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Je lis sur le Web donc je pense autrement

Pour comprendre comment Internet nous transforme, Nicholas Carr est un excellent guide.

Avec son nouveau livre The Shallows (les bas-fonds), Nicholas Carr a rédigé le Printemps Silencieux de la pensée de l'écrit. Il débute par un sentiment partagé par beaucoup de ceux qui ont passé la dernière décennie en ligne. «Je ne pense plus de la même façon qu'avant», nous dit Carr. «Je m'en rends le plus compte quand je lis.» Il raconte l'agitation que lui procure un long texte. Comme d'autres, il soupçonne l'Internet d'avoir détruit sa capacité à lire en profondeur. «Mon cerveau», écrit-il, «n'était pas seulement à la dérive. Il était affamé. Il demandait à être nourri de la même façon que le nourrit le Net».

Par la suite, néanmoins, Carr atteste de la main de maître avec laquelle il mène son cerveau et soumet admirablement son intuition à un examen approfondi. Il est bien conscient de son penchant alarmiste et luddiste, et fait un pas de côté pour mettre les choses en perspective. L'Internet, observe-t-il, «se comprend mieux en tant que dernier maillon d'une longue série d'outils ayant contribué à façonner l'esprit humain». Il est comparable à d'autres «technologies intellectuelles» qui ont façonné nos activités et notre culture.

Google et Platon

En mettant sur un pied d'égalité l'Internet avec l'impact de l'imprimerie, par exemple, Carr tente d'amener un peu plus loin l'argument «Est-ce que Google nous rend idiot?». Ce Web est sismique. Il nous change définitivement d'une manière ou d'une autre. Au lieu de débattre pour savoir s'il nous transforme en demeurés inattentifs ou en collectivités super-intelligentes, regardons d'abord l'histoire et voyons comment les humains se sont adaptés à des transitions comparables. Ensuite, voyons si les nouveaux outils des neurosciences peuvent détecter un quelconque effet de cette phase actuelle.

Les inquiétudes que nous avons sur l'Internet, les anciens Grecs les avaient sur cette nouvelle technologie qu'était l'écriture. Dans La République, Platon fait dire à Socrate, dans un passage resté célèbre, que la poésie n'a pas sa place dans la Cité idéale. Comme l'explique Carr, cette attaque semble un peu tombée du ciel si vous ne comprenez pas que la poésie signifiait chez Platon la tradition orale de la pensée grecque. Des poèmes épiques, comme l'Illiade, étaient le moyen qu'avaient les Grecs pour préserver et transmettre le savoir d'une génération l'autre. Platon démontre comment la nouvelle technologie de l'écriture est supérieure parce qu'elle permet une transmission ordonnée et logique du savoir. Et vous n'avez pas à répéter les choses des centaines de fois.

L'écrit en est sorti gagnant, mais toutes les technologies apportent et retirent quelque-chose. Pour l'universitaire Walter J. Ong, les cultures orales faisaient preuve de «performances verbales d'une grande valeur artistique et humaine» perdues pour toujours, avec la transition vers l'écrit. Mais sans écriture, soutient-il, pas de science, d'histoire, ni de philosophie.

«Lecteur profond»

Au début, les livres n'avaient aucun espace entre les mots, et demandaient beaucoup de travail pour être compris. Ils étaient généralement lus à haute-voix, et ceux qui pouvaient lire en silence, comme Ambroise, évêque de Milan, étaient regardés avec étonnement. Ensuite, des marques de ponctuation et des espaces entre les mots soulagèrent la «charge cognitive» de la lecture. Le «lecteur profond» était né. Les lecteurs s'entraînèrent à ignorer leur environnement (allant contre l'évolution, qui encourage la vigilance) et à se concentrer sur un texte. Les auteurs s'adaptèrent à ce nouveau lecteur. «Les arguments, dans les livres, s'allongèrent et s'éclaircirent, et gagnèrent aussi en complexité et en difficulté, vu que les auteurs s'efforçaient consciemment à affiner leurs idées et leur logique», explique Carr. Des cabinets privés furent construits dans les bibliothèques; et des livres de référence virent le jour pour épauler le lecteur solitaire.

