Société

L'été, ma saison détestée

Temps de lecture : 4 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Je suis tellement allergique à la chaleur que j'aimerais vivre dans une contrée où jamais le soleil ne brille.

Passé 20 degrés, je commence à me liquéfier. | Kadir Celep via Unsplash
Passé 20 degrés, je commence à me liquéfier. | Kadir Celep via Unsplash

De toutes les choses que je peux haïr en ce monde –et dieu sait qu'elles sont nombreuses–, la chaleur remporte de loin la Palme d'or, toutes catégories confondues. La chaleur, c'est mon ennemi, mon cauchemar, mon adversaire le plus redoutable, celui que je crains le plus. Si je m'écoutais, je vivrais en Arctique, à poil dans mon igloo, sans parler à personne si ce n'est à quelques manchots désœuvrés.

Je ne comprends pas d'où me vient cette aversion. Ma mère, ma grand-mère, probablement des générations entières ont vécu des siècles durant sous le chaud soleil de la Tunisie. En toute logique, quand bien même ce sang s'est-il mêlé à un autre venu d'Europe de l'Est, sang-froid et glacé capable de résister aux hivers les plus intrépides, j'aurais dû hériter de quelques gènes susceptibles de me rendre la chaleur agréable.

Au lieu de quoi, à peine le baromètre affiche une température supérieure à 20 degrés que déjà je suffoque et à partir de là, chaque degré supplémentaire est comme une nouvelle étape vers l'enfer. Passé 25, je me liquéfie. Au-delà de 30, je suis comme mort, tout juste bon à implorer le fossoyeur de m'enterrer vivant. C'est comme une malédiction, une punition divine qui se serait abattue sur moi et me rendrait inapte à évoluer sous des cieux ensoleillés.

Ne me parlez jamais de plage, de serviette allongée sur le sable chaud, de crème à bronzer, de maillot de bain qui laisse mes jambes surpuissantes exposées au soleil. J'exècre tout ce qui entretient un quelconque rapport avec le soleil et ses joies supposées. Rester planté comme un ahuri sous un parasol brûlant comme une mer d'acier serait pour moi la pire des tortures, un supplice auquel sous aucun prétexte je ne me plierais. Vacanciers, touristes, faune locale qui s'offrent au soleil comme d'autres à un dieu vaudou, sachez que je vous maudis, vous et toute votre clique. Moi, je suis un homme de l'ombre, de l'ombre de l'ombre même; là où jamais le soleil ne perce, avec trois bobs sur la tête, vous me trouverez.

Pour mon plus grand malheur, je vis dans un appartement où sitôt les premiers bourgeons de l'été apparus, la température grimpe à 25 degrés pour ne plus redescendre avant des mois, et ce de jour comme de nuit. Mystère des fluides, étroitesse des fenêtres, erreur de conception, architecte versé dans la haine des juifs, propriétaire grippe-sou, chat à la fourrure envahissante, femme aux exhalaisons torrides, tout dans cet appartement contribue à transformer ma vie en un cauchemar ininterrompu.

C'est que la chaleur rend bête, atrophie la matière grise du cerveau, transforme le plus alerte des esprits, surtout un agile et vif comme le mien, en une mélasse hébétée à peine capable de chercher sur le net de quoi alléger ses souffrances. Du linge trempé devant le four à micro-ondes aux glaçons ingérés par voie anale, rien ne marche jamais et je reste là, hagard, assommé par le poids de ma propre bêtise.

En tout endroit, surtout autour de mon lit, j'ai installé une batterie de ventilateurs si bien que ma maison ressemble à un hall d'exposition d'appareils domestiques. Tout tourne, vrombit, tournoie dans un vacarme qui n'est pas sans rappeler celui d'une fusée supersonique au moment de son décollage. Pour nous parler avec ma compagne, nous utilisons des mégaphones, et quand tous les appareils sont à leur maximum, tant souffle le vent que c'est de cordes qu'il nous faut pour nous déplacer d'une pièce à l'autre.

L'année dernière j'ai bien acheté un climatiseur portatif, mais depuis le début de la guerre en Ukraine, je ne l'utilise guère. Comme tout bon citoyen de cette planète, je m'initie à la sobriété énergétique. Quand je craque et finis par l'allumer, j'ai tellement mauvaise conscience pour le devenir de la Terre que comme un fou furieux, ivre de remords, je me mets à planter des arbres au milieu de mon salon, nu comme un ver. Ou bien je me flagelle le cuir chevelu à coups de cannes de bambou issues de l'agriculture biologique.

Physiquement, je ne ressemble plus à rien. Je n'ai pas d'appétit. Les rares fois où j'ouvre le frigo, c'est pour m'emparer d'une bouteille d'eau fraîche, rituel répété si souvent que ma vessie ressemble à un complexe nautique où l'eau coule de toutes parts. Je vais si souvent aux toilettes que s'est creusé sur le parquet le sillon de mes pas quand lourdement je m'en vais la vider –ma vessie s'entend.

Cauchemar de ma vie en été. Ma respiration est lourde, mes aisselles abritent des flaques de sueur et mon humeur est si sombre que même mon chat quand il lui prend d'avoir faim n'ose m'approcher. Avec tous ces ventilateurs qui vibrionnent nuit et jour, je finis par avoir des hallucinations où, porté par le vent, je me vois voler de pièce en pièce avant de me manger en pleine poire la fenêtre de la cuisine.

Avec le réchauffement climatique et ses ravages, j'ignore comment je vais survivre. J'ai déjà quitté la France pour le Canada, mais même ici on étouffe. Je rêve de revenir à l'époque glacière, quand la Terre grelotait de froid. Mon seul espoir est de mourir avant que la planète ne devienne une vraie fournaise. Avec un peu de courage, je pourrais devenir le premier immolé climatique. J'irais sur une plage quelconque m'asperger d'essence pour protester contre l'inertie des gouvernements incapables d'enrayer la hausse des températures.

Je serais l'égal de Greta Thunberg, une icône interplanétaire.

En attendant, faut que je pisse.

Quoi?

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