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Budapest, ville tremplin pour les jeunes acteurs porno

Temps de lecture : 7 min

Connue depuis la décennie 1990 en Europe pour son industrie pornographique, la capitale hongroise accueille chaque année des centaines de jeunes acteurs et actrices qui cherchent à faire décoller leur carrière naissante.

Malgré les normes de beauté auxquelles il faut obéir, les tournages difficiles et l'incompréhension, parfois totale, de leur famille, les acteurs et actrices s'accrochent. | Victoria Lavelle
Malgré les normes de beauté auxquelles il faut obéir, les tournages difficiles et l'incompréhension, parfois totale, de leur famille, les acteurs et actrices s'accrochent. | Victoria Lavelle

À Budapest (Hongrie).

Irina* et Alberto, 25 et 28 ans, sont assis sur le canapé de la suite luxueuse d'un hôtel du VIIe arrondissement de Budapest. Blottis l'un contre l'autre, les mains entremêlées, ils ont les yeux rivés sur Instagram. À côté d'eux, Alexandra*, une rousse à la silhouette élancée, se fait maquiller. Le tournage va commencer. Ils sont tous acteurs porno et travaillent dans la capitale hongroise depuis quelques mois.

«On a toujours été très actifs sexuellement. Baiser, on adore ça. On a commencé il y a un an à faire des vidéos que tous les deux et, il y a six mois, on a déménagé ici», raconte Alberto dans son appartement budapestois. Avec Irina, ils se sont rencontrés à Madrid, où ils fréquentaient le même groupe d'amis, et sont tombés amoureux.

Dès qu'on les voit, on ne peut s'empêcher de se dire qu'ils ressemblent à des beautés de magazine. Elle, physique de mannequin: yeux de biche, cheveux longs teints en blond, bouche pulpeuse. Lui, gabarit de bodybuilder: muscles saillants, marcel et short de sport. Ils vivent tous les deux dans un joli appartement du centre de la ville avec Leia, leur pitbull nommé ainsi d'après la princesse de Star Wars et adopté en Hongrie à leur arrivée.

Alberto, gabarit de bodybuilder, et Irina, physique de mannequin, se sont installés à Budapest pour percer dans le milieu du porno. | Victoria Lavelle

Irina a fait des études de droit en Espagne, où elle vivait chez ses parents médecins. Quand on lui demande si sa famille est au courant de sa profession actuelle, elle répond: «Ma sœur a vu des vidéos de moi sur internet et a averti mon père. Mes parents ne me parlent plus. Ils sont très stricts, ils ne me laissaient jamais sortir m'amuser, je devais tout le temps travailler. Le porno a été un moyen de gagner mon indépendance.»

Alberto est également issu d'un milieu aisé: des parents hauts fonctionnaires, une scolarité bilingue, des séjours aux États-Unis tous les ans. Sur ses bras, des tatouages à demi effacés, qui datent de l'époque où il voulait être militaire. Avant le porno? «Je ne faisais pas grand-chose. J'étais dealer, je me défonçais à la cocaïne et autres substances.»

Le rêve américain

À Budapest, les conditions sanitaires sont irréprochables, un test pour repérer les IST tous les quinze jours, pléthore d'agences et de boîtes de production: l'industrie du porno y est bien plus professionnelle qu'en France, où seuls Dorcel et Jacquie et Michel s'imposent face à des milliers de contenus amateurs.

Mimi, actrice finlandaise âgée de 24 ans, s'y est installée il y a un an. Le lycée terminé, cette beauté nordique s'est mise à enchaîner les petits boulots après des fiançailles annulées. Auxiliaire de vie pendant le premier confinement, elle a perdu son travail et commencé à publier des vidéos. «J'ai toujours été très sexuelle. J'avais des orgasmes à 8 ans! Dès ma majorité, je postais des nudes [photos dénudées, ndlr] sur Instagram. Avec mes amis, on rigolait en se disant que j'allais devenir actrice porno, ce que j'ai finalement fait.»

