Sciences

Et si le Sapiens avait exterminé l'homme de Néandertal?

Temps de lecture : 3 min

Dans un livre passionnant, le paléo-anthropologue Ludovic Slimak revient sur les origines de notre humanité et émet des hypothèses révolutionnaires.

Une pièce du Musée national de la préhistoire en Dordogne, prise lors de l'exposition «Première humanité», en octobre 2008. | Pierre Andrieu / AFP
Une pièce du Musée national de la préhistoire en Dordogne, prise lors de l'exposition «Première humanité», en octobre 2008. | Pierre Andrieu / AFP

Ludovic Slimak est l'un des meilleurs spécialistes de l'homme de Néandertal et a consacré trois décennies de recherches, de fouilles et de voyages à nos ancêtres sapiens.

Pour partir à la poursuite de l'homme de Néandertal et émettre quelques hypothèses sérieuses le concernant, il faut se défaire des idées reçues et modes de raisonnement qui nous sont propres, qui insèrent la «créature» dans un enchevêtrement de repères intellectuels et culturels qui peuvent nous faire passer à côté de l'essentiel, c'est-à-dire l'homme de Néandertal lui-même.

Une conviction anime la réflexion de Ludovic Slimak: l'homme de Néandertal n'a nul besoin d'être réhabilité. Il n'est ni un «sauvage» ni un «autre nous-même», ce qui le hisserait à notre hauteur. Pour mieux le comprendre, Ludovic Slimak propose, dans son ouvrage, Néandertal nu – Comprendre la créature humaine, un voyage dans le temps jusqu'aux confins de notre continent, dans des mondes boréaux où les Néandertaliens tardifs ont vécu, au nord de l'Oural sur le cercle arctique.

Autant mettre tout de suite fin à un suspense: non, l'homme de Néandertal n'est pas mort d'un coup de froid. Ni d'un coup de chaleur, d'ailleurs. L'espèce, comme le souligne Ludovic Slimak, s'adaptait aux températures extrêmes de la même manière que les Sapiens. Preuve en est, les Néandertaliens tardifs vivaient dans les régions les plus froides du globe.

Des hypothèses troublantes

Fouillant depuis le début des années 1990 la grotte Mandrin, en Ardèche, l'un des lieux occupés par l'homme de Néandertal il y a quarante-deux millénaires, le spécialiste pointe une vérité troublante: l'homme de Néandertal et le Sapiens se sont croisés dans la grotte ou à proximité, dans un laps de temps extrêmement restreint. Comment la rencontre s'est-elle concrétisée? Le mystère reste entier.

Les analyses des suies successives déposées dans la grotte Mandrin, située sur le sillon rhodanien peuplé par l'homme de Néandertal, ne laissent cependant aucun doute sur leur rencontre. De ce constat scientifique majeur, Ludovic Slimak va tirer des conclusions solides et de troublantes hypothèses.

Résumons l'intrigue: l'homme de Néandertal disparaît il y a quarante-deux mille ans, non pas sur un temps de plusieurs siècles mais en un souffle. De l'instant où le Sapiens laisse des traces, celles de l'homme de Néandertal disparaissent. Comme les raisons climatiques n'expliquent pas la disparition de ce dernier et que l'homme de Néandertal ne s'est pas liquéfié dans ses grottes, la suspicion se porte donc sur le Sapiens. Ce dernier aurait adopté un comportement de colonisateur pour l'opérer sur le monde de l'homme de Néandertal.

La colonisation des Amériques par les conquistadors s'est soldée par une disparition rapide d'empires et de sociétés. Pendant longtemps, le colonisé n'a pas été considéré comme un humain par les Européens, les Espagnols en tête. Il s'agissait pourtant d'un Sapiens en rencontrant un autre.

Il y a entre le Sapiens et l'homme de Néandertal un rapport totalement différent à l'environnement, à la matière, au gibier. Les armes à propulsion du Sapiens, dans lesquelles il investit beaucoup, ne sont pas comparables à l'armement plus rudimentaire de l'homme de Néandertal. Ce dernier, en revanche, manifeste une étonnante créativité. Son artisanat est riche mais il délaisse la reproduction en série, ce que le Sapiens maîtrise.

Un bouleversement pour notre humanité

Le crime originel serait là: le Sapiens, c'est nous. Et si cette hypothèse hautement probable se précise encore davantage à l'avenir, ce serait un bouleversement pour notre humanité qui, en avançant dans la découverte de l'homme de Néandertal, se découvrirait elle-même. Philosophiquement, théologiquement, nul doute qu'il y aura matière à amendement ou à réorientation.

Nous savons très bien nous voiler les yeux. Depuis la découverte, au XIXe siècle, de l'homme de Néandertal, nous en avons fait tantôt un sauvage, tantôt un autre nous, en le «réhabilitant» alors qu'il n'en avait nul besoin. Le travail de Ludovic Slimak a une dimension révolutionnaire: il y a quarante-deux mille ans, l'apparition du Sapiens sur les territoires de l'homme de Néandertal se concrétise par une rencontre, une colonisation et la disparition du second.

Notre humanité ayant commencé sa route par l'élimination d'une autre humanité, c'est sur notre histoire qu'il faudrait se pencher, autant que sur celle de cette autre humanité disparue.

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