Égalités / Société

Pourquoi les culottes sont-elles décorées de petits nœuds?

Temps de lecture : 4 min

À la croisée de l'infantilisation et de la sexualisation, le ruban souligne le fantasme de la femme-enfant dont on a du mal à se débarrasser.

Le nœud est devenu synonyme de féminité: rares sont les hommes qui portent des slips à petits nœuds roses ou blancs et quand bien même ils le voudraient, il leur faudrait chercher longtemps pour mettre la main dessus. | penki .ir via Unsplash
Le nœud est devenu synonyme de féminité: rares sont les hommes qui portent des slips à petits nœuds roses ou blancs et quand bien même ils le voudraient, il leur faudrait chercher longtemps pour mettre la main dessus. | penki .ir via Unsplash

Que l'on passe au rayon culottes des enseignes de fast fashion ou dans des boutiques de lingerie raffinée, les sous-vêtements ont souvent un élément en commun: un petit nœud, posé au centre du vêtement, qu'il s'agisse d'une culotte ou d'un soutien-gorge. Symbole de l'enfance et incontournable de l'imaginaire de la fête, le nœud s'invite dans l'intimité des femmes de tout âge. Mais ce petit ruban, auquel on ne prête plus attention tant il est devenu banal, renferme son lot de symboles qui ne respirent pas franchement la modernité.

Aujourd'hui purement décoratif, le nœud n'est pourtant pas arrivé au-dessus du pubis des femmes par hasard. «Nous n'avons pas trouvé d'éléments précis sur la date d'apparition des nœuds sur les culottes, mais il semble que dès le début, le ruban était utilisé comme un lien pour fermer et tenir les culottes féminines», rapporte Sylvain Besson, chargé des collections textiles au Musée d'art et d'industrie de Saint-Étienne. En 2021, le musée a organisé l'exposition virtuelle «Les Rubans de l'intime», revenant sur cette décoration ornant les sous-vêtements du XIXe à nos jours.

Une poignée de siècles avant notre ère, bien avant la création de l'élasthanne, le ruban était ainsi noué de sorte que les culottes ne glissent pas jusqu'aux chevilles de leurs propriétaires. Au centre des soutiens-gorge, on lui trouve également l'utilité de venir cacher des points de couture peu esthétiques.

Dénouement et jeux de séduction

Associé au luxe depuis le XVIe siècle, le nœud est également censé être un gage de qualité, en lingerie comme en parfumerie ou en chocolaterie. Dans la culture chrétienne, un nœud bien fait et des attaches invisibles sont par ailleurs synonymes de vertu, comme l'explique l'historienne de l'art et spécialiste de l'histoire de la mode Elise Urbain Ruano dans son article «Le ruban sens dessus dessous–Aspects visuels, historiques et symboliques», publié dans le catalogue de l'exposition du musée stéphanois.

«Sous son peignoir, Madame de Pompadour porte une échelle de rubans, dont le nœud supérieur, plus gros que les autres, est posé au creux du décolleté et porte un nom: le “parfait contentement”. Il est emblématique du ruban à caractère ornemental, un grand nœud qui ne lie rien mais annonce un contrôle complet de son apparence. A contrario, le ruban dénoué trahit les mauvaises mœurs», y indique-t-elle. La mode des négligés, au XVIIIe siècle, abandonne la profusion de rubans au profit d'un nœud unique, plus lâche et au potentiel érotique plus fort.

Ce n'est que dans la cour de Louis XIV que le ruban noué se charge de tout son potentiel érotique, devenant un signe de luxe autant que d'ostentation. «Il ne s'agit pas que de l'objet, mais de ses modes de représentation: isolé, dénoué, coloré afin de le mettre en valeur visuellement. Légère et fragile barrière de l'intimité, il se noue et se dénoue au gré des jeux de séduction», poursuit l'historienne.

Et les sous-vêtements masculins?

Au fil des siècles et des collections textiles, le nœud envahit la lingerie féminine: le tissu doit sublimer les corps et les offrir au regard, non pas leur offrir confort ou liberté de mouvement.

Dans sa thèse «La robe, du voir au voile–Pour une psychopathologie du corps féminin habillé», Ludivine Beillard-Robert revient sur les fondements de ces pièces: «Au principe de la mode féminine se noue l'attrape du donner-à-voir, de sorte qu'agrafes, lacets et nœuds se positionnent comme attrape-regard. Telle est la fonction des agrafes, lacets et nœuds habilement agencés sur les bords d'un corsage, la fente d'une jupe ou le dos d'une robe, d'être précisément ce quelque chose au-delà de quoi il demande à voir.»

Si les jeux de séduction de Versailles et les corsets qui coupent la respiration ne sont plus monnaie courante, les nœuds sur les sous-vêtements sont quant à eux toujours bien ancrés dans le présent, des rayons enfant aux rayons femme. Associé au boudoir, à une sexualité légère et donc à un certain fantasme, le nœud est à la lingerie ce que le yaourt au bifidus actif est à la nourriture de filles, et le tacos trois viandes à la nourriture de mecs: une victime de la contamination genrée.

Autrement dit, il est devenu un tel synonyme de féminité que l'autre genre n'en veut plus. Rares sont en effet les hommes à porter des slips ou caleçons à petits nœuds roses ou blancs et quand bien même ils le voudraient, il leur faudrait sans doute chercher longtemps pour mettre la main dessus. La mode masculine a laissé tomber le nœud à partir de 1800, ne tolérant le ruban que sur des titres respirant la virilité comme la Légion d'honneur ou l'ordre des Palmes académiques.

La vierge et la putain

Outre le rôle d'attrape-regard que l'industrie textile a bien voulu lui donner, le nœud sur la lingerie vient aussi valoriser des courbes féminines normées. Alice Pfeiffer, journaliste spécialiste de l'anthropologie de la mode et des gender studies, voit dans ces petits bouts de ruban aux apparences anodines une énième injonction.

«Le nœud sur la culotte est posé au-dessus du pubis de façon à jaillir d'un ventre plat, il suffit d'avoir un peu de bide pour ne plus le voir, tandis que celui positionné au creux de la poitrine jaillit entre des seins très remontés et collés ensemble... Le nœud promeut un corps très juvénile.» Un ventre lisse, des seins bien en place et quelques pièces de ruban pour décorer le paquet cadeau.

À la croisée de l'enfance et de la femme aux mœurs légères, le nœud véhicule une image somme toute paradoxale et un brin dérangeante. L'industrie textile continue de valoriser le fantasme de la femme-enfant en proposant des culottes ornées de nœuds aux petites filles, adolescentes et femmes, avant de passer directement aux dessous neutres destinés aux seniors.

«On est encore mal à l'aise avec la femme mature et on ne sait pas à quoi ressemble une femme, dans un lexique valorisant non infantilisé. On manque d'images de femmes qui ne soient ni très jeunes ni du troisième âge. Même dans la lingerie, on est toujours dans la dichotomie de la vierge et de la putain», analyse Alice Pfeiffer. La tendance #dollcore sur TikTok et le retour en force de l'esthétique Y2K sont loin de signer la fin des culottes à nœuds, bien au contraire. Avec cette dernière mode, c'est d'ailleurs au tour des strings qui dépassent de faire leur grand retour. Mais sans nœuds, les strings.

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