«En Amérique, toutes les pratiques sont stipulées avant le tournage. Pour une actrice, c'est un véritable avantage, cela permet d'écarter tout abus.»
Mimi, actrice porno

Pour Mimi, partir à Budapest était obligatoire: «C'est là qu'on trouve le plus de travail et qu'on peut se faire repérer par des producteurs américains.» Les États-Unis? Elle en rêve. Pour les acteurs, La Mecque s'appelle Los Angeles: meilleurs tarifs, meilleur encadrement, meilleurs agents.

Selon les dires de la jeune actrice, les conditions de travail y sont plus sûres. Si elle affirme ne jamais avoir été victime d'abus pendant l'un de ses tournages, l'aspect «procédurier» des studios américains représente à ses yeux une sécurité. «En Amérique, toutes les pratiques sont stipulées avant le tournage. Pour une actrice, c'est un véritable avantage, cela permet d'écarter tout abus», souligne-t-elle. A contrario, rares sont les productions européennes à mentionner avec précision et à l'avance les pratiques attendues pour une scène.

OnlyFans, pour se faire repérer
et gagner quelques sous

En parallèle de ses tournages, Mimi Cica entretient et anime scrupuleusement ses réseaux sociaux. Le téléphone scotché à sa main, elle scrute machinalement sa page Instagram. «Les réseaux sociaux, c'est notre vitrine. D'un côté, nos fans suivent notre carrière et peuvent avoir un aperçu de notre travail. De l'autre, c'est aussi un moyen de se faire repérer par des producteurs ou des studios», pointe-t-elle.

Ces plateformes sont désormais essentielles pour les acteurs pornos. Ils dirigent leur public vers leurs comptes OnlyFans. Le site, hébergé à Londres est un réseau social fonctionnant sur abonnement. Les créateurs de contenus perçoivent une rémunération grâce aux abonnements contractés par les utilisateurs.

Les professionnels du X ont tous leur compte personnel. Monnayant quelques dizaines d'euros, leurs fans peuvent accéder à l'ensemble de leurs contenus. Concernant les revenus dégagés par cette activité en ligne, les acteurs et actrices restent tous discrets. Dans un milieu où le sexe est omniprésent, l'argent est tabou.

Sodo, boulot, dodo

Le Français Pierre Woodman est, avec Rocco Siffredi, acteur mondialement connu installé à Budapest, «le grand manitou du système», comme l'explique son acteur fétiche David Perry. Les deux réalisateurs sont autant adorés que décriés. Ancien policier, Pierre Woodman a fondé sa société de production et vit en Hongrie depuis vingt-neuf ans. Il réalise, produit et n'hésite pas à passer devant la caméra.

Ce qu'il préfère: initier de jeunes actrices à la pénétration anale et autres pratiques réputées difficiles. «C'est l'un des producteurs qui paie le mieux», assurent Dorian et Cassie, couple d'acteurs passés par Budapest et maintenant expatriés aux États-Unis. Mimi, Irina et Alexandra font partie de ces centaines de «Woodman girls», dont les minois et performances sont classés par catégories sur son site internet, sur lequel un abonnement est obligatoire pour accéder aux contenus.

Ce jour-là, la Woodman girl, c'est Baby Kxtten, une Anglaise de 22 ans. Elle ne vit pas à Budapest, mais multiplie les allers-retours: «Je voyage tellement que quand je suis en Angleterre, j'ai l'impression d'être en vacances!», rit-elle. Ongles manucurés, faux cils, cheveux longs, roses tatouées sur les cuisses, elle se fait maquiller par Gabi, make up artist avec qui Woodman travaille depuis plus de vingt ans.

Seule imperfection sur son physique harmonieux: des marques de brûlure sur les fesses, survenues après le tournage d'une scène de carpet fucking («sexe sur tapis»). Ni une, ni deux, Gabi se saisit d'un rouge à lèvres, avec lequel elle écrit «slut» («salope») pour cacher ces marques que l'on ne saurait voir. Pierre Woodman, ravi, s'empresse de prendre un selfie à côté du postérieur peinturluré de l'actrice, qui s'en amuse.

