Société

«Je ne sais pas ce que je vais faire l'année prochaine»: le grand désarroi des étudiants sans master

Temps de lecture : 10 min

Cette année encore, les diplômés d'une licence sont nombreux à devoir faire face à une sélection accrue aux portes d'une formation de deuxième cycle. En cause: la pénurie de places dans l'enseignement supérieur.

«Dès le début on nous a parlé de la sélection en master, mais je ne pensais pas que ça allait être aussi rude», nous confie Lucie. | Nathan Dumlao via Unsplash
«Dès le début on nous a parlé de la sélection en master, mais je ne pensais pas que ça allait être aussi rude», nous confie Lucie. | Nathan Dumlao via Unsplash

«J'ai postulé cette année à quarante-trois masters: pas une seule réponse positive. “Résultats insuffisants” et autres motifs», raconte Éric*, qui a obtenu sa licence de droit en 2021 avec 11 de moyenne et qui tente pour la deuxième année consécutive d'intégrer un master. «Cette année, j'ai donné tout ce que j'avais pour obtenir ce master. J'ai réalisé deux longs stages en cabinets d'avocats et on m'a rédigé une lettre de recommandation... Pourtant, rien n'y fait.»

«Je n'ai jamais redoublé, j'étais plutôt une élève classique mais je n'avais pas un dossier désastreux», nous confie de son côté Lucie*, étudiante en droit qui a postulé cette année à quatre-vingt-dix masters. «J'ai essayé de fortifier mon dossier en faisant trois stages et je me suis également engagée dans une association. Malgré ça, je n'ai eu quasiment que des refus.»

Des témoignages similaires, on en trouve encore par dizaines sur les réseaux sociaux, sous les hashtags #EtudiantsSansMaster ou #LibreM1. En cause: cette année encore, et depuis la réforme de la sélection en master 1 votée en 2017, de nombreux étudiants cherchant à poursuivre leurs études après avoir validé trois années de licence se retrouvent bloqués aux portes du master, faute de places dans des filières particulièrement demandées comme le droit, la psychologie ou les sciences politiques.

Pourtant, en 2021, Frédérique Vidal, alors ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, avait annoncé la création de 3.000 à 4.000 places supplémentaires dans ces filières dites «en tension», pour tenter de débloquer la situation. Aujourd'hui, néanmoins, malgré de bons dossiers, les étudiants sont encore nombreux à se retrouver sur la touche sans comprendre pourquoi. À l'heure où le mal-être étudiant n'a jamais été aussi alarmant, la sélection en master et le manque de place sont vécus par les titulaires d'une licence comme une nouvelle épreuve qui mène certains à l'épuisement, voire à l'abandon.

Les filières droit, Staps et psycho toujours plus demandées

«En cinq ans, l'enseignement supérieur a accueilli 266.300 étudiants supplémentaires, soit une progression annuelle de 2% par an en moyenne», pouvait-on lire dans la note d'information des Systèmes d'information et d'études statistiques (SIES) de décembre 2021.

Cette augmentation constante du nombre d'étudiants dans l'enseignement supérieur n'est pas surprenante si on la met en relation avec le boom démographique des années 2000, l'augmentation du nombre de bacheliers et, bien sûr, l'intérêt croissant pour les études supérieures. On estimait par ailleurs en 2013 que près de six étudiants sur dix étaient inscrits à l'université, les autres étant dans le secteur privé.

Certaines filières universitaires sont également bien plus demandées que d'autres. Selon une infographie de L'Étudiant datant du 17 juin dernier, la licence en droit se retrouve cette année encore en haut du podium, avec quelque 297.000 vœux sur Parcoursup, contre environ 283.000 en 2021; la licence de sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) décroche la deuxième place avec 161.000 vœux cette année contre 150.000 l'année dernière; et celle de psychologie compte 141.000 vœux enregistrés en 2022.

«Ils nous ont dit: “Ne vous inquiétez pas, il y a plein de gens qui vont abandonner en licence.”»
Juliette, qui tente pour la deuxième année d'intégrer un master
de psychologie clinique

Contacté par nos soins, le ministère de l'Enseignement supérieur tient toutefois à nuancer: «La comparaison entre les chiffres de 2010 et ceux de cette année [concernant les étudiants en master] n'est pas pertinente, puisqu'on compare les inscrits administratifs de 2010, dans un contexte où l'accès était automatique entre la L3 et le M1 et où beaucoup d'étudiants effectuaient plusieurs M1 avant d'accéder à un M2, à un contexte où les établissements votent des capacités d'accueil à l'entrée du deuxième cycle.»

«Si l'on veut comparer les inscrits administratifs, on observe qu'il y avait, en 2010, 127.244 étudiants inscrits en M1 et qu'il y en a 156.319 en 2021-2022, avec cette différence très importante qu'en 2010, tous les M1 ne poursuivaient pas en M2, alors qu'en 2021, tous les étudiants qui ont validé leur M1 peuvent poursuivre en M2 à la rentrée suivante», poursuit le ministère.

