Monde

Reagan n'est pas celui que vous croyez

Peter Beinart, mis à jour le 21.06.2010 à 6 h 57

Contrairement à ce que ses disciples conservateurs veulent nous faire croire, l'ancien président n'était pas un assoiffé de guerre.

«Ronald Reagan, le premier des faucons»

Pas tant que ça. Aux Etats-Unis ces temps-ci, chaque fois ou presque que quelqu'un de droite s'en prend à Barack Obama parce qu'il fait des courbettes aux dictateurs ou qu'il ne proclame pas assez fort que nous sommes en guerre, il allume un cierge pour Ronald Reagan. L'ex-candidat à la présidentielle John McCain avait d'ailleurs appelé son propre programme de politique étrangère «interprétation de la doctrine Reagan au XXIème siècle». Et sa colistière Sarah Palin prononce si souvent le nom de Ronald Reagan que certains pensent qu'elle pourrait lancer sa campagne pour la présidentielle de 2012 depuis la ville natale de l'ancien président. «Nous somme tous reaganistes désormais», a résumé Dick Cheney il y a quelques années, en parlant de ses copains conservateurs.

En réalité, c'est faux. Les conservateurs d'aujourd'hui ont sorti de leur chapeau un Reagan mythique qui ne s'est jamais compromis avec les ennemis des Etats-Unis et qui ne s'est jamais dérobé devant une bataille. Mais le vrai Reagan l'a fait, et souvent. Et c'est même ce qui a en partie fait son succès.

Certes, Reagan a consacré une fortune - environ 2800 milliards de dollars - aux dépenses militaires. Et oui, il a envoyé de l'argent et des armes à nombre de rebelles anti-communistes, aux Contras du Nicaragua et aux moudjahidin afghans par exemple, tout en appelant Mikhaïl Gorbatchev à faire tomber le Mur. Mais il a échoué au test ultime de fauconnerie: la volonté d'envoyer des soldats américains au feu. Sur ce plan, Reagan n'a pas brillé. Il n'a lancé qu'une guerre au sol, contre Grenade, un pays dont l'armée comptait 600 hommes... Cette guerre a duré deux jours. Quant à l'unique guerre aérienne de Reagan - les bombardements de la Libye en 1986 - elle a été encore plus brève. Rien à voir avec George Bush senior, qui a lancé deux opérations d'envergure moyenne, au Panama en 1989 et en Somalie en 1992, ainsi qu'une grande guerre dans le golfe persique en 1991. Rien à voir non plus avec Bill Clinton qui a lancé trois campagnes aériennes (en Bosnie en 1995, en Irak en 1998 et au Kosovo en 1999), toutes bien plus longues et plus intenses que la campagne libyenne de Reagan. Est-ce que ça vaut la peine que je parle de George Bush junior?

En fait, Reagan était terrifié par la guerre. Quand il est arrivé au pouvoir, il voulait coûte que coûte écraser le gouvernement sandiniste du Nicaragua et ses alliés du Salvador, soutenus par Cuba et l'Union soviétique. Mais lors d'une réunion, le secrétaire d'Etat Alexander Haig a indiqué qu'il faudrait peut-être pour cela bombarder Cuba. Cette suggestion a «foutu une trouille énorme à Ronald Reagan», a raconté Michael Deaver, son conseiller à l'époque. Alexander Haig a été marginalisé, il a démissionné, et Reagan n'a jamais reconsidéré sérieusement la possibilité d'envoyer des soldats américains au Sud, malgré les demandes d'intellectuels conservateurs comme Norman Podhoretz et William F. Buckley. «Ces fils de pute ne seront pas contents tant que nous n'auront pas envoyé 25 000 soldats à Managua, et je ne le ferai pas», a confié Ronald Reagan au chef de cabinet de la Maison blanche Kenneth Duberstein vers la fin de sa présidence.

