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Kobe Bryant est-il réellement le joueur le plus décisif de la NBA? (MàJ)

, mis à jour le 18.06.2010 à 10 h 16

Ce que disent les statistiques sur le quadruple champion — quintuple ce jeudi soir? —NBA.

En battant les Celtics de Boston (83-79), les Los Angeles Lakers sont devenus jeudi soir, sur leur terrain, champions NBA, pour la 16e fois de leur histoire et la seconde fois consécutive. Kobe Bryant, le leader de la franchise californienne, a été élu MVP, a engrangé son 5e titre, et offert, à son entraîneur, Phil Jackson, un 11e trophée (cinq avec les Lakers, six avec les Bulls de Chicago). Un record.

Mieux encore, dans ce match opposant les deux meilleurs ennemis du basket US, Bryant a réussi ce que les deux grandes stars des Lakers, Jerry West et Magic Johnson, n'avaient pu faire: battre leur rival dans le septième match d'une finale. Ce qui n'empêche pas de se poser la question : bryant est-il un joueur décisif? Nous republions une analyse statistique rédigée avant la finale.

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Kobe Bryant, la star des Lakers de Los Angeles n'est pas seulement en quête de son cinquième couronnement dans cette finale de la NBA de 2010. Le Black Mamba (ou Mamba Noir, un serpent venimeux africain) espère également confirmer son second surnom: Mark Jackson, commentateur d'ABC et Kobephile convaincu, affirme régulièrement qu'il est «le meilleur finisseur du basket-ball». Chris Mannix, du Sports Illustrated, l'a récemment présenté comme «le plus impitoyable finisseur du basket-ball». Howard Back, du New York Times, le définit quant à lui comme «le finisseur ultime de la NBA». Monte Poole, chroniqueur de l'Oakland Tribune écrit quant à lui que Bryant n'est pas seulement le meilleur finisseur au basket, «mais le meilleur finisseur, tous sports confondus».

Bryant n'est pourtant pas parvenu à faire gagner son équipe au finish lors du match 2 de dimanche, remporté avec neuf points d'avance par les Celtics de Boston. Mais il est à parier que si l'issue du match 3 avait été serrée, les Lakers auraient donner la balle à Kobe. Ceci ne devrait en rien surprendre les joueurs de Boston: selon un sondage paru en 2009 dans Sports Illustrated, 76% des joueurs de la NBA choisiraient de donner le ballon à Bryant si le dernier tir devait décider de l'issue du match. (Son second, Chauncey Billups, ne réunit que 3% des votes). Il est plus que probable que les joueurs ne se sont pas penchés sur les foisonnantes statistiques du site 82 Games avant de se prononcer. S'ils l'avaient fait, ils auraient pu constater que si Bryant a particulièrement brillé lors de ses derniers matchs, son caractère décisif est très largement surévalué.

Le concept de «décision» est particulièrement controversé dans le domaine sportif. Au baseball, le débat fait rage depuis des décennies, les sabermetriciens affirmant qu'il n'existe aucune preuve de l'existence d'un tel talent, les légendes du baseball affirmant qu'ils en ont constaté l'existence de leurs propres yeux. (Les théoriciens du baseball ou sabermetricians aux Etats-Unis tirent leur surnom de l'acronyme de la Society for American Baseball Research ou SABR.) Au basket-ball, sport ayant plus tardivement fait l'objet d'études statistiques, le débat sur le caractère décisif des joueurs est encore balbutiant. Kobe Bryant devra peut-être le Derek Jeter de la NBA: un joueur que les médias et les fans considèrent comme décisif malgré l'absence de statistiques permettant d'étayer cette croyance.

L'idée que Kobe est un finisseur a réellement vu le jour cette saison, Bryant ayant à six reprises marqué des points permettant à son équipe de l'emporter au finish, avec des tirs plus impressionnants les uns que les autres. Le 4 décembre, contre les Miami Heat, il marque un panier à trois points au moment même où le buzzer retentit, tirant en déséquilibre et presque nez à nez avec Dwyane Wade. Mais comme tous les fans, nous avons tendance à nous souvenir des réussites et à oublier les échecs.