Une sélection rude

Malgré un écrémage inévitable de la licence 1 à la licence 3, les étudiants sont très nombreux à se diriger vers les mêmes masters après avoir obtenu leur diplôme de premier cycle, ce qui donne inévitablement lieu à un effet entonnoir et, donc, à un système de sélection accru.

«Dès le début, on nous a parlé de la sélection en master, mais je ne pensais pas que ça allait être aussi rude», affirme Lucie. «Ils nous ont dit: “Ne vous inquiétez pas, il y a plein de gens qui vont abandonner en licence”», ajoute Juliette, qui en est à sa deuxième année de candidature pour intégrer un master de psychologie clinique.

Si Lucie a finalement trouvé un master de droit après «quasiment que des refus» sur près de quatre-vingt-dix candidatures, Juliette, elle, attend toujours une réponse positive malgré sa licence validée avec mention, ses stages éprouvants, ses deux lettres de recommandation et sa promesse de stage pour une première année de master.

«Quand j'ai reçu mon dernier refus la semaine dernière, ça m'a mis un tel coup au moral… J'étais chez ma psy et j'ai fondu en larmes. Elle m'a arrêtée pour plusieurs jours, raconte-t-elle. Je ne sais pas ce que je vais faire l'année prochaine, je suis dans un flou total. Je ne vais pas passer plus de temps à avoir un master que le temps d'études en lui-même. Quand tu sais que ça fait huit ans que je veux faire ce travail…»

1.900 candidatures pour 20 places

À l'instar de Juliette, ils sont nombreux à avoir de bonnes moyennes, plusieurs stages à leur actif, des lettres de recommandation rédigées par des professionnels du secteur vers lequel ils souhaitent s'orienter, des expériences associatives… et pourtant, rien. Lucie nous conte l'histoire d'un de ses amis «qui avait 19 de moyenne en droit pénal pour des masters en droit pénal» et qui «a été refusé dans certaines universités pour “niveau insuffisant”».

Le fond du problème serait-il le manque de places dans les filières françaises? Des mails de refus de la part d'universités partagés par les étudiants que nous avons contactés en témoignent: «1.600 dossiers pour 21 places», «1.790 candidatures pour 20 places», «1.900 dossiers pour 20 places»… Les pourcentages d'admission peuvent donc atteindre les 1,05% dans certaines filières. En guise de comparaison, le taux d'admission à l'École normale supérieure est plus ou moins égal à 4%.

«Il y a une inadaptation de l'offre et de la demande, avec une concentration des vœux sur certaines filières, ce qui crée plus de bouchons.»
Aurore Chaigneau, professeure à l'université Paris-Nanterre

Aurore Chaigneau, codirectrice de l'UFR «Droit et science politique» à l'université Paris-Nanterre, constate une situation similaire dans certains des masters très demandés qui sont proposés par son université, comme le droit privé, le droit des affaires, ou encore ceux menant vers des carrières judiciaires.

«Le taux de pression varie beaucoup d'un master à un autre, donc les critères varient également, explique-t-elle. Ce qu'on constate cette année, c'est une légère augmentation du nombre de vœux. Plus les étudiants sont informés, plus ils font de vœux. Ils peuvent avoir l'impression que le niveau augmente, mais en réalité on descend encore plus les listes d'attentes qu'avant.» Aurore Chaigneau reconnaît toutefois qu'il y a peut-être une «inadaptation de l'offre et de la demande, avec une concentration des vœux sur certaines filières, ce qui crée alors plus de bouchons».

Entre recours et saisines

Que faire alors pour les étudiants qui se retrouvent coincés après des refus d'admission? Ils peuvent tout d'abord espérer avoir une réponse favorable à la suite d'un recours gracieux auprès du responsable de formation et d'un recours hiérarchique auprès du chef d'établissement. Si ces derniers ne donnent pas lieu à une issue positive, ce qui semble être souvent le cas, les étudiants peuvent se tourner vers une saisine du rectorat.

Institué en 2017, le dispositif de saisine du recteur de région académique prévu à l'article R612-36-3 du code de l'éducation est réservé aux étudiants titulaires d'une licence ne parvenant pas à concrétiser leur projet d'intégrer une formation de leur choix, et qui ont reçu des réponses négatives à leurs demandes d'admission en M1.

«Ils bénéficient alors de l'accompagnement des services rectoraux, afin de se voir présenter au moins trois propositions d'admission en première année de master, nous détaille le ministère de l'Enseignement supérieur. Ces propositions, qui tiennent compte du projet personnel et professionnel de chaque étudiant et de sa mention en licence, doivent être acceptées par les établissements que le recteur sollicite.»

L'issue est loin d'être toujours favorable. «Après mes recours gracieux je me suis dit que j'allais faire une saisine du rectorat», explique Juliette. «Le rectorat doit envoyer ton dossier et les facs te disent “on te prend” ou “on ne te prend pas”. Mais les universités peuvent très bien te dire non.» À l'heure où nous rédigeons cet article, Juliette s'est vue refuser plusieurs recours gracieux et deux saisines. Et elle n'est pas la seule à s'être retrouvée dans cette situation.

