Culture

La shocking life d'Elsa Schiaparelli, qui a façonné l'industrie de la mode actuelle

Temps de lecture : 5 min

​Elle fut la première femme à faire la couverture de Time. Inventrice de la jupe-culotte et du prêt-à-porter, elle a collaboré avec Dalí, Cocteau, Giacometti –et le régime de Vichy.​

Elsa Schiaparelli portant un chapeau Napoléon et une veste pink shocking de sa propre conception, en 1937. | John Phillips / LIFE Magazine via Wikimedia Commons – Détail de la Cape «Phoebus», collection hiver 1937-1938. | Musée des Arts Décoratifs / Don Elsa Schiaparelli, UFAC, Valérie Belin (1973)
Elsa Schiaparelli portant un chapeau Napoléon et une veste pink shocking de sa propre conception, en 1937. | John Phillips / LIFE Magazine via Wikimedia Commons – Détail de la Cape «Phoebus», collection hiver 1937-1938. | Musée des Arts Décoratifs / Don Elsa Schiaparelli, UFAC, Valérie Belin (1973)

En matière de mode, l'avant-gardisme comporte toujours une part de risque. Mais il ne se trouve pas toujours là où on l'attend. Dans ses mémoires, Lady Glenconner (on a pu croiser la future dame de compagnie de la princesse Margaret dans la série The Crown) évoque un incident survenu dans les années 1940. L'écolière britannique et ses camarades de classe sont convoquées par une directrice d'école courroucée: en cette journée de célébrations où les parents des pensionnaires sont conviés, le père d'une élève a été arrosé dans la nuque par une jeune effrontée soupçonnée d'avoir dégainé un pistolet à eau.

La coupable doit se dénoncer sur le champ, sous peine d'une punition générale. D'un air contrit, la jeune Caroline Blackwood (qui allait devenir la «muse dangereuse» du peintre Lucian Freud) lève une main. «Eh bien, en réalité, je pense qu'il s'agissait de ma mère.» L'excentrique héritière Maureen Guinness portait ce jour-là un chapeau «représentant un canard dans une mare, avec de l'eau. À chaque fois qu'elle baissait la tête, le canard plongeait son bec dans l'eau et, à un moment où elle se redressait, le canard avait arrosé l'infortuné Sir Thomas.» Au chapeau, précisait Lady Glenconner, la fashionista avait assorti des chaussures «aux talons en plastique transparent, avec des poissons à l'intérieur».

Une pointe d'humour dadaïste typiquement Schiaparelli. Elle a coiffé les femmes d'escarpins, de chapeaux réversibles, d'un homard ou d'un nid de poule (volaille incluse).

Mais il ne faudrait pas limiter le génie visionnaire d'Elsa Schiaparelli à ses excentriques créations, comme Coco Chanel se plaisait à le faire. Inquiète du phénoménal succès de la Franco-Italienne qui lui faisait de l'ombre, l'irascible Chanel haussait les épaules en prétendant se moquer de «cette artiste qui fait des robes». Car l'apport de Schiaparelli à l'industrie de la mode au XXe siècle s'étend des pratiques commerciales jusqu'aux innovations techniques.

Comme Chanel, elle allait tout faire pour libérer le corps des femmes –mais contrairement à cette dernière, elle allait également brouiller les lignes de démarcation entre divers champs d'expression créative, participant à faire évoluer normes et mentalités.

Pauvre petite fille riche

Vingt ans après la première exposition qui lui a été consacrée, le Musée des Arts Décoratifs propose une nouvelle rétrospective dédiée à la couturière franco-italienne (1890-1973). «Shocking! Les mondes surréalistes d'Elsa Schiaparelli» réunit 520 œuvres (vêtements et accessoires, objets d'art, bijoux, flacons de parfum, affiches signées Man Ray, Dalí, Cocteau ou Meret Oppenheim), «revisitant son œuvre afin de faire redécouvrir au public sa fantaisie novatrice, son goût du spectacle et sa modernité artistique».

L'origine de cette «fantaisie novatrice» se trouve dans l'enfance peu épanouissante et solitaire d'Elsa. Née dans une riche famille romaine en 1890, Elsa s'égare avec ses deux sœurs dans les couloirs de l'immense Palais Corsini. Son père est un universitaire reconnu, sa mère une descendante des Médicis. Sur les murs du palazzo devenu musée, on peut encore admirer des toiles de Rubens ou du Caravage.