Le Nicaragua et le Salvador ne sont pas les seuls pays où Reagan n'a pas osé utiliser la force militaire. En février 1988, des juges de Floride ont inculpé l'homme fort du Panama, Manuel Noriega, pour trafic de stupéfiants. Alors que les médias américains ne parlaient à cette époque que de dépendance à la drogue et que Noriega avait quasiment fait emprisonner le président élu du Panama, le secrétaire d'Etat auxiliaire Elliott Abrams, soutenu par son patron George Schultz, a commencé à militer pour une invasion américaine du pays. Reagan a refusé et a tenté à la place de convaincre Noriega de renoncer au pouvoir, en échange de l'abandon des charges qui pesaient contre lui. Quand cet accord a échoué, Abrams a redoublé d'efforts pour déclencher une guerre. Mais Reagan a catégoriquement refusé toute opération qui l'obligerait à «commencer à compter les morts». C'est son supposé «mou» de successeur George Bush senior qui a finalement envoyé 27 000 soldats pour destituer Noriega.

«Reagan a chassé le syndrome du Vietnam»

Oui, mais pas comme vous le pensez. Reagan a eu le génie politique de reconnaître que son peuple avait besoin d'un président capable d'exorciser les fantômes du Vietnam sans déclencher une nouvelle guerre. Si les Américains applaudissaient les discours tonitruants contre le communisme d'Amérique centrale, 75% d'entre eux étaient contre une invasion du Nicaragua, selon un sondage Louis Harris de 1985. Un sondage ABC de 1983 montre quant à lui que plus de 8 Américains sur 10 étaient opposés à l'envoi de troupes au Salvador, même s'il fallait laisser les communistes gagner.

Alors Reagan s'est créé des occasions de faire oublier le Vietnam. Son biographe Lou Cannon explique qu'il n'a pas hésité à utiliser Grenade pour soigner la fierté des Américains, blessée en Asie. Il y a eu pour cette guerre plus de médailles par soldat que dans n'importe quelle autre opération militaire de l'histoire américaine. Quand il a bombardé la Libye en 1986, Reagan a de nouveau ravivé le nationalisme américain en déclarant: «Chaque dictateur minable que le monde compte sait désormais que s'il se frotte aux Etats-Unis, il devra payer le prix fort».

Cette dernière phrase est significative. Ce sont les ennemis de l'Amérique qui paieront le prix fort, pas le peuple américain. Les Américains appréciaient la politique étrangère de Reagan pour la même raison qu'ils étaient fans du Rambo de 1985, dans lequel le héros sur-musclé retourne au Vietnam et botte le cul de quelques communistes, sans qu'aucun Américain ne perde la vie. Les opposants socio-libéraux de Reagan l'ont souvent accusé de ranimer cet esprit belliciste qui a mené les Américains au Vietnam. Mais ils avaient tort. Pour Reagan, le discours belliciste a, dans une large mesure, servi de substitut à un nouveau Vietnam. C'était une façon de redonner le moral aux Américains malgré une puissance américaine diminuée.

«C'est en terrorisant l'URSS que Reagan a provoqué sa chute»

Pas vraiment. Le rôle de Reagan dans la victoire de la Guerre froide est au cœur de la mythologie de la droite américaine. La légende dit ceci: Reagan est arrivé au pouvoir, il a considérablement augmenté les dépenses militaires, a dévoilé son «Initiative de défense stratégique», surnommée «Guerre des étoiles» (projet de bouclier de missiles), et a aidé des rebelles anti-communistes dans le Tiers-Monde. Incapable de rivaliser, le Kremlin a choisi Gorbatchev, qui a jeté l'éponge.

Le problème avec cette histoire c'est que Reagan a commencé à se montrer moins intransigeant avec les Soviétiques à la fin de l'année 1983. Soit 18 mois avant que Gorbatchev n'arrive au pouvoir. Il l'a fait notamment pour des raisons de politique interne. On a tendance à penser aujourd'hui que la réputation de va-t-en-guerre de Reagan a toujours été un atout politique. Mais en 1983, après deux ans de dépenses militaires épiques, de rhétorique virulente de Guerre froide et d'absence de négociations sur le contrôle de l'armement, les Américains étaient avides de détente. Les dépenses de défense étaient de moins en moins populaires et la Chambre des représentants américaine a approuvé un gel de la production d'armes nucléaires. Craignant que ces aspirations pacifistes ne menacent la réélection de Reagan, James Baker, le chef de cabinet de la Maison blanche, a poussé le président à faire un pas vers les Soviétiques. George Schultz, qui voulait reprendre les négociations sur l'armement, était du même avis.

