Santé / Société

Avoir recours à la chirurgie esthétique n'est pas un «acte d'amour envers soi-même»

Temps de lecture : 7 min

La beauté et l'image corporelle sont devenus des impératifs de notre société moderne. Mais il est faux de penser que cette industrie veut notre bonheur.

La croyance selon laquelle «se faire opérer est un acte d'amour envers soi-même» a le vent en poupe. | Sam Moghadam Khamseh via Unsplash
La croyance selon laquelle «se faire opérer est un acte d'amour envers soi-même» a le vent en poupe. | Sam Moghadam Khamseh via Unsplash

Les produits de beauté, les procédures cosmétiques et la chirurgie esthétique n'ont apparemment qu'un but: modifier votre apparence. Pourtant, les changements physiques sont souvent présentés par les célébrités, les médecins et les patients comme une intervention psychologique. «Ce que vous faites, c'est reconstruire l'estime de soi [des patients], ce qui n'a rien de superficiel», affirmait le chirurgien plasticien brésilien de renommée mondiale Ivo Pitanguy. «C'est plus profond.»

Aujourd'hui, la croyance selon laquelle «se faire opérer est un acte d'amour envers soi-même» (pour paraphraser un chirurgien plasticien texan) a le vent en poupe. Elle fait l'objet de nombreux articles scientifiques, dont beaucoup prétendent que la chirurgie esthétique améliore «la joie de vivre, la satisfaction et l'estime de soi». Elle est promue dans des articles issus de presse qui établissent un lien entre la santé mentale des adolescentes et leur apparence physique.

Pour certains chirurgiens et parents, «la possibilité de transformer une adolescente ayant une faible estime de soi et un nez disgracieux en une personne bien dans sa peau mérite souvent d'être exploitée, rapportait le New York Times en 2009, car une opération réalisée au bon moment pourrait prévenir des comportements destructeurs, notamment des troubles du comportement alimentaire, des actes de harcèlement et des automutilations».

Une idée renforcée par la culture d'entreprise et la publicité: «Tout le monde mérite d'être à son maximum de beauté et de bien-être», affirme ainsi le site web du «bar à cosmétiques» Alchemy 43.

Tous ces exemples contribuent à placer ces interventions apparemment superficielles sur un continuum de «bien-être» –une modification physique ayant des répercussions positives sur la santé mentale et psychique. Quand vous pensez à votre amie qui passe son temps à regarder des posts de chirurgie esthétique sur Instagram, vous vous demandez peut-être si une opération du nez lui procurerait vraiment la paix de l'esprit... mais qui sait si, en votre for intérieur, vous ne pensez pas que vous seriez un peu plus heureuse avec un menton mieux dessiné?

Parce que c'est exactement ce que je veux dire quand je parle de l'aspect purement cosmétique: bien que les frontières soient en réalité poreuses, je n'ai pas l'intention de critiquer la chirurgie reconstructive ou d'affirmation de genre, mais plutôt les procédures qui érigent en modèle les diktats de la mode en matière d'esthétique.

En effet, la question de savoir si et comment les traitements cosmétiques améliorent le bien-être d'une personne reste ouverte –et il est d'autant plus difficile d'y répondre que l'industrie de la beauté n'a, évidemment, pas pour premier objectif votre bonheur.

Image corporelle et estime de soi

C'est une vérité bien établie et documentée que les procédures cosmétiques peuvent booster la confiance en soi, du moins dans certains cas.

Dans une étude publiée en 2018 dans la revue Dermatologic Surgery Joseph Sobanko, professeur associé de dermatologie à l'hôpital de l'université de Pennsylvanie, et ses collègues ont, par exemple, examiné comment les injections réalisées pour atténuer les signes de l'âge affectaient la perception que leurs patientes avaient d'elles-mêmes. Les chercheurs ont interrogé soixante-quinze patientes, avant et après l'intervention.

Pour mesurer la satisfaction en matière d'image corporelle, les personnes ont utilisé l'échelle d'apparence Derriford, qui contient des questions ou des affirmations telles que: «Quel est votre degré de malaise lorsque vous allez à la plage?» D'après cette mesure, l'image corporelle s'est améliorée pour 75% des patientes après l'injection– un résultat spectaculaire. Mais l'estime de soi, mesurée à l'aide de l'échelle de Rosenberg, qui demande aux personnes d'évaluer des affirmations telles que «J'ai l'impression de ne pas avoir beaucoup de raisons d'être fier/fière» est restée inchangée.

On peut interpréter ces données de plusieurs manières. Un argument possible est que l'estime de soi, du moins telle que définie précisément par les psychologues, n'est pas réellement un problème pour les personnes qui ont recours à la chirurgie esthétique (du moins dans cette petite étude).

En effet, les patientes de l'étude de Sobanko affichaient un score moyen d'estime de soi particulièrement élevé: il était de 24,7 (sur 30 points possibles sur l'échelle de Rosenberg) avant l'injection. En revanche, la chirurgie plastique ou esthétique pourrait affecter «l'image corporelle», un terme complexe, aux implications à la fois profondément personnelles et en même temps indissociables des normes sociales et commerciales.

