Société

Perdre un ami proche, c'est vivre un deuil privé de ses droits

Temps de lecture : 8 min

Que ce soit par l'entourage, les employeurs ou la société en général, beaucoup de personnes endeuillées estiment leur souffrance insuffisamment prise en considération. Pourtant, comme pour n'importe quel deuil, le traumatisme est puissant.

On peut être beaucoup plus affecté par la mort d'un ami que par celle de quelqu'un de notre fratrie dont on se sentait moins proche. | Sharon McCutcheon via Unsplash
On peut être beaucoup plus affecté par la mort d'un ami que par celle de quelqu'un de notre fratrie dont on se sentait moins proche. | Sharon McCutcheon via Unsplash

«Je me souviens très bien du jour où c'est arrivé. C'était un dimanche, il ne faisait pas trop froid et le téléphone de la personne avec qui je vivais à l'époque s'est mis à sonner. J'ai tout de suite pensé que c'était notre ami qui nous appelait pour nous proposer une sortie, car c'était notre rituel du dimanche quand la météo était au beau fixe. Mon ex a décroché. Il est parti s'isoler dans une pièce, puis est revenu me voir en me demandant de rester calme. Il m'a annoncé que notre ami était mort, qu'il s'était suicidé dans la nuit.»

Le décès de l'ami de L. est survenu en octobre 2014. C'est arrivé comme ça, subitement. La veille, elle avait vu sur Facebook des photos de lui à un concert. «Il était souriant, il avait l'air bien selon moi. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J'avais l'impression qu'on me faisait une mauvaise blague, je lui ai même envoyé un message sur Facebook. J'ai attendu longtemps qu'il me réponde. En vain. C'est après, quand j'ai fini par réaliser, que je me suis effondrée.»

«Ça fait cinq ans et je suis toujours dévasté», témoigne Maxime, qui a aussi perdu brutalement son meilleur ami dans un accident de voiture. «J'ai été plusieurs fois confronté à la mort dans ma vie, notamment avec des membres de ma famille. Mais cette douleur-là, elle est incomparable.»

«Aujourd'hui encore, le choc vécu après la perte d'un ami proche est trop sous-estimé», juge Marie Tournigand, déléguée générale de l'association Empreintes, spécialisée dans l'accompagnement du deuil. «Il y a une attitude répandue qui consiste à hiérarchiser la douleur liée au deuil. On estime que la perte la plus importante serait celle d'un enfant, puis d'un conjoint, puis d'un parent. Cela contribue au repli sur soi de la personne qui a perdu un ami, à qui on ne laisse pas la possibilité d'exprimer sa souffrance et de témoigner le lien et l'affection qu'elle avait pour cette personne.»

Quatre ans de séquelles

Si la souffrance liée à la perte d'un ami proche est moins reconnue par l'entourage, le monde du travail, ou même la société en général, les séquelles physiques et psychologiques peuvent en revanche être bien présentes. Une récente étude de l'Université nationale d'Australie évoque des répercussions pendant quatre ans, alors que des études antérieures évoquaient une durée de douze mois.

«L'intensité du deuil et sa durée varient d'une personne à l'autre, selon la nature du lien qu'on avait avec la personne et les circonstances de son décès», détaille Marie Tournigand. C'est ce qui explique notamment que l'on puisse être beaucoup plus affecté par la mort d'un ami que par celle de quelqu'un de notre fratrie que l'on voyait moins souvent et dont on se sentait moins proche.

«Ce qu'il faut explorer, c'est la nature du lien. Si le lien était distendu au sein de la famille, la perte d'un membre peut vous affecter d'une façon moindre que la mort d'un ami», poursuit la déléguée générale de l'association Empreintes. À cela s'ajoute notre histoire personnelle et nos fragilités antérieures: en tant qu'êtres humains, face à la mort, nous ne sommes pas tous aussi bien armés psychologiquement.