«Quand je me fais prendre, je pense à mes courses»

Debout devant la maquilleuse pour une ultime retouche fessière, Baby Kxtten répond, face caméra, aux questions du producteur: «Es-tu d'accord pour une double pénétration vaginale et anale?», «oui», «pour une double anale?», «oui», «pour des claques sur le corps et le visage?», «oui».

Baby Kxtten est une Woodman girl. Avant sa scène, l'Anglaise de 22 ans se fait maquiller par Gabi, make up artist avec qui Pierre Woodman travaille depuis vingt ans. | Victoria Lavelle

De l'autre côté de la suite d'un hôtel chic de la capitale hongroise, située sous les combles à l'abri des regards indiscrets, patientent deux acteurs. Dernière étape avant de commencer à tourner: les échanges de tests IST. «Un faux certificat, et l'acteur se fait radier du milieu», assure le chef avec fermeté.

Le bouton REC d'une petite caméra est enclenché, le spectacle commence: corps galbés, effluves de lubrifiant et de fluides corporels, pubis rasés, plaisirs simulés. Deux hommes, une femme et un fantasme bien connu: celui du plan à trois. Entre deux insultes sexistes s'enchaînent les fellations, les positions acrobatiques, les cris bestiaux. Une heure de show. Car le porno, c'est avant tout de l'acting. «Quand je me fais prendre, je pense à mes courses, ou à ce que je vais faire après», plaisantait Irina. Quant au plaisir, il n'a pas sa place dans un tournage, «à part peut-être quand je jouis, mais c'est vraiment minime», précisait Alberto.

Une fois la scène terminée et les gémissements tus, les acteurs prennent une douche fraîche avant de se rhabiller, récupèrent leur cash, se font la bise et rentrent chez eux ou partent déjeuner entre collègues. Une journée classique, en somme.

Dopage et stéroïdes

Marcus* approche de la trentaine et rêve lui aussi d'une carrière internationale. Les États-Unis sont son eldorado. Pour atteindre cet objectif, il ne recule devant aucun sacrifice. Assis dans son salon aux côtés de sa petite amie, un joint dans une main et un verre de bière dans l'autre, il reconnaît s'injecter des stéroïdes, afin de préserver son corps sculpté de longues heures en salle de musculation.

Tout en discutant, Marcus regarde sa montre. Discrètement, il sort d'une étagère une seringue et va chercher un flacon dans son réfrigérateur. L'air de rien, il confirme que le produit est un stéroïde. Il pose son joint, se tourne vers celle qui partage son quotidien. Sans un mot, elle se saisit de la seringue et lui injecte le précieux liquide.

Chez l'acteur, les injections de stéroïdes se doublent avec celles de produit dopant pouvant allonger la durée d'érection lors des tournages. Marcus admet sans gêne prendre un trimix, c'est-à-dire un mélange de trois médicaments injectables, utilisé pour traiter la dysfonction érectile. Ce qui lui permet de faire durer ses érections pendant plusieurs heures.

Sous le manteau, les 10 ml se négocient aux alentours de 400 euros. La liste des effets secondaires est longue: troubles du métabolisme et de la nutrition, affection du système nerveux, risque d'arrêt cardiaque, etc. Mais ces complications n'inquiètent pas Marcus. «C'est le prix à payer pour percer dans ce monde», lance-t-il avec sérieux. Concernant la manière dont il se procure le produit, il reste silencieux et se contente de dire qu'il «connai[t] quelqu'un qui s'occupe de ça pour [lui]».

Malgré les normes de beauté parfois insupportables auxquelles il faut obéir, les risques sanitaires liés aux piqûres, les tournages difficiles et l'incompréhension, qui peut être totale, de leur famille, les acteurs et actrices s'accrochent.

Dans le futur, Alberto aimerait produire ses propres films, et Irina devenir actrice, «comme cette ex-pornstar américaine [Chloe Cherry, ndlr] qui a joué dans Euphoria», une série américaine à succès. Mimi vise les États-Unis, ou une carrière à la Erika Lust, réalisatrice de porno féministe. Baby Kxtten, elle, pense à court terme: «Je pars à Paris à la fin du mois avec une amie du X, je n'y suis jamais allée. On me dit que ça ressemble à Londres?»

*Les prénoms ont été changés.

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