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Tout comprendre à la crise politique qui agite le Sri Lanka

Temps de lecture : 7 min

Alors que le fatalisme a longtemps prévalu, les Sri-Lankais sont de plus en plus nombreux à se lever contre les politiques qui se partagent le pouvoir depuis des dizaines d'années. Et l'élection de Ranil Wickremesinghe n'y changera pas grand-chose.

Le nom du nouveau président sri-lankais, Ranil Wickremesinghe, a été écrit à l'aide de bouteilles en plastique lors d'une manifestation près du secrétariat présidentiel à Colombo, le 3 août 2022. | Ishara S. Kodikara / AFP
Le nom du nouveau président sri-lankais, Ranil Wickremesinghe, a été écrit à l'aide de bouteilles en plastique lors d'une manifestation près du secrétariat présidentiel à Colombo, le 3 août 2022. | Ishara S. Kodikara / AFP

Le 20 juillet 2022, les parlementaires sri-lankais ont élu Ranil Wickremesinghe président, à une large majorité, pour succéder à Gotabaya Rajapaksa, contraint à la démission par de larges manifestations début juillet. Le vote s'est déroulé avec le décorum hérité de la tradition parlementaire britannique, au sein du nouveau Parlement, inauguré en 1982, isolé au milieu d'un lac, à bonne distance de la capitale et de son agitation.

Dès le lendemain, le nouveau président, après avoir proclamé l'état d'urgence, a fait procéder en pleine nuit à l'évacuation des manifestants qui occupaient pacifiquement le bâtiment de l'ancien Parlement de 1930, au cœur de Colombo, alors qu'ils avaient promis de quitter les lieux le lendemain. Cette action a été menée avec brutalité par les forces spéciales de la police et de l'armée, restées proches du président déchu.

Une mobilisation de plus
en plus importante

«On en a assez des combines! Assez des 225 [le nombre de parlementaires, ndlr], proclament les leaders de l'Aragalaya (La Lutte). À partir d'un noyau militant (syndicalistes étudiants, membres du Frontline Socialist Party –un parti communiste–, jeunes juristes, moines bouddhistes et religieux catholiques), le mouvement a mobilisé des secteurs de plus en plus larges de la population contre le régime entre avril et juillet dernier.

Le 19 juillet, à la veille du vote des parlementaires, les leaders contestataires avaient promis solennellement, lors d'une conférence de presse, de ne pas entraver le processus légal de désignation du président, tout en récusant la légitimité de Ranil Wickremesinghe, considéré comme l'incarnation d'une classe politique déconsidérée.

En face de lui se présentait Dullas Alahapperuma, dissident du parti créé par les Rajapaksa, qui ont dominé la vie politique de l'île dix-sept ans durant, mais poussé par un membre de leur entourage. Le chef de l'opposition, Sajith Premadasa –leader de la coalition Samagi Jana Balawegaya, d'où Ranil Wickremesinghe avait été exclu–, avait accordé son soutien à Dullas Alahapperuma en échange d'une promesse de poste de Premier ministre dans un cabinet d'union nationale.

Nouveau gouvernement,
anciens ministres

Au sein du nouveau gouvernement, nombre de soutiens de Gotabaya Rajapaksa ont retrouvé les postes qu'ils détenaient du temps où ce dernier était à la tête du pays. Ils sont issus d'une coalition dominée par le Sri Lanka Podujana Peramuna (SLPP, le Front du peuple du Sri Lanka), plus connu sous le nom de Pohottuwa, ce qui signifie «bouton de lotus», emblème bouddhiste choisi comme symbole électoral.

Créée par les Rajapaksa pour remporter les élections de 2020, cette alliance regroupe des politiciens issus d'une tradition de gauche (comme Dinesh Gunawardena, choisi comme Premier ministre) et des fidèles du vieux parti nationaliste de l'ancienne Première ministre Sirimavo Bandaranaike, le Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP), dont les frères Rajapaksa ont autrefois été membres dirigeants avant d'en être exclus.

Du côté de l'opposition, l'ancien parti conservateur-libéral de droite, le United National Party (UNP, Parti national uni), transformé en un parti populiste implanté dans les quartiers urbains, a pris la tête de la coalition Samagi Jana Balavegaya (SJB) à l'occasion des élections de 2020.