«C'était le premier décès d'une personne proche auquel j'étais confrontée, et donc le premier deuil», raconte Lolla, dont l'un des amis de lycée a mis fin à ses jours, il y a six ans. «Pendant plusieurs jours après l'annonce de son décès, je n'ai pas été capable de dormir seule. Je pleurais souvent brutalement, sans m'y attendre, en pleine rue. Dans les premiers mois qui ont suivi sa mort, tout ce à quoi j'arrivais à penser était l'annonce de son décès, la réaction de ses parents, la tristesse absolue de tous ses amis.»

Perdre un ami proche, c'est perdre une personne avec qui on a un passé en commun, avec qui on a partagé des expériences et des activités.

«Je suis restée dans la phase du déni pendant longtemps car sa mort est arrivée si soudainement», raconte Donia, qui a perdu sa meilleure amie du paludisme en 2014, à l'âge de 16 ans. «Ça m'a vraiment affaiblie. J'avais déjà énormément d'angoisses à l'époque et ça n'a fait que les exacerber.»

Les chercheurs qui ont réalisé l'étude australienne ont constaté que les gens endeuillés par le décès d'un ami proche subissaient pour la plupart un déclin de leur santé physique et mentale, mais aussi de leur stabilité émotionnelle, de leur concentration au travail et de leur vie sociale.

Ce dernier point peut être particulièrement présent chez les jeunes de 18 à 24 ans, qui sont plus nombreux à vivre une phase d'isolement après avoir été confrontés à la perte d'un proche, selon une enquête sur le vécu du deuil, réalisée en 2019 par le Credoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) en collaboration avec l'association Empreintes.

Le sens de l'amitié

Perdre un ami proche, c'est perdre aussi une personne avec qui on a un passé en commun, avec qui on a partagé des expériences et des activités, avec qui on a tissé un réseau social. Il ne faut pas sous-estimer cela, en particulier chez les plus jeunes. «On perd à la fois l'ami et le rôle qu'il avait dans notre vie. Poser la question aux personnes endeuillées “Qui était cette personne pour vous?” ne suffit pas. Il faut aussi demander: “C'était quoi pour vous, cet ami?”», explique Marie Tournigand.

«À l'époque où j'ai rencontré Déborah, j'étais très solitaire. Je n'avais pas beaucoup d'amis, pas du tout confiance en moi», raconte Donia. «Déborah a été la première à me secouer, à me montrer quelle était ma réelle valeur. Je lui ai confié mes peurs et mes aspirations pour le futur. C'était l'une des plus saines et belles relations que j'ai eues de ma vie, car tout était simple. Il n'y avait aucun jugement entre nous, juste beaucoup d'amour et de rires.»

Selon la même enquête, la première année est généralement celle qui est la plus difficile à traverser pour les endeuillés, mais la faiblesse physique ou psychologique peut durer bien au-delà. Si 38% des sondés ayant perdu un ami proche ont ressenti des séquelles physiques (grande fatigue, maladie…) jusqu'à six mois, 14% ont déclaré les avoir ressenties pendant plus d'un an, et 9% disent en ressentir encore aujourd'hui.

«Déjà que quand on perd un grand-parent, il est rare que l'entreprise te donne un jour pour souffler, mais alors quand c'est un ami…»
L., amie d'une personne qui s'est suicidée en 2014

Les séquelles psychologiques sont encore plus marquées: 25% des sondés ont affirmé en avoir ressenti pendant plus d'un an, et 12% disent que c'est encore le cas aujourd'hui. Pourtant, parmi la totalité des personnes interrogées, seules 19% ont fait l'objet d'une prise en charge médicale ou psychologique, en hôpital ou à domicile. Le soutien des associations est aussi peu fréquent (22% des cas seulement).

Ainsi, beaucoup de gens endeuillés semblent se tourner vers leurs proches en guise de premier réflexe. Ce qui peut s'avérer bénéfique: «Une cellule psychologique avait été ouverte au lycée, mais je n'y suis pas allée; pas par crainte, mais parce qu'en parler avec mes proches me suffisait», explique Lolla. «Ma famille a été un soutien très important. Elle ne m'a jamais obligée à parler si je n'en avais pas envie et a toujours fait preuve de bienveillance. J'ai aussi beaucoup parlé avec des amis qui connaissaient eux aussi la personne. Partager ma peine m'a beaucoup aidée, j'avais l'impression d'être comprise, de ne pas être seule à ressentir ce que je ressentais à ce moment-là.»