Le tremblement de terre suivant fut l'invention par Gutenberg de l'imprimerie. Les premiers libraires étaient souvent vus comme des agents du diable, tellement les gens étaient abasourdis par l'apparence soudaine que prenaient des volumes autrefois si rares et précieux. (Et à des prix si bas ! Un peu comme avec Amazon) Dans une boucle rétroactive positive, le public s'alphabétisa à mesure que le nombre de livres en circulations augmentait. Les personnes les plus sensibles commencèrent à se plaindre d'un trop-plein d'information. Le mélancolique Robert Burton le dit à sa façon : «Ils nous oppressent, nos yeux ont mal de lire, et nos doigts de tourner» Et pourtant, les livres firent un carton, c'était un moyen pratique pour mentionner des informations importantes et de s'enquérir des dernières idées en date. Naturellement, il y avait aussi une grande quantité de matériel pornographique et de déchets qui circulaient dans les parages.

La pensée écrite commença sa domination séculaire. Les scientifiques, auteurs, politiques, illuminés et poètes adoptaient tous le même principe de base: des esprits attentifs, formés aux livres, seraient disposés et en mesure de suivre leurs arguments et leurs intrigues complexes.

Comme un saumon à l'agonie

Carr en vient à l'ère d'Internet armé des dernières innovations en matière de science du cerveau. Je pense que la science le rend un peu trop confiant dans l'évaluation de notre époque actuelle, et moins enclin à s'intéresser aux effets dans le monde réel. La science du cerveau ressemble à ce nouvel attaquant, fraîchement sélectionné, qui semble très prometteur. Les biologistes et les neurologistes avaient pensé pendant longtemps que la structure du cerveau adulte ne bougeait plus. A la fin des années 1960, Michael Merzenich découvrit qu'un singe pouvait re-câbler son cerveau -un résultat qui fut plus tard confirmé chez les humains. La théorie actuelle soutient que notre cerveau est en constante évolution, s'adaptant tous les jours à nos expériences et à notre environnement.

D'un côté, le fait que nos cerveaux soient «massivement plastiques» devrait nous rendre optimistes sur notre capacité à nous adapter à notre propre technologie. Nous allons profiter des bénéfices (les contreforts de la pensée générés par l'écriture) et contourner les pertes (la capacité à nous concentrer profondément sur une tâche). D'un autre côté, nous pourrions craindre que le recâblage, actuellement à l'œuvre, exige un prix trop lourd. Un cerveau qui se livre à une lecture profonde et à une contemplation attentive n'est-il pas comme un saumon à l'agonie remontant le courant sans aucun espoir de trouver un partenaire avec qui se reproduire ? «Quand nous surfons», écrit Carr, «nous entrons dans un environnement qui pousse à la lecture en diagonale, à une pensée pressée et distraite, et à un apprentissage superficiel».

Mots-croisés

L'argument de Carr se fonde sur les travaux de scientifiques étudiant la lecture en ligne et des chercheurs sur le cerveau analysant la mémoire et l'attention. Un gros problème semble venir des hyperliens. Le fondement du Web agit comme un nid de poule dans une phrase. Un lien nous pousse à arrêter notre lecture et à évaluer le bienfondé d'un clic, ou pas -activant les zones de prise de décision de notre esprit. Les livres nous présentent un environnement plus passif, permettant à l'esprit de se concentrer sur les mots, au lieu de voir constamment ailleurs pour chercher s'il y a en a de nouveaux, et peut-être meilleurs. Carr le résume en ces termes : «Essayez de lire un livre tout en faisant des mots-croisés; voici l'environnement intellectuel d'Internet».