Leur effort a coïncidé avec un changement chez Reagan. Lui-même était depuis longtemps terrifié par l'idée d'une guerre atomique et pensait qu'il faudrait finir par supprimer les armes nucléaires. Un point que ses partisans de droite ignorent souvent. C'est le cinéma qui lui a inspiré cette peur. Selon Colin Powell, qui a été conseiller à la sécurité nationale de 1987 à 1989, Reagan avait été profondément affecté par le film Le Jour où la Terre s'arrêta (1951), dans lequel des extra-terrestres avertissent les terriens que s'ils continent à régler leurs conflits par la guerre, les puissances de la galaxie détruiront leur planète. (Pendant sa présidence, Reagan a plusieurs fois évoqué l'idée d'une invasion extra-terrestre, pour justifier la nécessité de surmonter le différend avec l'Union soviétique. A chaque fois qu'il le faisait, Powell murmurait: «Revoilà les petits hommes verts».)

En 1983, deux films ont réveillé les positions anti-nucléaires de Reagan: WarGames de Matthew Broderick, un long-métrage mettant en scène un jeune pirate informatique qui manque de déclencher une guerre nucléaire, et Le Jour d'après, qui raconte l'histoire d'une ville du Kansas, Lawrence, après un tel conflit. Reagan, qui ne faisait pas bien la différence entre la réalité et la fiction (un jour, il a dit au Premier ministre israélien Yitzhak Shamir qu'il avait visité des camps de concentration nazis qu'il avait en fait vus à l'écran), était effrayé par les films. Peu après avoir vu Le Jour d'après, Reagan a assisté à un exposé des procédures militaires américaines prévues en cas d'attaque soviétique - c'était comme si ces fichus films étaient en train de se jouer devant lui, dans la vraie vie. Sa peur n'a fait que s'accentuer à la fin de l'année quand il a appris que ses projets en matière de nucléaire et que ses discours antisoviétiques avaient tellement effrayé les dirigeants du Kremlin qu'ils avaient pris un exercice de l'Otan pour une vraie attaque et qu'ils avaient placé leur armée en état d'alerte renforcée.

Ce cocktail de craintes électorales et psychologiques a poussé Reagan à engager, à la fin de son premier mandat, un spectaculaire revirement rhétorique. «Mon rêve est de voir le jour où les armes nucléaires auront disparu de la surface du globe», a-t-il déclaré à la nation en janvier 1984, ajoutant que les «arsenaux nucléaires» étaient «beaucoup trop développés». A l'été, il avait déjà quasi renoncé à poser des conditions à une rencontre avec les dirigeants soviétiques, et en septembre, Time Magazine rapportait qu'il avait déclaré au ministre des Affaires étrangères Andrei Gromyko que les Etats-Unis «respect[aient] le statut de superpuissance de l'URSS et ne souhaitaient pas changer son système social».

L'engouement soudain de Reagan pour le contrôle de l'armement n'a pas tout de suite porté ses fruits, en grande partie parce que le dirigeant soviétique Konstantin Tchernenko avait un pied dans la tombe. Mais en mars 1985, quelques heures après l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, Reagan l'invitait à un sommet, sans poser de conditions. La même année, il a remercié les plus jusqu'au-boutistes de son administration et a fait détruire quelques vieux sous-marins pour que les Etats-Unis respectent le traité SALT II, pourtant jamais ratifié, histoire d'éviter de mettre le Kremlin en colère.

Quand les troupes de l'URSS ont tué un soldat américain en Allemagne de l'Est, offrant à Reagan une excuse idéale pour annuler sa rencontre avec son homologue soviétique, le président des Etats-Unis a dit aux journalistes que de tels incidents lui donnaient justement encore plus envie de rencontrer Gorbatchev.