Mais il arrive aussi que nos proches saisissent mal notre souffrance, ou pire, la dénigrent. «Je me suis disputée avec deux copines qui ne comprenaient pas pourquoi je n'allais pas bien et pourquoi je ne tournais pas la page. Depuis, je ne les ai plus jamais revues», raconte L. «Je ne compte plus le nombre de fois où on m'a dit, après le décès de mon meilleur ami, qu'il fallait que “je passe à autre chose”, que “la vie continue”, que ce n'était “même pas mon frère”. Mais ce genre de phrase n'aide pas du tout, au contraire», raconte également Maxime.

Les employeurs ont un rôle à jouer

Ce manque de reconnaissance se retrouve aussi dans le monde du travail, à commencer par le droit aux congés inscrits dans le code du travail. Ces jours, qui n'entraînent aucune diminution de la rémunération du salarié, sont nécessaires en période de traumatisme. La perte d'un ami proche, elle, ne donne le droit à aucun jour de repos.

«Quand mon ami s'est suicidé, ça faisait un mois que j'étais dans un nouveau travail. J'ai demandé à mon employeur un jour pour les obsèques. Au lieu de ça, j'ai eu le droit à un jour sans solde et un long discours sur la vie, la mort, la difficulté du monde, bref, un discours totalement à côté de la plaque. J'aurais juste aimé qu'il me dise que je pouvais rentrer chez moi ou prendre une demi-journée», relate L. «Déjà que quand on perd un grand-parent, il est rare que l'entreprise te donne un jour pour souffler, mais alors quand c'est un ami… J'ai eu l'impression que sa mort n'avait pas de poids.»

«C'est un deuil qui n'est pas pris au sérieux, qui n'est pas considéré comme important.»
Le docteur Wai-Man Liu

L'absence de jour de deuil rémunéré, au motif qu'il ne s'agit pas d'un membre de la famille, semble totalement absurde aux yeux des personnes endeuillées. Mais par crainte des abus, les entreprises et les employeurs préfèrent ne pas aborder la question. «Un employeur qui accepte d'octroyer un congé rémunéré d'une durée variable est un employeur soucieux du bien-être au travail, de la qualité du travail et de la prévention des risques psychosociaux», insiste pourtant Marie Tournigand.

Selon l'enquête du Credoc, 7% des personnes qui ont vécu la perte d'un ami proche voient encore des conséquences sur leur travail aujourd'hui, que ce soit en matière d'absentéisme, d'arrêt maladie ou de difficultés de concentration. C'est plus que les personnes ayant connu la perte d'un parent (6%) et quasi autant que celles ayant perdu un frère ou une sœur (8%).

Le docteur Wai-Man Liu, qui a dirigé l'étude de l'Université nationale d'Australie, résume la situation en ces termes: «La mort d'un ami est une forme de deuil privé de ses droits. C'est un deuil qui n'est pas pris au sérieux, qui n'est pas considéré comme important.» La souffrance des personnes endeuillées, elle, est pourtant bien réelle. La nier à cause d'une question de statut est une chose «incompréhensible», aux yeux de Maxime. «Avec mon ami, nous n'étions pas liés par les liens du sang. Et pourtant, je le considère encore aujourd'hui comme le seul frère que j'aie jamais eu.»

Si vous êtes une personne en souffrance, une personne endeuillée par un suicide, une personne inquiète pour un proche ou pour une personne en détresse, vous pouvez contacter le 31 14, le numéro national souffrance et prévention du suicide, accessible 24h/24 et 7j/7. Si vous êtes confronté à une situation de deuil, vous pouvez aussi contacter du lundi au vendredi, au 01 42 38 08 08 et par mail [email protected]

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