

En tant que réfugiée politique en Allemagne, dont elle ne parle pas la langue, Neda a commencé à compléter sa maigre pension d'État en travaillant comme professeur d'anglais. Pendant ce temps, sa photo apparaît toujours quelquefois dans les reportages de médias de premier ordre, comme CNN, ou l'allemand Der Spiegel. Elle s'est résignée à son destin, ce qui ne veut pas dire qu'elle l'accepte. Tout ce qu'elle veut, dit-elle, c'est mener une vie normale, mais elle est loin d'être optimiste. «J'ai tout perdu» a-t-elle déclaré à la chaîne allemande 3sat dans une interview, en mars. «Je ne sais pas ce que je fais ici, et je ne sais pas comment je vais continuer à vivre. Je n'ai que peu d'espoir.»

Cameron Abadi

Traduit par Peggy Sastre

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Photo: Des photos de Neda Agha-Soltan, tuée durant une manifestation anti-gouvernement post-électorale en Iran, sont placées sur le Albertina Square à Vienne, le 23 janvier 2010. (REUTERS/Murad Sezer)

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