D'après les statistiques récemment avancées par l'Union nationale des étudiants de France, 11.615 étudiants refusés en master ont saisi le rectorat en 2021. Parmi eux, «seulement 2.469 [...] ont eu une ou plusieurs propositions d'admission du rectorat». «Le nombre des admissions pouvant être proposées est contraint, puisqu'il s'agit d'une procédure qui intervient après la phase principale de candidature des étudiants, quand les établissements n'ont pas toujours appelé l'ensemble des candidats positionnés sur leurs listes complémentaires», reconnaît le ministère de l'Enseignement supérieur.

Par ailleurs, si certains se voient effectivement proposer des places, elles peuvent se trouver dans des masters très éloignés de leur projet professionnel initial. Un étudiant qui avait pour projet de se diriger vers une carrière de psychologue peut ainsi se voir proposer un master métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation.

4.388 places financées?

Sur la plateforme étudiante Vite mon master, on remarque que, contrairement aux promesses formulées par Frédérique Vidal, des places ont été supprimées pour la rentrée 2022: sur 1.608 masters référencés, c'est une perte de 1.169 places qui a été enregistrée, dont 909 en sciences humaines et sociales, 103 en psychologie et 77 en droit. La journaliste Soazig Le Nevé affirmait ainsi, dans un article du Monde, que certaines places promises semblent ne pas avoir été financées par le gouvernement.

Le ministère de l'Enseignement supérieur dément, arguant que «à la rentrée 2021-2022, la DGESIP [la direction générale de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle, ndlr] a bien financé 4.388 places de M1 dans des filières en tension. Il s'agissait d'un financement à la fin de l'année universitaire, à hauteur de 3.200 euros la place pour une année pleine.» Pour Vite mon master, ce nombre de places «semble largement improbable, pour ne pas dire impossible. D'abord pour des raisons pratiques liées à la temporalité de cette annonce faite début juillet (alors que toutes les universités sont fermées). Ensuite, parce qu'il serait étonnant que le gouvernement n'ait pas communiqué dessus jusqu'à maintenant.»

Le ministère fait également valoir que la plateforme Vite mon master «ne propose qu'une vision partielle et non consolidée des capacités d'accueil» et qu'elle tire ses informations du portail Trouver mon master, «qui ne prend pas en compte les 4.388 places financées par le ministère». De son côté, Vite mon master assure que ses chiffres sont issus des délibérations des conseils d'administration tenus avant la création des places en juillet 2021 et que, «si ce chiffre de 4.388 places était correct, cela signifierait que 5.553 auraient été supprimées en 2022 (et non 1.169)».

Au global, «si l'on regarde les capacités d'accueil votées en 2020 et 2021, on observe que celles-ci sont supérieures au nombre d'inscriptions administratives en M1, lesquelles sont elles-mêmes supérieures au nombre de diplômés de L3, qui ne poursuivent pas tous dans une formation de master», explique le ministère.

«La réalité est cruelle»

Faut-il craindre une aggravation de la situation d'ici à 2030, alors que le SIES prévoit une augmentation de l'ordre de 3,7% du nombre d'étudiants dans l'enseignement supérieur par rapport à 2020? Quelles sont les solutions pour ne pas faire face dans quelques années à une crise encore plus importante? Est-il nécessaire de mieux filtrer à l'entrée en L1, au risque de laisser d'autant plus de néobacheliers motivés sur la touche?

Le gouvernement a pour projet de lancer une plateforme similaire à Parcoursup d'ici à 2023, censée faciliter l'accès en master. Le ministère mène en ce moment une série de concertations avec l'ensemble des acteurs de l'enseignement supérieur, dont la restitution est prévue après l'été.

Une lettre rédigée et partagée sur les réseaux sociaux par Bruno Py, professeur de droit privé et sciences criminelles à l'université de Lorraine, à l'attention d'un député qui demandait de «l'indulgence» pour un étudiant dont la candidature en master avait été refusée, nous offre peut-être quelques pistes:

«La réalité est cruelle. Faute de capacités d'accueil suffisantes, de nombreux étudiants se retrouvent aujourd'hui sans solution, sans choix, sans droit. [...] Monsieur le député, votre mandat et votre qualité de parlementaire vous donnent deux moyens de corriger cette situation, soit [en] proposant de supprimer la sélection, soit en augmentant les budgets des universités, donc leurs capacités d'accueil.»

La seconde option ne semble pas être privilégiée par l'équipe ministérielle. En 2022-2023, sera financée «la montée de la cohorte au titre de la deuxième année de master, de façon à ce que les étudiants concernés puissent effectuer un cursus complet». C'est-à-dire pas plus que les 4.388 places supplémentaires déjà ouvertes en 2021.

*Les prénoms ont été changés.

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