Son leader, Sajith Premadasa, après avoir écarté la vieille garde représentée par Ranil Wickremesinghe, avait été rejoint par un parti de moines bouddhistes anti-modernistes, le Jathika Hela Urumaya (JHU), et par deux petites formations représentant les minorités tamoule et musulmane.

Les vestiges d'une politique
post-coloniale

Ce paysage politique confus signe la décadence d'un parlementarisme dont les origines remontent à la période coloniale britannique. Dès 1931, le gouvernement britannique a accordé à l'île un statut d'autonomie assorti d'un système représentatif fondé sur le suffrage universel: il s'agissait d'une expérience visant à démontrer les vertus universelles du parlementarisme face aux mouvements nationalistes qui agitent l'Inde voisine.

Cette stratégie s'appuyait sur la présence d'une bourgeoisie enrichie dans l'économie de plantations, composite par ses origines ethnolinguistiques (Cinghalais, Tamouls, Eurasiens) et profondément anglicisée. Entre 1931 et 1948, date de l'indépendance de l'île sous forme de dominion, cette classe superficiellement nationaliste soignait sa popularité par une politique de distribution de terres irriguées et de subventions pour les produits alimentaires.

Durant un demi-siècle, la démocratie représentative a été structurée
par la rivalité électorale entre
le UNP et le SLFP.

Après l'indépendance, elle a gouverné en s'appuyant sur le UNP, créé par Don Stephen Senanayake. Mais un de ses membres, Solomon Bandaranaike, a fait défection pour créer un parti rival, le SLFP, qui se proclamait défenseur de la culture majoritaire (la langue cinghalaise et la religion bouddhique) et des classes populaires. Il a remporté les élections de 1956.

Durant un demi-siècle, la démocratie représentative a été structurée par la rivalité électorale entre le UNP et le SLFP, qui ont alternativement pris le pouvoir, et par les effets de la discrimination en faveur de la majorité cinghalaise, qui a poussé les représentants de la minorité tamoule (à l'époque 20% de la population) à former un parti autonomiste. Les institutions ont évolué durant cette période, d'abord par l'abandon du statut de dominion (1972), puis par l'adoption d'un système présidentiel à la française (1978).

La décadence du parlementarisme

Ce système parlementaire était contesté depuis ses débuts: durant la dépression des années 1930 par des intellectuels trotskistes, qui dénonçaient les effets dramatiques de l'intégration de l'économie du pays au marché mondial; dans les années 1940 par des moines radicaux qui cherchaient à combiner les principes du bouddhisme et du socialisme; à la fin des années 1960 par un mouvement étudiant clandestin, inspiré du guévarisme, qui diffusait au sein de la jeunesse cinghalaise un idéal de révolution sociale et d'autarcie économique.

En avril 1971, le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP, Front de libération du peuple) a lancé une insurrection, écrasée par le gouvernement, alors dirigé par le SLFP. Peu après, la jeunesse tamoule s'est à son tour jetée dans l'action armée, avec l'appui de la population du nord de l'île: dès 1974, l'objectif affiché est l'indépendance des régions de culture tamoule, sous le nom d'Eelam. C'est un gouvernement dirigé par le président Junius Richard Jayewardene (UNP) qui, à partir de 1981, a entrepris de violemment réprimer ce mouvement, sans y parvenir.

Organisés sous la férule d'un seul chef, Prabhakaran, les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) ont pris le contrôle, au cours des années 1990, de territoires étendus et de populations nombreuses, avant d'être acculés à la défaite en 2009, sous la présidence de Mahinda Rajapaksa (alors au SLFP) –une fin accompagnée de massacres de civils.

Parallèlement, le JVP reconstitué a lancé, entre 1988 et 1990, une campagne d'assassinats ciblés contre des politiciens cinghalais accusés de faiblesse face à l'expansionnisme indien. Ses membres ont également été les victimes d'une répression atroce sous la présidence de Ranasinghe Premadasa (UNP).

