Économie / Culture

Opération Vivendi-Hachette: un effet de la globalisation de l'édition

Temps de lecture : 7 min

La mondialisation inéluctable du marché du livre, avec l'émergence d'acteurs tels qu'Amazon, est aussi précipitée par les rapprochements entre groupes d'édition.

Un magasin Amazon Books à Seattle, Washington, le 4 novembre 2015. | Stephen Brashear / Getty Images North America / AFP
Un magasin Amazon Books à Seattle, Washington, le 4 novembre 2015. | Stephen Brashear / Getty Images North America / AFP

Finalement, la fusion annoncée entre le groupe d'édition Editis, propriété de Vivendi, et Hachette, filiale de Lagardère, ne devrait pas avoir lieu. Après des mois de bruits divers, Vincent Bolloré, le patron du géant des médias Vivendi, a décidé de céder le très franco-français Editis à un repreneur étranger pour ne pas avoir à faire face à des problèmes de concentration que lui promettaient déjà les régulateurs européens.

Une façon pour lui et Vivendi de mieux garder le contrôle de Hachette et de réaliser ses ambitions d'envergure mondiale.

La plus grande librairie du monde

Cet échange croisé illustre l'internationalisation de l'industrie de l'édition et témoigne de la foi du secteur en son avenir. Amazon offre, par exemple, un parfait cas d'école pour analyser la mondialisation du secteur du livre.

L'entreprise de Jeff Bezos n'est-elle pas devenue la première librairie globale? Première à offrir une plateforme de revente de livres dans de nombreux pays; première par l'étendue du choix de langue écrite; première par sa domination dans la commercialisation des livres imprimés, qu'ils soient neufs ou d'occasion. Première, naturellement, dans la vente de livres numériques. Première aussi –c'est moins attendu– dans le livre audio.

En un clic, des centaines de millions de lecteurs un peu partout sur la planète bénéficient désormais d'un accès immédiat ou après une attente de quelques jours au livre de leur choix parmi des millions de références disponibles.

Faut-il encore savoir quel livre choisir! À l'image d'un Umberto Eco se dirigeant d'un pas tranquille, mais décidé, dans sa bibliothèque labyrinthique pour trouver celui qu'il cherche.

Amazon est aussi la première plateforme d'auto-édition. Elle propose plus d'un million de nouveaux titres chaque année dans plusieurs langues. Si vous faites partie des quelques 100.000 écrivains français du dimanche, vous avez sans doute déjà regardé, sinon utilisé, les nombreux outils offerts par Kindle Direct Publishing pour créer et publier un livre électronique, broché ou relié. Vous avez sans doute aussi été déçu par les ventes de votre œuvre. À en croire un écrivain humoriste américain, comptez en moyenne 14 exemplaires vendus (dont plus de la moitié acquis par les membres de la famille).

Cette puissance de feu tous azimuts d'Amazon n'est pas sans inquiéter les entreprises de l'édition, d'autant qu'elle est progressivement devenue leur premier client. Leur besoin de mieux négocier leurs conditions de vente avec l'ogre de Seattle est d'ailleurs une motivation, affirmée avec force, de leurs projets de fusion et acquisition.

Des fusions transfrontalières

Une bonne illustration de ce phénomène est le rapprochement entre Penguin Random House (Bertelsmann) et Simon & Schuster (Paramount Global). Cette opération, non encore finalisée, car en cours de jugement antitrust, intervient après une vague de trente ans de fusions et acquisitions internationales.

Elles sont trop nombreuses à lister ici, citons-en seulement quelques-unes: l'absorption de Collins (Royaume-Uni) ­–rappelez-vous de votre premier dictionnaire d'anglais!– par Harper (États-Unis); celle de Harlequin (Canada), connu pour ses romans sentimentaux publiés dans le monde entier, par Harper Collins; le rachat de Random House (États-Unis) aux choix chanceux de publication, à l'instar de l'Ulysse de James Joyce, par Bertelsmann (Allemagne); celui de Penguin House (Royaume-Uni) au célèbre et inoxydable logo par Bertelsmann toujours.

Et donc aujourd'hui, aussi, le projet d'acquisition de Simon & Schuster, la maison d'édition de Stephen King, et John Grisham, entre autres; sans oublier le projet de rapprochement désormais caduc entre Editis (Vivendi) et Hachette Livre (Largardère).

La constitution de géants de l'édition est la conséquence immédiate des fusions et acquisitions, en particulier transfrontalières. Six groupes occupent aujourd'hui un quart du marché mondial. L'industrie de l'édition n'a pas échappé au mouvement planétaire de l'ascension commerciale d'entreprises multinationales devenant des géants.

Innovations technologiques
et modèles d'affaires

Comme dans les autres industries, l'innovation joue un rôle clef dans l'évolution du secteur. À commencer par l'innovation technologique. Le numérique a inondé la planète du livre, que ce soit à travers l'édition électronique, la logistique de la distribution, le marketing des succès, la vente de livres audio et de bandes dessinées, ou encore le segment du livre professionnel.

Or, le numérique se caractérise par des coûts unitaires plus faibles, mais aussi par des coûts fixes plus élevés, qui doivent donc être amortis sur de plus vastes marchés. Ce sont aussi des économies de réseaux qui favorisent quelques-uns par un effet boule de neige. Un seul ou une poignée de gagnants sont sélectionnés.