Il n'y a pas que le buzzer

Si l'on en croit 82 Games, Bryant est, de tous les joueurs de NBA, de la saison 2003-04 à 2008-09 celui qui a raté le plus de tirs (42) permettant potentiellement de remporter le match. (Dans cette étude, un tir gagnant est défini comme un tir effectué dans les 24 secondes précédant la fin du match lorsque les deux équipes sont à égalité ou que l'écart de score entre les deux équipes n'est que de 1 ou 2 points en défaveur de l'équipe du tireur). Si Bryant est le quatrième joueur au classement des joueurs décisifs (14) sur la période - derrière LeBron James, Vince Carter et Ray Allen - son pourcentage de 25% de tirs décisifs est en dessous de la moyenne de la ligue (29,8%). Ce score de 25% est d'ailleurs le deuxième plus mauvais score obtenu par un joueur dont le panier a permis de remporter au moins six matchs, juste derrière le second joueur désigné par le sondage de SI, Chauncer Billups. (Parmi les meilleurs tireurs décisifs, selon leur pourcentage de réussite: Carmelo Anthony, Antawn Jamison et Pau Gasol).

Le caractère décisif d'un joueur ne se limite pas à mettre un panier au moment où le buzzer retentit. Si nous nous en tenons à la définition proposée par 82 Games, les situations «décisives» sont celles qui se produisent dans les 5 dernières minutes du dernier quart temps ou du temps additionnel lorsqu'aucune des équipes ne mène de plus de cinq points. Dans ces conditions, Kobe Bryant semble littéralement pulvériser ses adversaires: il est le deuxième de la ligue cette saison pour le nombre de points marqués par tranche de 48 minutes (durée un match) dans cette période (51,2%), le premier en 2008-09 (56,7%) et le second en 2007-08 (51,8%).

Mais encore une fois, les points ne disent pas tout. Il faut également regarder combien de tirs effectués durant cette période de décisions sont des tirs réussis. J'ai demandé l'aide de David J. Berri, professeur d'économie de la Southern Utah University et co-auteur de Stumbling on Wins, afin de m'aider à comparer le pourcentage de réussite des tirs décisifs de Kobe Bryant à celui de ses pairs. Pour commencer, Berri a déterminé le nombre de joueurs ayant effectué le plus grand nombre de tirs lors de la période de décision. Selon ses chiffres, 49 joueurs ont participé à au moins 100 minutes de temps décisif avec une moyenne de 16 tentatives de tir sur 48 minutes décisives en 2009-2010.

Si Bryant se trouve au deuxième rang des buteurs de ces 49 joueurs, il est également le deuxième dans le nombre total de tentatives. Ce qui fait de la star des Lakers le 17e joueur en terme de paniers marqués (44%) en 2009-2010, derrière des joueurs comme Andrea Bargnani et Zach Randolph. Bryant n'a pas davantage brillé lors des deux saisons précédentes, finissant 21e sur 59 en 2008-2009 et 24e sur 59 en 2007-2008, en terme de ratio tentative/réussite. (Sur ces trois saisons, son pourcentage de réussite dans le temps classique est légèrement supérieur à son pourcentage de réussite dans le temps décisif).

Bryant n'est par ailleurs pas particulièrement décisif, si l'on s'en tient aux statistiques affinées de Berri. À nos fins d'études, l'économiste a rétréci son angle de recherche appliqué aux Victoires Produites par tranches de 48 minutes (WP48) aux joueurs ayant participé à au moins 100 minutes de temps décisif. Sur les trois dernières saisons, Bryant est le 17e en 2009-2010, le quatrième en 2008-2009 et le 21e en 2007-2008. (Durant ces trois saisons, le pourcentage de tirs réussis de Bryant durant le temps décisif est très légèrement inférieur à son pourcentage de tirs réussis durant le reste du match.)

LeBron James, le meilleur finisseur

Mais les chiffres de Berri n'intègrent pas une partie de la saison où naissent les légendes: les play-offs. Selon une étude de 82 Games, Bryant et LeBron James sont à égalité, les deux joueurs ayant le plus donné la victoire à leur équipe dans les play-offs (4 fois entre 2003 et 2008). Le nombre de match étant réduit, nous devons nous appuyer sur de plus amples données pour nous assurer que le finisseur est bel et bien le roi des fins de play-offs de la NBA.

À cet effet, j'ai contacté Wayne Winston, professeur de l'Université de l'Indiana et ancien consultant des Dallas Mavericks. Pour évaluer la performance d'un joueur à la fin d'un match, Winston utilise une estimation prenant en compte l'éventuel temps additionnel qui, selon 82 Games «indique combien de points supplémentaires un joueur spécifique peut offrir à son équipe, comparé à un joueur moyen sur la durée typique d'un match.» Dans ce cas précis, Winston a limité son étude aux quatre quarts temps. Sur les quatre dernières saisons - en comptant les play-offs de 2009-2010 et le match 1 de la finale de cette année - si Bryant a excellé en fin de match, il n'est pas le meilleur finisseur. Selon les calculs de Winston, le titre revient à LeBron James, avec un score de +21. Dwyane Wade est deuxième avec +12 et avec un +11, Kobe Bryant est troisième ex-aequo avec Tim Duncan.