La décadence du parlementarisme vient en partie de son incapacité à intégrer les revendications de la jeunesse, sa seule réponse étant la répression: entre 1971 et 2009, une génération entière a été victime des combats, traumatisée par les massacres, ou partie en émigration. L'armée et la police sont devenues les principaux employeurs du pays.

Il est facile d'imputer cet échec à la force des réflexes communautaires qui ont empêché l'émergence d'un sentiment national. Mais en dernière analyse, c'est l'incapacité de l'ensemble de la classe politique cinghalaise à fidéliser sa base électorale autrement que par le recours à une démagogie identitaire qui en est responsable.

L'instrumentalisation du bouddhisme, présenté comme constitutif de l'identité de la majorité cinghalaise, a visé le christianisme présenté comme le produit du colonialisme, dans une moindre mesure l'hindouisme shivaïte, considéré comme vecteur de l'hégémonie indienne, et enfin l'islam, identifié à l'esprit conquérant de ses adeptes.

Elle se traduit, sur le plan symbolique, par la primauté donnée au bouddhisme dans la Constitution depuis 1972, sur le plan matériel par des donations considérables de l'État au Sangha (l'ensemble des moines) et sur le plan politique par des liens étroits noués entre chaque parti et telle ou telle section du Sangha.

Une affaire de familles

Une autre tare originelle du système est l'esprit de clan et le népotisme. L'UNP a été dirigé par Don Stephen Senanayake, puis par son fils Dudley, par son neveu Junius Richard Jayewardene, et enfin par un autre neveu, Ranil Wickremesinghe.

À Solomon Bandaranaïke, fondateur du SLFP, a succédé sa veuve Sirimavo, puis sa fille Chandrika. Les quatre fils de Don Alwin Rajapaksa, cofondateur du SLFP, Chamal, Mahinda, Basil et Gotabaya, ainsi que son petit-fils Namal, dominent quant à eux la vie politique depuis 2005.

Sajith Premadasa est le fils de l'ancien président Ranasinghe Premadasa et Dinesh Gunawardena le fils du fondateur du LSSP. Le favoritisme s'étend au-delà des liens familiaux: le parti au pouvoir fait bénéficier sa clientèle de cadeaux, promotions, dégrèvement d'impôts, privilèges divers (perks) et toute demande ou candidature auprès des services de l'État requiert une recommandation écrite (chit').

Les politiciens entretiennent aussi des milices mafieuses, tolérées par la police, qui exécutent leurs basses œuvres. Et le système se finance en ayant recours au marché mondial des capitaux.

Réinventer la politique

Face à cet état de choses, longtemps a prévalu le fatalisme: la corruption des politiciens était considérée comme normale, tant que l'économie restait à flot et que la paix civile était préservée.

L'élection de Gotabaya Rajapaksa à la présidence en novembre 2019, sur fond de promesses démagogiques et de manipulation du sentiment antimusulman avant et après les attentats de Pâques 2019 (quelque 300 morts dans des attaques contre des églises chrétiennes et des hôtels de luxe, revendiquées a posteriori par l'autoproclamé État islamique), a été suivie de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid, qui a contribué à la faillite financière du pays.

Les pénuries qui en ont résulté ont mis en évidence l'incapacité et la corruption du pouvoir, et déclenché un mouvement de masse inédit par son ampleur, son caractère non violent et son dépassement des identités ethnoreligieuses. La mobilisation était déjà en gestation: en 2015, exigeant un «bon gouvernement» (Yahapalana), elle avait abouti à la défaite de Mahinda Rajapaksa, puis s'était enlisée dans les combines parlementaires. Cette fois, nombre de militants ont pour objectif de réinventer la politique sur le modèle de la démocratie directe.

Proches des idées de la gauche radicale européenne, ils remettent en cause non seulement le régime présidentiel, mais aussi le principe représentatif, proposant la création des conseils populaires contrôlant les élus. Cette tendance fait débat parmi les soutiens de l'Aragalaya, comme en témoigne un article du politologue Jayadeva Uyangoda, qui s'interroge sur la capacité des deux formes de démocratie à «entrer en conversation». En tout état de cause, le cas sri-lankais, si particulier soit-il, ne peut qu'éveiller des échos chez un lecteur européen.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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