Il est important de noter que, selon Sobanko, les résultats des patientes dépendent beaucoup de leurs attentes au départ. Celles qui pensaient voir leur visage transformé par une rapide visite chez le médecin ont inévitablement été déçues, tandis que celles qui espéraient des améliorations plus modestes ont probablement été plus satisfaites sur le long terme.

La distinction établie par Sobanko entre l'estime de soi et l'image corporelle demeure instructive, en ce qu'elle établit une différence entre «être à l'aise avec soi» et «être à l'aise avec son corps». Si une modification physique peut aider une personne à avoir un meilleur rapport, très spécifiquement, avec son enveloppe corporelle, elle ne modifie pas nécessairement son sentiment général de bien-être –ou, si c'est le cas, la chaîne de causalité est compliquée.

Impératif moral

Selon Heather Widdows, spécialiste de philosophie morale et autrice du traité Perfect Me: Beauty as an Ethical Ideal paru en 2018, s'attendre à ce qu'une amélioration cosmétique modifie notre moi intérieur est un présupposé moderne.

Au XIXe siècle, les gens écrivaient dans leur journal intime qu'ils voulaient changer leur moi intérieur –être moins enclins à la colère ou plus pieux. Si la mode et le maquillage ont longtemps séduit par leur pouvoir de transformation, c'est aujourd'hui le désir d'améliorer leur moi physique qu'expriment les femmes (et de plus en plus d'hommes). Avoir des cheveux plus brillants, une peau plus lisse et un corps plus svelte font désormais partie de nos résolutions du Nouvel An.

Selon Heather Widdows, c'est au XXe siècle que le corps devient effectivement le soi. Et cela signifie que perfectionner son enveloppe corporelle est désormais un impératif moral –une affaire de grande importance, une raison d'agir, une façon de signaler aux autres sa valeur en tant qu'individu et, peut-être, d'intérioriser cette valeur.

Mais comme chacun ou presque le sait par expérience, avoir un «corps présentable» peut devenir un enjeu à haut risque: l'identification du corps au soi a gagné tous les aspects de la vie. Les gens ont l'impression qu'ils doivent être beaux (ou quelque chose d'équivalent, comme «toniques» et «vigoureux») pour être de bons employés de banque, de bons conjoints ou de bons parents.

Il est évident que l'idéal de beauté est inatteignable. Mais que vous fassiez repulper vos lèvres ou que vous opposiez une farouche résistance, cet idéal demeure.

Ce n'est pas la faute de l'individu, ni une évolution accidentelle des mœurs –c'est le résultat de tout un système de biens, de services et d'images. «Les produits de beauté ne sont qu'un substitut à la confiance en soi qui a été confisquée par les critères esthétiques», déclare Jessica DeFino, journaliste beauté. Et bien sûr, parmi les principaux promoteurs de ces critères, on trouve les personnes et les entreprises qui vendent les produits de beauté censés vous aider à les atteindre. Si on a convaincu une personne que ses lèvres sont trop minces, alors les repulper pourrait très bien lui redonner confiance en elle –mais seulement parce qu'on a développé chez elle un complexe au préalable.

Malheureusement, cette gymnastique qui consiste à saper le bien-être des gens –et à le restaurer par des moyens de plus en plus coûteux– crée une situation dans laquelle une personne retrouve confiance en elle, mais au détriment d'une autre. «Les interventions cosmétiques peuvent atténuer l'angoisse de vieillir chez l'individu qui en bénéficie, souligne DeFino, mais elles aggravent en réalité le problème pour la collectivité.»

Et quand n'importe qui peut entrer dans le médispa de son quartier ou créer un compte dans une pharmacie en ligne et enrichir ainsi son arsenal anti-âge, «on assiste à un phénomène de surenchère, écrit Heather Widdows, qui entraîne un rétrécissement de ce qui est acceptable ou normal et une expansion parallèle de ce qui est considéré comme anormal». Les lèvres pulpeuses deviennent soudain la norme et vos lèvres, pourtant parfaitement normales, commencent à vous poser problème.

Il est évident que l'idéal de beauté est inatteignable. Mais que vous fassiez repulper vos lèvres ou que vous opposiez une farouche résistance, cet idéal demeure. C'est un problème que nous ne pouvons résoudre qu'ensemble, affirme Clare Chambers, philosophe politique et autrice de Intact: A Defense of the Unmodified Body. Chambers écrit que les gens ont le droit de modifier leur apparence, mais qu'«ils ont également le droit de vivre dans une société qui ne déprécie pas en permanence le corps qui leur est donné».

Nous n'y sommes pas encore, mais Clare Chambers a bon espoir que la montée du mouvement pour l'acceptation corporelle, une réglementation plus stricte des entreprises de cosmétiques et de leurs publicités, ainsi qu'une évolution de nos «régimes visuels» (l'exposition à des images de corps handicapés, de corps obèses et d'autres type de corps marginalisés –en d'autres termes, la diversité naturelle chez l'humain et pas seulement les corps retouchés des mannequins et des célébrités) soient un bon début.

Ensemble, ils font entrevoir un monde dans lequel notre apparence ne serait plus perçue selon l'alternative binaire de la confiance ou de la honte. En d'autres termes: nos corps pourraient simplement exister. Indépendamment de notre estime de nous-même.

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