Égalités / Monde

Volodymyr Zelensky, une masculinité de combat

Temps de lecture : 6 min

Le président ukrainien a endossé la posture de chef de guerre en février dernier, et le monde s'est empressé de l'admirer, de louer son courage... et de le désirer. Pourquoi est-il si ancré dans la représentation de la masculinité?

Le ministre ukrainien de la Transformation digitale, Mykhailo Fedorov, lors d'une conférence sur la reconstruction de l'Ukraine, le 4 juillet 2022 à Lugano (Suisse). | Fabrice Coffrini / AFP
Le ministre ukrainien de la Transformation digitale, Mykhailo Fedorov, lors d'une conférence sur la reconstruction de l'Ukraine, le 4 juillet 2022 à Lugano (Suisse). | Fabrice Coffrini / AFP

Des mois déjà que les journalistes et les spécialistes décortiquent et expliquent le conflit qui oppose la Russie à l'Ukraine; passé l'effroi des premiers jours, les images et les discours ont fait émerger la figure de Volodymyr Zelensky.

En quelques semaines, nous nous sommes tous pris d'admiration et de tendresse pour ce président assailli. Plusieurs ouvrages aux titres évocateurs ont eu le temps de paraître –Volodymyr Zelensky – Dans la tête d'un héros, de Régis Genté et Stéphane Siohan (Robert Laffont, 2022) ou Volodymyr Zelensky. L'Ukraine dans le sang, de Gallagher Fenwick (Éditions du Rocher, 2022), pour ne citer qu'eux. On y décortique son surprenant passé de comédien, sa vie privée, et bien sûr sa posture dans la guerre actuelle. Surtout, on y loue son courage guerrier et sa loyauté à sa nation.

La guerre en Ukraine est aussi, comme de nombreux conflits contemporains, une guerre médiatique. Et ce champ de bataille, Zelensky le maîtrise à merveille; il est particulièrement actif sur les réseaux sociaux, et sa stratégie de communication, rodée et efficace, s'y déploie sans discontinuer depuis le début du conflit. Le président s'y met en scène, à la fois comme un combattant et un citoyen, mais aussi comme un père et comme un époux. Présent, il occupe l'espace, monopolise le discours –et distille les témoignages plus ou moins subtils de sa masculinité.

Répondre au mâle par le mâle

Face à Zelensky, Poutine. La guerre qui oppose l'Ukraine à la Russie est une guerre au masculin, une guerre qui s'incarne en deux hommes. Face à Zelensky, on trouve une masculinité toxique si décomplexée qu'elle mêle ses stéréotypes régressifs à la politique et, bien sûr, à la guerre –activité virile s'il en est.

«Que ça te plaise ou non, ma jolie, il va falloir supporter.» C'est par cette phrase qui évoque plutôt une glaçante scène de viol qu'un conflit armé que Vladimir Poutine répondait à son adversaire, le 7 février dernier, lors d'une conférence de presse. La lamentable pirouette stylistique est vieille comme le monde: le président russe féminise son interlocuteur pour l'humilier. Car c'est humiliant, d'être une femme –c'est être soumise à l'envahisseur, c'est voir ses désirs floués, son intégrité toujours menacée.

Zelensky ne cesse de rappeler qu'il se tient prêt à mourir pour sa patrie.

La punchline de Poutine pourrait être risible si elle n'évoquait pas nécessairement les viols par des soldats russes que dénoncent aujourd'hui les femmes ukrainiennes. Les mots, et les imaginaires qu'ils drainent, ont des conséquences qui excèdent de loin le domaine symbolique.

Face à un attaquant si profondément ancré dans une culture millénaire de la virilité, Zelensky a répliqué sur le même ton. En quelques semaines seulement, le président ukrainien s'est transformé: il s'est laissé pousser la barbe, il a troqué les costumes pour des t-shirts kaki, il ne porte plus de maquillage lors de ses apparitions publiques. La prétendue neutralité sexuelle qui caractérise la fonction présidentielle s'est donc genrée: Zelensky s'est drapé dans une masculinité de combat, visage fermé et regard déterminé; une masculinité dont son corps témoigne.