«Je vois d'ici les partisans de la ligne dure de nos deux pays, ça doit les faire pleurer que l'on se serre la main», a murmuré Reagan à Gorbatchev quand les deux hommes se sont finalement retrouvés à Genève en novembre. La rencontre devait durer un quart d'heure, ils ont parlé pendant cinq heures. L'année suivante, à Reykjavik, en Islande, Reagan et Gorbatchev étaient à deux doigts de s'accorder pour détruire toutes leurs armes nucléaires. (Le président américain a fait échoué cet accord parce qu'il n'aurait pas limité la «guerre des étoiles».) Mais en 1987, ils ont finalement signé le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, l'accord de réduction de l'armement le plus important de la Guerre froide.

En 1988, même si l'URSS n'avait pas encore libéré l'Europe de l'Est, Reagan affirmait très explicitement que celle-ci ne constituait plus un «empire du mal» et commençait à appeler Gorbatchev «mon ami». Et contrairement à ce que raconte la légende conservatrice, c'est précisément le pacifisme dont Reagan a fait preuve durant son second mandat qui a joué un rôle crucial et qui a permis à Gorbatchev de mettre en œuvre ses réformes. Quasiment dès son arrivée au pouvoir, le dirigeant soviétique voulait à tout prix diminuer les dépenses militaires - c'était 40% du budget de l'URSS au milieu des années 1980, forcément cela faisait réfléchir. Mais au sein du Politburo, des coupes unilatérales de grande ampleur étaient politiquement impossibles. Gorbatchev avait besoin d'un partenaire américain. Une fois qu'il a trouvé ce partenaire - le Reagan moins menaçant du second mandat - Gorbatchev a pu convaincre ses collègues du Kremlin que l'URSS pouvait risquer de perdre sa ceinture de sécurité d'Europe de l'Est sans craindre une attaque occidentale. «Si en 1985 et 1986 Reagan en était resté à la ligne dure, le Politburo aurait accusé Gorbatchev de tout abandonner à un type qui ne voulait pas négocier, nous aurions été obligé de renforcer nos ceintures de sécurité et d'augmenter encore nos dépenses de défense », expliquait Anatoly Dobrynin, qui fut longtemps l'ambassadeur soviétique aux Etats-Unis.

«Les conservateurs adoraient Reagan»

Pas toujours. Les néoconservateurs «sont en train de sombrer dans un état proche du désespoir politique», écrivait dès 1982 Norman Podhoretz dans le magazine Commentary, alors que Reagan s'était embrouillé avec Israël, n'avait pas voulu envoyer des troupes en Amérique centrale et avait refusé de priver la Pologne communiste des prêts occidentaux. «Si Ronald Reagan n'écoute pas la colère des partisans de la ligne dure, qui s'estiment trahis, il va perdre sa base électorale», analysait William Safire, chroniqueur au New York Times. En 1984, après que Reagan a retiré ses troupes de la mission de maintien de la paix au Liban, Podhoretz déplorait qu'en matière «d'usage de la force militaire, M. Reagan se montrait beaucoup plus modéré» que ses alliés de droite ne l'auraient souhaité.

Mais ce n'était rien comparé aux rugissements d'indignation qui ont suivi le revirement pacifiste de Reagan envers l'URSS. En 1986, quand Reagan a refusé d'annuler son deuxième sommet avec Gorbatchev malgré l'emprisonnement d'un journaliste américain par Moscou, Podhoretz l'a accusé de «se ridiculiser et de faire honte au pays» avec son «empressement de trouillard» à renoncer au nucléaire. L'administration s'est dégonflée «comme un ballon crevé», selon le chroniqueur du Washington Post George Will. Quand Reagan a signé le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, la plupart des républicains qui envisageaient de lui succéder ont protesté. D'importants leaders conservateurs ont formé une «Alliance anti-apaisement» pour s'opposer à la ratification. Ils ont publié dans les journaux des publicités qui comparaient Gorbatchev à Hitler et Reagan à Neville Chamberlain. Reagan «élève ses utopies au rang de philosophie politique», se lamentait George Will.