Les chiffres de Berri s'accordent avec ceux de Winston. Le King (James) est un meilleur finisseur que le Black Mamba. Ses WP48 passent de 44,1% à 89,3% dans les minutes décisives (premier de NBA) durant la saison régulière 2009-2010, de 42,6% à 94,4% dans les minutes décisives (premier de NBA) durant la saison régulière de 2008-2009 et de 32,7% à 55% dans les minutes décisives (deuxième de NBA) durant la saison régulière de 2007-2008. Les statistiques de Bryant dans les minutes décisives pour les mêmes saisons sont anémiques en comparaison: 28,2%, 42,9% et 30%.

Des statistiques anémiques pour Kobe

Comment expliquer l'impressionnante réussite de James en fin de match? On peut pour l'essentiel affirmer que son jeu a naturellement tendance à s'améliorer lorsque le score est serré. «[James] s'améliore en termes d'efficacité tant au tir qu'au rebond», m'explique Berri dans un email. «Kobe s'améliore lui aussi, mais dans une moindre mesure, par les rebonds et lancers-francs. Mais sa réussite en situation de jeu classique diminue, tant en défense qu'en attaque. Il est un fait que tous les joueurs tentent de se surpasser durant les dernières minutes du match, et que LeBron est celui dont les efforts sont les plus couronnés de succès.»

L'habileté de LeBron durant ces minutes cruciales peut être quantifiée d'autres façons. Il est en tête de la ligue par points marqués par tranche de 48 minutes de temps décisif en 2009-2010 (66,1) et 2007-2008 (56) et a fini second (55,9%) derrière Bryant en 2008-2009. Son pourcentage de tirs réussi est également supérieur à celui de Bryant en 2009-2010 (48,8%, neuvième), 2008-2009 (55,6%, second) et 2007-2008 (47,5%, 16e). Selon 82 Games, James est également l'auteur de six passes décisives ayant amené une victoire entre 2003 et 2009 contre une seule pour Bryant, à côté de 56 tentatives de tir.

Les statistiques de James tendent-elles à indiquer qu'il existe bien des joueurs décisifs au basket-ball? Berri affirme que quelques années de statistiques de LeBron et Kobe ne peuvent permettre d'aboutir à des conclusions générales. Tout ce que nous pouvons dire à ce point, selon l'économiste, est que «Kobe n'est certainement pas le joueur le plus décisif de l'univers (ni quoi que ce soit d'autre que ses fans puissent affirmer)».

Du basket comme de la banque

L'économiste comportementaliste Daniel Ariely affirme que le caractère décisif d'un joueur est une fiction s'appuyant davantage sur une convention sociale que sur de réelles performances. Dans une étude, Ariely a demandé à un groupe d'entraîneurs professionnels qui, selon eux, étaient les meilleurs finisseurs de la NBA. Sans surprise, la même brochette de stars est mentionnée, dont Bryant, James, Wade et Duncan. Ariely compare alors les performances réelles des joueurs considérés comme décisifs avec les performances des joueurs n'appartenant pas à la liste. «Il s'avéra que les "joueurs décisifs" ne devenaient pas subitement meilleurs; ils tiraient simplement plus souvent». Dans un récent article pour le Huffington Post, Ariely écrit : «leur pourcentage de réussite n'augmente pas durant les 5 dernières minutes... et celui des joueurs "non décisifs" ne baisse pas davantage.»

Avant de s'intéresser aux joueurs de basket professionnels, Ariely avait étudié les banquiers de Wall Street - un autre groupe combattant pour assurer sa suprématie au sein d'équipes triées sur le volet. Ariely affirme que le discours est le même, sur les banquiers comme sur les athlètes: ils ne sont pas des gens ordinaires. Le stress les rend meilleurs. De fait, le sondage de SI portant sur les héros de fin de match indiquait que ses collègues ne considéraient pas Kobe Bryant comme une personne ordinaire et qu'ils pensaient que le stress le rendait meilleur. Kobe est peut-être le meilleur basketteur vivant et il pourrait fort bien marquer les points décisifs en final de la NBA.

Mais il ne dispose pas d'une capacité particulière à marquer des points durant les cinq dernières minutes. La seule raison qui fait de lui «le finisseur» est que ses coéquipiers, son entraîneur et les médias sportifs ont décidé de lui attribuer ce rôle.

Alan Siegel

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: Kobe Bryant, lors du deuxième match des NBA Finals 2010. REUTERS/Lucy Nicholson

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