L'innovation concerne également les formats –utilisons ici les termes anglais consacrés et finalement plus parlants, à l'instar de webtoon, webnovel, graphic novel, serial fiction, etc. Elle concerne aussi les modèles d'affaires comme les formules par abonnements –sortes de club du livre du monde d'aujourd'hui–, ou la déclinaison tous médias et tous azimuts des titres à succès: séries, films, podcasts, jeux, colifichets et autres babioles. Bref, une sorte d'universalisation des récits et de leurs héros.

Le succès réclame un langage simple, proche du parler, un nombre de thèmes principaux restreint et des montées et descentes d'émotion qui se succèdent.

Le Petit Prince lui-même, livre le plus traduit au monde après la Bible, n'a pas échappé à cette commercialisation effrénée. Il a bien sûr été adapté en film et en série et sa célèbre silhouette élancée a été reproduite sur tout et n'importe quoi (porte-clefs, médailles, casquettes et même coquetiers, étuis à lunettes et gourdes). Il y a du bon, du moins bon et du très mauvais, mais ne levez pas les yeux au ciel en regrettant ce commerce hors du livre: le personnage de Saint-Exupéry a ainsi connu de nombreuses vies nouvelles, prolongeant pour certains le bonheur de la lecture, ou engageant d'autres à s'y plonger.

Antirecette du succès

Joue également une certaine uniformisation des goûts et des modes dont témoignent de nombreux livres et genres à succès internationaux. L'anatomie des best-sellers a été étudiée en comparant les données des caractéristiques textuelles des ouvrages qui figurent dans les listes des meilleures ventes et de ceux qui n'y figurent pas.

Leur dissection fait apparaître, entre autres, que le succès réclame plutôt un langage simple, proche du parler, un nombre de thèmes principaux restreint à deux ou trois, et des montées et descentes d'émotion qui se succèdent. Trop d'adjectifs et de verbes sont à éviter. Idem pour les scènes de sexe ou la description des corps, sauf s'ils sont refroidis (les romans policiers sont légion parmi les livres à succès).

Bien entendu, la connaissance complète des ingrédients à incorporer ou à éviter ne fournit pas pour autant la recette du succès. De la même façon que la liste des produits pris dans le garde-manger par les cuisiniers de «Top Chef» ne suffit pas pour désigner à l'avance le vainqueur. Notez qu'il n'y a pas non plus de recette miracle pour deviner les genres et sous-genres à succès, à l'instar du polar scandinave ou du manga d'action. C'est ici comme l'engouement mondial pour la pizza et le hamburger, ou plus récemment pour le poke bowl.

Terminons de filer la métaphore culinaire en rappelant que pour le livre comme pour la cuisine, les goûts et les préférences restent encore marqués par la culture locale. Ils diffèrent d'un endroit, d'un pays, d'un continent à l'autre. Les livres traduits ne représentent, par exemple, en France, qu'un cinquième des ventes.

Même s'il fait rêver nombre d'auteurs, le livre à succès (et ses déclinaisons) reste une exception. En proportion du nombre d'exemplaires vendus et, donc, du chiffre d'affaires des éditeurs, c'est une autre affaire. Prenons l'exemple des États-Unis où le nombre moyen d'exemplaires par titre s'élève à quelques centaines: les dix livres écoulés à plus d'un million d'exemplaires font autant de recettes que le million d'autres placés à moins de 100 exemplaires.

Un marché mondial
qui perd du poids

Par ailleurs, le nombre de tirages par nouveau titre diminuant mécaniquement à mesure que le nombre de nouvelles publications gonfle –une tendance depuis de longues années–, les livres à succès deviennent plus importants pour l'équilibre des comptes. En effet, à la différence notable d'autres secteurs qui se sont internationalisés, l'édition ne bénéficie pas d'un marché mondial qui explose.

Celui-ci ne croît même pas plus vite que la population ou la richesse mesurée par le PIB. Dans les pays développés, le marché se rétrécit en euros ou en dollars constants et les pays d'économie émergente n'ont pas pris le relais, et ce malgré les progrès de l'éducation et le développement universitaire qu'ils connaissent. En tout cas, pas encore.

Dans les années 1960, la planète comptait 1,6 livre vendu par habitant; le chiffre est tombé à moins d'un livre dans les années 2000. En attendant un éventuel retournement de tendance, on comprend pourquoi les géants de l'édition s'empressent de chercher de la croissance en dehors de leur marché géographique traditionnel et de rechercher des débouchés autres que la publication pour leurs titres imprimés ou électroniques à succès.

Le livre, hors de ses frontières linguistiques (grâce aux traductions) et textuelles (grâce à ses adaptations en images), ne perd pas son âme. De même pour l'édition hors de ses bastions nationaux. Elle aide le livre à voyager. Le rapprochement entre Editis et Hachette faisait craindre à beaucoup la constitution d'un mastodonte français de l'édition écrasant tout le monde hexagonal sur son passage. Avec l'acquisition d'Hachette par Vivendi et celle future d'Editis vraisemblablement par un groupe étranger de l'édition, cette tentative va finalement pousser l'industrie française du livre à s'ouvrir encore un peu plus au monde.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

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