C'est toute la différence entre Reagan et ses alliés conservateurs: le premier était radicalement optimiste, il pensait que toute histoire devait avoir sa «happy end», alors que les seconds étaient surtout pessimistes et considéraient que le conflit était inéluctable. George Will dit avoir été peiné par une phrase prononcée par Reagan dénotant des sentiments tout sauf conservateurs, une citation empruntée d'ailleurs à l'anti-conservateur Thomas Paine : «Il est en notre pouvoir de recommencer le monde». Pour George Will, «c'[était] n'importe quoi».

Mais c'est parce que Reagan a pu imaginer un monde fondamentalement meilleur qu'il a pu comprendre que Gorbatchev était une opportunité à saisir pour œuvrer pour ce monde meilleur. Ses détracteurs conservateurs, au contraire, étaient tellement persuadés que le monde était un vilain endroit qu'ils n'ont pas voulu croire que la situation pouvait radicalement s'améliorer, même si c'est ce qui était en train de se passer sous leurs propres yeux.

«Reagan était impitoyable avec le terrorisme»

Encore faux! L'administration de George W. Bush n'arrêtait pas de comparer sa bataille contre le terrorisme djihadiste à la bataille de Reagan contre le communisme soviétique. Mais curieusement, la «guerre contre la terreur» de Reagan a plus de points communs avec la politique d'Obama qu'avec celle de Bush.

Rappelons d'abord que, vu de Jérusalem, Reagan n'était pas vraiment considéré comme un adversaire impitoyable du terrorisme. Quelques mois après le début de sa présidence, il a annoncé que les Etats-Unis allaient vendre à l'Arabie saoudite des avions de surveillance Awacs. Avec ces appareils de pointe, les Israéliens auraient désormais plus de mal à lancer une attaque militaire préventive contre ce pays (comme ils l'avaient fait contre l'Egypte en 1967). Quand le Premier ministre israélien Menachem Begin a exprimé son «profond regret et son opposition sans réserve», Reagan a riposté que la politique étrangère américaine ne regardait pas les autres pays.

En 1981, quand Israël a frappé l'Irak, bombardant le réacteur nucléaire d'Osirak, Reagan a soutenu une résolution de l'ONU condamnant cet acte. Et en 1982, quand Israël a attaqué Beyrouth-Ouest dans l'intention d'éradiquer l'OLP de Yasser Arafat, Reagan a dit à Menachem Begin que son pays était coupable d'«holocauste». Les parents et le frère aîné du Premier ministre israélien avaient été assassinés par les Nazis et ce dernier n'a pas apprécié la comparaison.

Cet été là, alors que les diplomates américains avaient négocié un cessez-le-feu au Liban, Reagan a envoyé des Marines pour qu'ils veillent à sa mise en œuvre. Ils étaient toujours sur le terrain le 23 octobre 1983 quand un terroriste du Hezbollah a fait exploser un camion rempli de TNT devant la caserne où dormait le 1er bataillon du 8ème régiment de Marines, tuant 241 jeunes Américains. Un épisode-clé dans le rapprochement entre la puissance américaine et le terrorisme djihadiste. Sur le plan rhétorique, Reagan a fait son John Wayne. «Il est peut-être prêt à capituler, mais pas moi», s'est-il écrié alors que Tip O'Neill, le président de la chambre des représentants, venait de proposer, en février 1984, le retrait des Marines restants. Pourtant, quelques semaines plus tard, Reagan a retiré les soldats.

En 1985, quand un plongeur de la marine américaine a été tué dans le détournement du vol TWA 847, Reagan a encore a fait son John Wayne, il a juré solennellement que l'Amérique ne ferait «jamais de concessions aux terroristes». Mais dans les mois qui ont suivi, il a non seulement fait des concessions, mais il a aussi vendu des missiles anti-char et des missiles anti-aériens aux Iraniens modérés, afin qu'ils usent de leur influence pour aider à libérer les Américains pris en otage par le Hezbollah à Beyrouth.

