France

R.I.P. le D.A.R.D.

Vincent Glad, mis à jour le 18.06.2010 à 0 h 09

Le mouvement politique lancé par Patrick Sébastien n'aura duré que 3 mois. La faute à Internet et à ces petits malins de haters.

Qu'il est dur d'être utopiste. Lancé le 24 mars dernier, le D.A.R.D., le «rassemblement humaniste et citoyen» de Patrick Sébastien s'est auto-dissous mercredi 17 juin. L'animateur de France 2 a décidé de jeter l'éponge, dénonçant la charge médiatique, et plus surprenant, la haine des internautes qui s'est exprimée sur le site du mouvement. «Je ne m'imaginais pas à quel point Internet était une poubelle», gémit Pat Séb. Rideau.

Moqué par les médias, méprisé par les politiques, sali par ses propres internautes, Patrick Sébastien renonce au D.A.R.D. mais pas au combat: «Je ne renonce jamais, mais j'emploierai d'autres moyens, la méthode n'était pas la bonne. Ce qui n'a pas pu se faire dans la lumière, eh bien, on essayera de le faire dans l'ombre», déclare t-il de manière énigmatique et presque inquiétante.

Le D.A.R.D., qui refusait le mot de «parti», était surtout une plateforme participative où les internautes pouvaient laisser leurs propositions politiques, soutenir celles des autres et surtout commenter, commenter et encore commenter. Un espace ouvert au débat sur Internet a toujours une tendance naturelle à déraper –il suffit de regarder les commentaires des grands sites d'infos. Patrick Sébastien s'est vite fait dépasser par les trolls (ceux qui pourrissent systématiquement les discussions) et les haters (les haineux).

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Haters gonna hate (de toute façon, les haineux vont haïr), une des grandes maximes du web qu'a négligé l'animateur de France 2.

Le D.A.R.D. était un curieux mélange de démocratie participative à la Ségolène Royal et de groupe de pression en vue de la présidentielle comme l'avait fait Nicolas Hulot en 2007, le tout mâtiné de populisme et de grivoiserie.

Le principe était de synthétiser pendant 2 ans des propositions politiques des internautes dans tous les domaines pour les présenter ensuite aux candidats du second tour en 2012 en exercant un «chantage» au vote: si l'un des deux candidats reprenait ces propositions, les membres du D.A.R.D. s'engageaient à voter comme un seul homme pour le candidat en question. La pression par le nombre, donc. Encore fallait-il réunir un nombre suffisant de personnes pour faire pression. Le compteur des membres du D.A.R.D. (en fait les inscrits sur le site) est à jamais bloqué à 26.000.

Au-delà du nombre ridicule d' "adhérents" en regard des objectifs visés, le D.A.R.D. souffrait du côté très iconoclaste de ses propositions. Une base politique –tapant à gauche, à droite et à l'extrême-centre populiste– impossible à reprendre dans sa globalité par un candidat de second tour.

Pas de fracture sociale, mais une fracture intellectuelle

Le constat de départ de Patrick Sébastien était que «la société se délite parce que le respect et la dignité sont bafoués. Le but est de remettre l'être humain au centre des décisions politiques. Le D.A.R.D., ce n'est pas la lutte des classes. Ce n'est pas "salauds de riches" ou "donnez de l'argent aux pauvres". C'est une considération plus générale: il y a beaucoup de gens qui pensent qu'on agit sans leur demander leur avis, qu'ils n'existent pas.»

Son combat politique se confond avec sa propre obsession anti-élites, contre le trio bobo Télérama-Inrocks-Libération qui l'a toujours méprisé: «On m'a reproché pendant 30 ans de chanter pour les campings en en faisant quelque chose d'intellectuellement faible. Ce qui pourrit notre pays, ce n'est pas une fracture sociale mais une fracture intellectuelle. Il y a toute une couche de la population qui est persuadée de sa supériorité et qui au nom de ça balade le reste. J'ai dû mal avec les élites». Cette réflexion pleine d'aigreur lui autorise dans la foulée un joli dérapage: «On va pas remonter toute l'histoire mais y a un mec qu'a voulu faire la race supérieure un jour. C'est pas bien.» Télérama amalgamé à Hitler, voilà le fond idéologique du D.A.R.D.

