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NAFO, ces trolls grimés en chiens qui humilient la Russie sur les réseaux sociaux

Temps de lecture : 4 min

À grand renfort de mèmes canins et de vidéos moqueuses, un groupe informel d'internautes rend la vie infernale aux propagandistes du Kremlin. Une simple blague, devenue un moyen de lever des fonds pour l'Ukraine.

À l'origine de la blague, un artiste du nom de Kama, qui s'est amusé à glisser des petits chiens déguisés sur les images de la guerre en Ukraine, sans raison particulière. | Capture d'écran Russia's Suffering In Ukraine via YouTube
À l'origine de la blague, un artiste du nom de Kama, qui s'est amusé à glisser des petits chiens déguisés sur les images de la guerre en Ukraine, sans raison particulière. | Capture d'écran Russia's Suffering In Ukraine via YouTube

L'escarmouche a lieu sur Twitter en juin dernier. Elle oppose un compte anonyme qui arbore en photo de profil un chien vêtu d'une casquette et d'un treillis à celui d'un diplomate russe. Ce dernier, Mikhail Ulyanov, fait d'abord mine de s'insurger contre un «récit occidental populaire» qui voudrait que la Russie mène une invasion sans provocation de la part de l'Ukraine. «Le bombardement de la population civile dans le Donbass par l'armée ukrainienne a commencé en 2014 et se poursuit actuellement», argue-t-il, reprenant une justification bien connue de la propagande du Kremlin.

Réponse cinglante au second degré du compte Ukraine Memes for NATO Teens: «Nous devons donc bombarder tous les civils ukrainiens parce que l'Ukraine menait une guerre interne et que certains civils ont été bombardés.» Le diplomate russe fait l'erreur de lâcher une réponse qui va immédiatement devenir un mème (une blague virale répliquée à l'infini sur les réseaux sociaux): «Vous avez prononcé ce non-sens. Pas moi.» («You pronounced this nonsense. Not me.»)

D'autres comptes Twitter aux photos de profil canines débarquent en masse et tournent en ridicule la réponse du diplomate Ulyanov, devenue en quelques minutes le symbole des incohérences de la propagande du Kremlin. Le diplomate disparaît du réseau social pendant une semaine, prétextant des vacances prévues depuis longtemps.

Les comptes qui l'ont chassé se revendiquent tous de la «NAFO», pour la «North Atlantic Fellas Organization» («Les Compagnons de l'Organisation de l'Atlantique Nord»). Ils sont liés par une variante du mème «doge», un simple chien de race Shiba Inu, mais déguisé en soldat ukrainien, en agent de la CIA, en opérateur des forces spéciales, etc.

De l'humour aux dollars

«Il n'y a eu aucune décision, la NAFO est née naturellement d'une blague que nous avons tous trouvée drôle», explique l'un d'eux, Matthew, trentenaire et ancien marine dans l'armée américaine qui préfère néanmoins se définir comme un «amateur d'hippopotame».

À l'origine de la fameuse «blague», un artiste du nom de Kama, qui explique à Vice avoir juste commencé à accoler des petits chiens déguisés sur les images de la guerre en Ukraine sans raison particulière, courant mai. Jusqu'à ce que tout le monde ne vienne lui réclamer son propre avatar canin en échange de donations au groupe de volontaires géorgiens qui combattent aux côtés de l'armée ukrainienne. Un petit marché qui aurait déjà permis de collecter près de 60.000 dollars (58.700 euros), selon Matthew.

C'est ainsi que s'est donc créée une petite communauté en ligne. «Il n'y a aucune hiérarchie ni aucun plan», assure notre «fella». «Nous sommes juste une bande de “shitposteurs” [des trolls, ndlr], qui utilisent l'humour pour apporter un peu de réconfort au peuple ukrainien.» Son rôle? «J'ai aidé à populariser les “fellas” quand Kama a commencé ses dessins. Mais ce n'est qu'un mème, non pas une organisation ni une opération. À la fin de la journée je reste l'amateur d'hippopotame que j'ai toujours été.»

Il n'empêche que la blague va loin. La NAFO dispose désormais de sa propre page sur le site Saint-Javelin, sur lequel on peut acheter des tee-shirts, des mugs, des autocollants ou encore des patchs à l'effigie des «fellas», et même des produits dérivés du fameux tweet d'Ulyanov, pour autant de dollars versés à l'Ukraine à chaque achat.

«Mon objectif a toujours été d'être amusant tout en levant des fonds pour soutenir l'Ukraine. Et je continuerai tant qu'on le pourra», explique Matthew. «Les trucs comme avec Ulyanov qui prend ses “vacances” après s'être totalement ridiculisé, c'est évidemment un bonus sympathique.» Son équipe et lui se mobilisent également pour permettre à la légion géorgienne d'acheter de précieux fusils antidrones.

Le troll trollé

Ils sont aussi en train de contribuer à l'émergence d'une sous-culture sur internet avec une production prolifique de vidéos et d'images qui tournent en ridicule les déboires de l'armée russe et glorifient la résistance menée par les Ukrainiens à l'aide des armes fournies par les États-Unis. On peut y voir les «fellas» abattre un hélicoptère russe à l'aide d'un Stinger, assommer un tank avec un Javelin, ou encore regarder des dépôts de munitions exploser avec une larme d'émotion au coin de l'œil.

Juste avant de partir pour ses «vacances», Ulyanov avait accusé ses tourmenteurs d'être des bots, des comptes artificiels pilotés automatiquement à distance. Une belle projection: la tactique a justement longtemps été utilisée par la Russie, notamment pour tenter d'influer sur des élections aux États-Unis et en Europe, comme avec la fameuse «ferme à trolls» de l'oligarque Evgueni Prigojine. Des opérations qui seraient d'ailleurs toujours en cours dans le cadre de l'invasion de l'Ukraine, d'après le gouvernement britannique.

La question vient donc inévitablement: les «fellas» ne seraient-ils pas tout simplement en train de mener une opération psychologique pour le compte d'un service de renseignement occidental, comme l'affirment leurs détracteurs pro-Kremlin du groupe? Au hasard, la CIA? «Allons, tout le monde sait que la CIA n'existe pas!», lâche Matthew pour seule réponse. «Ça fait partie de la blague: les comptes officiels russes sont juste impuissants face à des chiens cartoonesques qui postent des images stupides dans leurs mentions, parce que quand ils commencent à argumenter avec eux, ils ont simplement l'air ridicule.»

La NAFO est devenue un signe de ralliement de l'opposition à la Russie au-delà du seul conflit ukrainien. Depuis peu, des comptes de soutien à la rébellion syrienne, qui montre sa solidarité avec la résistance ukrainienne depuis les premiers jours de l'invasion, demandent à rejoindre la partie.

La communauté grandit de jour en jour. Et tout en harcelant sans relâche les comptes prorusses sur les réseaux sociaux, certains des «fellas» commencent aussi à militer en faveur d'un soutien militaire occidental beaucoup plus fort pour l'Ukraine, voire en faveur d'une intervention directe de l'OTAN. La NAFO a peu de chance de changer radicalement la situation sur le terrain. Mais sur internet, la Russie a peut-être bien perdu de sa supériorité.

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