La femme de Podhoretz, Midge Decter, célèbre néoconservatrice, s'est elle-même dite «écoeurée» par la capitulation de Reagan au Liban. Mais pour ce dernier, l'erreur était d'y avoir envoyé les Marines. Quasi cinq ans plus tard, dans les derniers instants de sa présidence, il a déclaré au porte-parole de la Maison blanche Martin Fitzwater que «son seul regret en huit ans [était] d'avoir envoyé des soldats au Liban». Ensuite il a salué tout le monde et est sorti pour la dernière fois du Bureau ovale.

«George W. Bush était reaganiste»

Oui et non. D'un côté, Bush a en effet marché sur les pas de Reagan. Comme lui, et contrairement à la plupart des conservateurs, il pensait que le monde pouvait être amélioré, rapidement et radicalement. Et comme lui, il pensait que les dictateurs, en tout cas au moins les dictateurs anti-américains, seraient balayés par l'histoire.

La différence: si Reagan était optimiste sur l'objectif à atteindre, il se montrait prudent sur les moyens. Il pensait que l'Amérique finirait par gagner la Guerre froide mais, dans ce contexte post-Vietnam, il savait aussi que les Etats-Unis ne pouvaient pas remporter facilement les guerres chaudes. Il était persuadé que tout se terminerait bien pour son pays, mais que ce ne serait pas grâce à la 101ème division aéroportée.

Bush est au contraire arrivé au pouvoir après une décennie de succès militaires américains (Panama, 1989; Guerre du Golfe, 1991; Bosnie, 1995; Kosovo, 1999). Chacune de ces victoires avait estompé l'aversion américaine pour les interventions militaires. La population était de moins en moins réticente, les démocrates craignaient de plus en plus d'avoir l'air faibles. Quant aux généraux, ils redoutaient de se retrouver de nouveau dans un bourbier du style Vietnam étaient accusés de crier au loup.

Bien sûr, avec les attaques du 11-Septembre, la popularité de Bush a rebondi et le Congrès s'est effacé.  Tout cela a facilité les invasions de l'Afghanistan et de l'Irak. Mais même si le 11-Septembre avait eu lieu sous Reagan, du temps où le Vietnam était encore dans toutes les têtes et que le simple fait de renverser Manuel Noriega semblait mission impossible, les Etats-Unis n'auraient probablement pas envahi et occupé deux pays lointains en un an et demi. Le Centcom, le commandement qui a supervisé les guerres en Afghanistan et en Irak, n'existait même pas quand Reagan est arrivé au pouvoir en 1981. Huit ans plus tard, la présence américaine sur le sol du Moyen-Orient était toujours strictement limitée à une base de ravitaillement de la marine dans le minuscule royaume de Bahreïn et à quelques centaines de soldats de maintien de la paix dans le désert du Sinaï. Les guerres de Bush n'étaient pas seulement une réponse à une attaque terroriste dévastatrice; elles reflétaient un appétit géopolitique progressivement aiguisé au fil de ces 12 années de succès militaires qui ont suivi la présidence de Reagan.

«Obama est le nouveau Reagan»

Il pourrait l'être. Obama et Reagan sont différents à beaucoup d'égards. Mais il y a des similitudes concernant le moment de leur arrivée au pouvoir. Comme Reagan, Obama a pris ses fonctions alors que la capacité des Etats-Unis à lancer de nouvelles campagnes militaires était sérieusement réduite. Pour beaucoup de conservateurs d'aujourd'hui, être un disciple de Reagan signifie se comporter comme si la force américaine était illimitée. Mais le vrai talent de Reagan a été d'exercer le pouvoir et de développer la fierté nationale tout en ayant les mains en partie liées. Ce qui ne veut pas dire qu'Obama devrait copier toutes les politiques de Reagan. Certaines d'entre elles étaient peu judicieuses. Mais il peut (et il devrait) imiter Reagan s'il veut donner une impression de puissance sans prendre trop de risques.