Les politiques et les allumettes

Le principal angle d'attaque du mouvement était d'attaquer l'incompétence et la corruption des politiques. Mais attention seulement les politiques actuels. En effet, c'était mieux avant: «Il n'y a plus d'hommes d'État en France. Les gouvernants d'aujourd'hui sont comme des enfants, il ne faut pas leur laisser les clés et le droit de jouer avec des allumettes», dit Sébastien.

L'ironie de l'histoire, c'est que Patrick Sébastien saborde son mouvement au moment même où l'actualité lui donne raison. Les propositions les plus populaires du D.A.R.D. concernaient la moralisation de la vie politique:

  • suppression du bénéfice d'une retraite à vie après seulement six mois d'activité parlementaire
  • réduction drastique des frais de fonction de la présidence, des ministères, du Sénat et du conseil constitutionnel
  • création d'un code d'éthique parlementaire sanctionnant l'absentéisme et les vociférations

La révélation du cumul retraite de Christine Boutin a poussé François Fillon à demander à ses ministres de renoncer à leurs éventuelles retraites de parlementaires. Une vraie mesure à la Pat Séb.

Un ministère des urgences

Le reste des propositions navigue entre des mesures économiques orientées à gauche (une taxe mensuelle sur les opérations spéculatives des entreprises du CAC 40 au profit intégral d'une indexation positive du SMIC) et des idées franchement à droite sur les questions de sécurité (instauration d'une «majorité pénitentiaire» à 16 ans impliquant des peines encourues égales à celles des plus de 18 ans).

Et quand on n'a plus d'idées, au D.A.R.D., on vante la «volonté politique» qui ferait défaut chez nos gouvernants et qu'il suffirait de mettre en œuvre pour résoudre les problèmes. Patrick Sébastien propose ainsi la création d'un «ministère des urgences» afin d'éradiquer au plus vite la faim chez les plus défavorisés, et de leur garantir un toit décent. Un ministère auto-performatif, qui pourrait aussi bien marcher que le ministère de la Relance de Patrick Devedjian notoirement connu pour avoir ramené la croissance en France.

En attendant la grand-messe de 2012, que faisaient les membres du D.A.R.D. pour s'occuper? Dans son manifeste Une révolte, pas une révolution Patrick Sébastien les exhortait à se rendre «disponibles pour passer du temps avec ceux qui sont en détresse». Et égrenait quelques propositions concrètes:

  • Donnez un coup de main, dix coups de main.
  • Dépannez, aidez, accompagnez, encouragez.
  • Assistez des malades.
  • Tenez compagnie à des vieux.
  • Gardez des enfants.
  • Soutenez les familles en deuil.
  • Offrez votre table.
  • Faites profiter de vos plaisirs.
  • Prêtez ce qui ne vous sert pas vraiment.
  • Donnez ce qui ne vous sert plus à rien.

La section montpelliéraine du D.A.R.D. avait pris son mentor au mot et s'était proposé de «tenir compagnie à des vieux» avec une jeune nymphette dansant en nuisette (lancer la vidéo à 3'50).

Avertissement: ces images ne sont pas extraites de Groland.

L'abandon du D.A.R.D. est un nouveau coup dur pour Patrick Sébastien. L'animateur s'est fait virer de RTL début juin. Il avait répondu à la direction de la radio avec un texte publié dans France-Soir: «Un responsable m'a fait comprendre que je n'aurais pas dû parler du D.A.R.D. à l'antenne. on m'a aussi dit que 'le respect et la dignité n'avaient rien à faire dans un divertissement', et que je n'avais pas été embauché pour ça».

Il reste heureusement à Patrick Sébastien ces quelques paroles du Petit bonhomme en mousse: «Quand ta vie se traîne / Quand t'as de la peine / Quand personne t'aime / Que t'as des problèmes / Quand la vie est dure / Plus d'une aventure / Rien que des blessures / Vilaine figure / Ne pleure pas / Ne t'en fais pas / Regarde-moi».

Vincent Glad

Photo: capture d'écran YouTube patricksebastien.fr. Les citations de Patrick Sébastien sont issues du manifeste du mouvement à télécharger en PDF ici et de l'émission Parlons Net du 9 avril 2010.

Vincent Glad
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