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Crise des sous-marins: l'Australie s'en mordra-t-elle les doigts?

Temps de lecture : 4 min

Les rebondissements dans l'affaire des sous-marins australiens n'en finissent plus. Et devraient animer les relations géopolitiques internationales pendant plus longtemps que prévu.

Au vu des retards envisagés, l'Australie va sans doute devoir rénover ses sous-marins Collins actuels. | Peter Parks / AFP
Au vu des retards envisagés, l'Australie va sans doute devoir rénover ses sous-marins Collins actuels. | Peter Parks / AFP

De ce qui était fréquemment appelé le «contrat du siècle» dans la presse française, il ne reste aujourd'hui plus grand-chose. La France et l'Australie ont fait table rase après l'annulation par l'ancien Premier ministre australien Scott Morrison du contrat à 56 milliards d'euros qui devait voir Canberra acheter des sous-marins (à propulsion conventionnelle) français.

Le changement de décision soudain de l'Australie, qui avait froissé les relations diplomatiques avec la France, ne semble plus qu'un lointain souvenir. Enfin presque. Car l'opération avortée aura un sacré coût pour l'Australie, et de nouveaux rebondissements ne sont pas à exclure dans les années à venir. Voici trois raisons pour lesquelles on n'a pas fini d'entendre parler de cette histoire de sous-marins australiens.

L'Australie n'est pas près d'obtenir ses sous-marins

Ces derniers jours, c'est un rapport du Congrès américain qui a fait parler et replacé la question des sous-marins australiens au cœur de l'actualité.

Les États-Unis, vers qui Canberra s'était finalement tourné pour obtenir des sous-marins à propulsion nucléaire dans le cadre de l'alliance Aukus, ne seront pas en mesure de tenir leurs délais. Le rapport du Congrès, publié fin juillet 2022, explique que la construction des sous-marins a subi une «croissance des coûts» au début du programme actuel. Se posent désormais des questions quant à la capacité des chantiers navals américains, en raison d'une pénurie de pièces de rechange ou de retards de maintenance, décrypte The Guardian.

L'Australie pourrait devoir attendre jusqu'aux années 2040, et un nouveau programme de construction, pour obtenir ne serait-ce qu'un sous-marin américain à propulsion nucléaire, alors qu'elle souhaitait initialement commencer à renouveler sa flotte à l'horizon 2030. Par ailleurs, les Britanniques ne seraient pas non plus en mesure de fournir rapidement un sous-marin à propulsion nucléaire à l'Australie.

Les espoirs d'obtenir un sous-marin à propulsion nucléaire américain avant 2040 sont faibles.

«Les États-Unis doivent construire une soixantaine de sous-marins pour leurs propres besoins, et ensuite en vendre à l'Australie. Donc l'Australie est dépendante des capacités de production américaines et va devoir attendre», explique Alexandre Dayant, chercheur français au Lowy Institute, groupe australien de réflexion et de recherche en politique internationale. «Il semble que les Américains ne veulent pas non plus leur vendre de sous-marins avant d'avoir terminé leur propre production.»

Autrement dit, les espoirs d'obtenir un sous-marin à propulsion nucléaire américain avant 2040 sont faibles. D'autant qu'il «y a toujours du retard qui s'ajoute», complète Alexandre Dayant, car «il y a des chances qu'il y ait quatre à cinq ans de retard en plus».

De nouvelle négociations pourraient s'ouvrir

Si Canberra veut de nouveaux sous-marins, c'est notamment pour remplacer progressivement sa classe Collins, ensemble de bâtiments à vocation défensive à propulsion diesel, mis en circulation il y a plus de vingt ans et aujourd'hui vieillissants, par des sous-marins à propulsion nucléaire, à vocation plus offensive. En vertu de l'accord Aukus, la Royal Australian Navy doit acquérir au moins huit sous-marins de ce genre.

Mais avec la rupture du contrat français et les retards de construction des sous-marins d'Aukus, le pays pourrait finalement se retrouver «privé de sous-marins jusqu'à mi-2045 ou encore plus tard», reprend Alexandre Dayant. «C'est un problème pour l'Australie, qui n'aurait plus beaucoup de capacité de défense.»

Afin de parer à l'urgence, l'une des solutions pour Canberra pourrait être de «faire une croix sur les sous-marins nucléaires» et de se rabattre sur des sous-marins «plus traditionnels» à vocation défensive, dans l'esprit de sa classe Collins actuelle.

Le nouveau Premier ministre australien Anthony Albanese a souhaité repartir sur des bases diplomatiques saines avec la France.

Des sous-marins qui, à l'inverse de ceux à propulsion nucléaire, sont construits dans davantage de pays et pourraient être plus faciles à l'achat. «L'une des manières de combler le manque qui va arriver avec la fin des Collins pourrait être d'acheter des sous-marins tout faits, à des pays qui en ont, comme on achète des avions, des bateaux, etc.»

Et pour ça, le spécialiste du Lowy Institute évoque la possibilité de négociations avec des pays partenaires, comme l'Inde, mais aussi d'autres pays qui disposent de sous-marins semblables, comme… la France.

S'il ne ferme pas complètement la porte à une telle option, Alexandre Dayant estime tout de même «peu probable» que de nouvelles négociations naissent à ce sujet entre Paris et Canberra. «À l'heure actuelle, il n'y a pas de conversation officielle sur l'achat de nouveaux sous-marins ne faisant pas partie d'Aukus.»

Financièrement, pas l'affaire du siècle pour l'Australie

Élu en mai dernier, le nouveau Premier ministre travailliste australien Anthony Albanese a souhaité repartir sur des bases diplomatiques saines avec la France. En juin, il a annoncé que l'Australie avait trouvé un accord pour dédommager Naval Group, le groupe de construction de sous-marins français, à hauteur de 555 millions d'euros.

Mais ce n'est qu'une partie du prix à payer pour les Australiens. Lors de l'annonce de l'indemnisation, Anthony Albanese a précisé que la rupture du contrat coûterait au total 5,5 milliards de dollars australiens, soit environ 3,7 milliards d'euros, au contribuable. Alors forcément, en Australie, «on va constamment remettre en question la décision d'avoir tourné le dos à la France. Pour des raisons de coûts, mais aussi de délais», explique Alexandre Dayant.

Si l'Australie doit obtenir ses sous-marins, ce sera bien plus coûteux qu'initialement prévu.

Au vu des retards envisagés, l'Australie va sans doute devoir rénover ses sous-marins Collins actuels. Une opération qui coûterait à elle seule entre 3,5 et 6 milliards de dollars.

Pour l'heure, une chose semble certaine: si l'Australie doit obtenir ses sous-marins, ce sera bien plus tard, et surtout bien plus coûteux qu'initialement prévu. Le «contrat du siècle», disaient les Français...

L'acquisition de sous-marins –nucléaires ou non– par l'Australie sera aussi scrutée de près dans le Pacifique, dans un contexte important de renforcement militaire des États et d'expansionnisme chinois. Pékin avait qualifié en 2021 l'acquisition des sous-marins australiens dans le cadre de l'accord Aukus d'«extrêmement irresponsable».

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