Pour cela, il faut comprendre que les questions de politique étrangère américaine sont souvent des débats culturels déguisés. Reagan était maître en matière d'actes symboliques. Il a par exemple décoré de la Médaille d'honneur (la plus haute distinction militaire américaine) le héros du Vietnam Roy Benavidez, pour que les Américains aient l'impression d'exorciser les fantômes de cette guerre sans la rejouer. Obama doit se montrer aussi habile alors qu'il n'a d'autre choix que de se retirer d'Irak, et finalement d'Afghanistan. Il faudra davantage que des discours incantatoires sur le drapeau et le pays. Il faudra défier par le verbe ceux qui s'en prennent injustement aux Etats-Unis. D'un point de vue de politique étrangère, se confronter publiquement à Mahmoud Ahmadinejad ou à Hugo Chavez alors qu'ils calomnient les Etats-Unis, ou sermonner les universités qui ferment leurs portes aux recruteurs de l'armée, peut paraître inutile. Mais pour les présidents américains, aucune question ne se cantonne à la politique étrangère: pour être efficace à travers le monde, il faut être soutenu dans son pays. Si Obama ne veut pas être Jimmy Carter, s'il ne veut pas que les Américains se sentent humiliés par sa capacité d'action limitée, il doit se montrer aussi agressif que Reagan dans sa recherche de moyens symboliques pour soigner la fierté blessée des Américains.

Plus important encore peut-être, Obama doit reconstruire la force économique des Etats-Unis. Même si Reagan a augmenté le budget militaire américain, il considérait la lutte entre l'Amérique et l'Union soviétique comme un combat entre des systèmes politiques et économiques et estimait que le dynamisme du capitalisme américain était l'atout de l'Occident. En tant que social-libéral, accédant au pouvoir suite à une crise financière, Obama est à juste titre préoccupé non seulement par le dynamisme du capitalisme, mais aussi par sa stabilité et sa décence. Pourtant, ce qu'il est important de retenir, c'est que la puissance sur la scène internationale repose sur la force économique. Obama a besoin de rappeler aux Américains que les présidents des Etats-Unis qui ont remporté le plus de succès pendant la Guerre froide, Reagan compris, considéraient le conflit comme d'abord économique. Si le communisme soviétique menaçait les Etats-Unis, ce n'était pas tant parce que l'Armée rouge pouvait envahir l'Europe de l'Ouest que parce qu'elle représentait un concurrent sérieux dans les cœurs et les esprits des peuples à travers la planète.

A cet égard, ce n'est pas le fanatisme djihadiste qui a pris la place du Kremlin. Après tout, même dans le monde musulman, personne ou presque ne croit qu'l-Qaida, les Talibans ou les clercs iraniens peuvent bâtir une société suffisamment prospère et stable pour concurrencer l'Occident. Le successeur du Kremlin, c'est plutôt le capitalisme autoritaire de la Chine du XXIème siècle, un régime dont la stabilité politique et le dynamisme économique a conquis les peuples (et les gouvernements) dans les pays en développement.

Dans le conflit économique et idéologique qui pointe son nez entre les Etats-Unis et la Chine, les guerres que Washington ne peut pas financer - et qui accentuent la dépendance du pays par rapport aux banques centrales étrangères - ne rendent pas l'Amérique plus forte, elles l'affaiblissent. Certes, les Etats-Unis et la Chine sont bien plus interdépendants, sur le plan économique, que ne l'étaient les Etats-Unis et l'Union soviétique. Mais au cœur de chaque relation d'interdépendance se cache un équilibre de pouvoir, et la marge de manœuvre d'Obama sur la Chine va dans une large mesure dépendre de sa capacité à arrêter de perdre de l'argent et des vies dans le monde musulman afin de pouvoir reconstruire les institutions politiques et économiques qui font la force nationale américaine. S'il le fait, le modèle américain pourra triompher de nouveau, pacifiquement. Ronald Reagan comprendrait. Mais pas ses admirateurs de droite d'aujourd'hui.

Peter Beinart
Traduit par Aurélie Blondel

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Photo: Ronald Reagan à bord de Air Force One en 1981. Courtesy Ronald Reagan Library

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