Elsa y étouffe et fait tout pour s'en échapper, au sens littéral du terme: l'année de ses 6 ans, elle parvient à se soustraire pendant quelques heures à l'attention de sa gouvernante pour suivre une fanfare. Elle se croit vilaine et tente de faire germer des graines dans ses oreilles et ses narines dans l'espoir de se transformer en bouquet de fleurs… Le thème de la métamorphose sera omniprésent dans son travail.

Pour tromper l'ennui et pour provoquer ses parents (sans doute le seul moyen d'attirer leur attention), Elsa expérimente et développe un goût prononcé pour la farce –parfois poétique, parfois morbide, généralement décapante. En 1954, elle partage dans un livre certaines anecdotes, comme ce saut par la fenêtre avec un parapluie en lieu et place de parachute. L'objet est source de fascination pour elle, notamment ceux imaginés par Leonard de Vinci: elle leur consacre une collection.

Petite bête qui monte

Son sens de l'humour peut s'avérer mordant. Pour se venger de ne pas avoir été acceptée à la table des adultes, elle trouve un jour le moyen de mettre la main sur un bocal empli de puces qu'elle libère sous la table du dîner. Les puces ont fait bombance, au désarroi des convives et au plus grand bonheur de la jeune Elsa.

Les insectes allaient souvent s'inviter dans son œuvre, sous la forme de boutons-criquets (1937-1938), d'une broche-abeille surdimensionnée (1952), ou sur un célèbre collier en trompe-l'œil orné d'une pléiade de scarabées et d'abeilles (1938). Comme le papillon, symbole évident de sa propre métamorphose, qui lui inspire une autre collection en 1937, et vint souvent se poser sur ses créations.

Elsa, qui étudie la philosophie (mais se rêve comédienne), rédige en 1911 un recueil de poèmes érotiques qui lui vaut d'être envoyée en pension en Suisse. Une grève de la faim lui permet de mettre un terme à la punition. Un peu plus tard, pour échapper à la pression parentale (et à la menace d'un mariage avec un artistocrate russe qui n'a pas l'heur de lui plaire), elle s'enfuit à Paris.

La folie créatrice s'est déjà emparée d'elle: dans une robe de bal qu'elle a réalisée à partir de crêpe marine et de soie orange, elle marque les esprits –surtout quand les coutures craquent au cours d'un tango endiablé, laissant la robe en morceaux et la danseuse quelque peu exposée.

Occultisme et hétéroclisme

Âgée de 23 ans, elle met le cap sur Londres. Elle y assiste à une conférence sur la théosophie, et décide le lendemain d'en épouser le conférencier. Wilhelm de Wendt de Kerlor est un escroc à la petite semaine qui lit dans les lignes de la main et se prétend médium. Elsa, jeune, riche et paumée, fait figure de proie idéale. Qui plus est, le domaine est en quelque sorte familier à la future couturière: elle a grandi sous le même toit que son oncle Giovanni, célèbre astronome qui, convaincu de l'existence des Martiens, tente de trouver le moyen d'établir avec eux une communication.

Auprès de Kerlor, elle apprend les règles de bases de la promotion. C'est elle qui joue les assistantes et prend la pose pour son prospectus publicitaire, faisant mine d'être hypnotisée par son mari. Plus tard, elle aura l'idée de détourner des coupures de presse la concernant en des motifs intégrés à ses vêtements: la cliente devenait femme-sandwich, et payait pour l'être!

Kerlor est déporté pour exercice illégal de la divination. Le couple s'installe alors à New York en 1916, et y donne naissance à une fille, Gogo, qui contracte la poliomyélite. Le charme de Kerlor se dissipe aussi vite que la dot d'Elsa fond. Un curieux incident –Kerlor fait main basse sur leur couvre-lit en vison pour en faire doubler son manteau– déclenche une prise de conscience chez la jeune femme. Elle retourne aussitôt en Europe, sa fille sous le bras.

À Paris, son amie Gabriële Buffet-Picabia, l'ex-femme de l'artiste d'avant-garde Francis Picabia, joue bientôt un rôle décisif dans la vie d'Elsa: elle lui présente ses amis dada, dont Jean Cocteau. Elsa tire le diable par la queue. Sans le soutien de sa famille, elle vit un temps avec sa fille Gogo dans une chambre sous les toits, qu'elles partagent avec rats et souris. Pour gagner sa vie, elle fabrique quelques tenues pour «Gaby». Sa chance tourne lorsque ses créations retiennent l'attention du tout-puissant couturier Paul Poiret. Pour Schiaparelli, c'est le début d'un nouveau chapitre.

Lire la suite: «Elsa Schiaparelli: grandeur, décadence et renaissance».

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