Et donc quoi, nous sommes un peu plus distraits? Peut-être que l'Internet nous aide à développer de nouveaux esprits, qui peuvent traiter et évaluer l'information en des bouffées d'attention plus brèves et directes. Des penseurs comme Tyler Cowen ont soutenu cette idée. Je ne suis peut-être pas capable de penser profondément à Proust comme je le faisais auparavant, mais je peux collecter des informations venant de sources diverses, et je suis mieux informé des choses qui m'intéressent que je ne l'ai jamais été.  Et c'est là que je salue le génie du titre de Carr, The Shallows (les bas-fonds). Ce n'est pas que nous n'apprenons rien quand nous surfons sur nos sites et nos flux d'actualité, dit-il ; c'est que nous ne sommes plus capables de faire les connexions minutieuses que nous faisions avant. Nous pataugeons dans des eaux peu profondes.

Consommation distraite

Le problème ne vient pas forcément d'une information en ligne qui serait d'une qualité moindre que celle des livres ou des conversations. Le problème, c'est que nous la consommons dans un état de distraction. Carr cite le neuroscientifique Jordan Grafman : «L'optimisation pour le multitâche produit-elle un meilleur fonctionnement -c'est-à-dire plus de créativité, d'inventivité et de productivité? » Les études montrent que lorsque nous essayons de faire deux choses en même temps, l'attention portée aux deux activités diminue, et nous les faisons chacune plus négligemment. Faire plus de multitâche ne nous rendra pas meilleurs à faire deux choses à la fois; cela signifiera continuer à faire plusieurs choses de moins en moins bien.

La pensée écrite était une pensée capable d'attention, et l'attention est devenue l'une des pierres angulaires de la mémoire. Avec nos esprits plastiques, une partie de l'apprentissage transforme notre mémoire de travail (ce que vous utilisez en ce moment pour lire cet article) en mémoire à long-terme (de quoi parlait déjà le livre de Carr?). Carr mentionne des recherches suggérant que c'est l'attention qui détermine ce dont nous nous rappelons: «Plus l'attention est précise, plus la mémoire sera précise». Si nous ne faisons preuve que d'une moitié d'attention, si nous sommes distraits par tous les signaux et les alarmes de nos ordinateurs, ou si nous ne nous tracassons plus à être attentifs parce qu'on pourra toujours aller sur Google plus tard, nous perdons l'occasion de construire des connexions durables dans nos cerveaux. Des connexions qui pourraient un jour se mêler d'une façon inédite, des connexions qui nous permettront de voir le monde sous un autre angle et de trouver de nouvelles solutions.

Fin d'un règne

Carr reconnaît tout au long de The Shallows qu'il n'est ni possible ni souhaitable de faire reculer une technologie. Comme tout le monde, il adore les flux RSS. Mais parce que Carr est quelqu'un qui a grandi dans une configuration mentale linéaire et écrite, il essaye de capter les qualités de nos «anciens cerveaux» avant qu'ils ne deviennent une rareté. On pourrait facilement penser qu'il se fait trop de souci. Vous pouvez perdre une après-midi à surfer de manière erratique sur le Web, mais pas toute une configuration cérébrale. Mais me voici encore à faire un argument extrême alors que ce que dit Carr est en réalité très mesuré et prudent. L'Internet nous change, change notre culture. Ces expériences de laboratoire détectent peut-être les prémices de ces changements. Nous sommes peut-être plus dissipés, plus frénétiques, moins capables de nous concentrer. Peut-être ces tics mentaux sont-ils des turbulences transitoires, un trou d'air avant d'accéder à des hauteurs intellectuelles plus élevées. Ou peut-être pas.

Quelque-soit notre destination, Carr nous a réservé une place pour la réflexion attentive. A en juger par l'histoire, il n'est pas alarmiste, mais réaliste en soulignant que la pensée écrite, et capable d'attention, n'a peut-être pas encore totalement disparu comme le sont les chants des poètes grecs, mais ne règnera bientôt plus. Et quand cela arrivera, notre culture perdra quelque-chose d'ineffable. Et nous pourrions très vite oublier de quoi il s'agit, ou s'agissait.

Michael Agger

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Cerveau/Dierk Schaefer via Flickr License CC by


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