Posture sacrificielle

Mais cette masculinité ne s'incarne pas que dans son corps: Zelensky ne cesse de rappeler qu'il se tient prêt à mourir pour sa patrie. Et cette propension au sacrifice est une caractéristique de la masculinité de combat. Il se met en scène comme un guerrier courageux, déterminé et animé par les valeurs antédiluviennes que sont l'attachement à la patrie et à la liberté. Il répète à qui veut l'entendre n'avoir «peur de rien ni de personne», sur un ton qui ferait presque s'attendre à ce qu'il soulève la manche de son t-shirt pour dévoiler un biceps bandé.

C'est précisément cette masculine humanité qui permet à Zelensky de susciter l'empathie.

Souvent entouré d'autres hommes, de son boys club de guerre et de pouvoir, il trône au centre –viril et héroïque. Et le monde entier semble s'être empressé d'accorder crédit à ce récit à la fois étrangement déréalisant et d'un autre temps. Car Zelensky n'est pas un personnage de fiction, il n'est (plus) un acteur: il est le dirigeant d'un pays réellement attaqué, réellement en guerre. Et si le récit de sa masculinité comme rempart contre l'envahisseur et comme moyen de rassurer sa population semble d'un autre siècle, force est de constater que son efficacité reste imparable.

L'héroïque masculinité

Les masculinités de Poutine et de Zelensky diffèrent néanmoins sur un point. Caricatural, glacial et isolé, Poutine est un homme auquel il semble en effet bien ardu de s'identifier –du moins dans les pays de l'Ouest. À l'inverse, Zelensky n'a de cesse de rappeler qu'il est avant tout un citoyen ukrainien, mais aussi un époux et un père. Il n'hésite pas à se montrer ému, vulnérable ou épuisé. Et c'est précisément cette masculine humanité qui permet à Zelensky de susciter l'empathie –empathie pour sa personne, et par extension pour le pays qu'il incarne aux yeux du monde.

Comme Achille, Zelensky est aussi héroïsé qu'érotisé.

C'est cette masculine humanité qui permet à Zelensky de se faire véritable héros. Car une posture de héros se travaille; et Poutine se distingue trop du reste de l'humanité pour prétendre au rôle. Parce que, traditionnellement, un héros est un demi-dieu –donc un demi-humain. Un héros est comme nous, fatalement humain– mais nous dépasse, bien sûr, en qualités viriles.

Les réseaux sociaux ont largement contribué à encourager cette mise en scène viriliste du courage et de la résistance. On se souvient par exemple des montages qui représentaient les «choses visibles depuis l'espace» et qui ajoutaient à la Grande Muraille de Chine et aux pyramides d'Égypte les «couilles de Zelensky». Oui, c'est affligeant, mais les testicules continuent bel et bien d'être employées comme métaphores du courage. Voilà ce qu'est Zelensky, voilà ce qu'est un héros, donc: un type comme nous, mais doté d'une énorme paire de couilles.

Alors on pense aux héros guerriers de la mythologie –et on se demande comment il est possible que les stéréotypes antiques de la masculinité et de l'héroïsme restent si agissants.

On pense à Achille; beau, valeureux, combattant agile et presque invincible. On pense à son irréductible humanité, qui se matérialise dans le talon que sa mère a oublié de plonger dans le Styx pour le rendre, comme le reste de son corps, invulnérable.

Le déchaînement érotique

Comme Achille, Zelensky est aussi héroïsé qu'érotisé. Pour le comprendre, détournons-nous de l'œuvre indépassable qu'est l'Iliade d'Homère pour poser un œil attentif sur son adaptation hollywoodienne, Troie (film de Wolfgang Petersen datant de 2004). Achille y est incarné par l'appétissant Brad Pitt, alors tout juste quadragénaire, sculptural, agile, déterminé –sexy as fuck. Dans son rôle de guerrier courageux et juste, Brad Pitt semble alors (très bien) taillé pour porter à lui seul les normes physiques et morales de la masculinité désirable. Et c'est une réussite totale: le rôle fait partie de ceux qui ont fait de Brad Pitt le sex symbol qu'il est devenu.

Mais s'il est plutôt bon enfant de se laisser émouvoir par la prestance virile d'un acteur américain dans l'un de ses rôles les plus convaincants, il est en revanche étonnant que le chef d'un État en guerre –dans la vraie vie, cette fois– suscite le même engouement. Et pourtant! Pourtant les réseaux sociaux se sont déchaînés de désir pour Zelensky, dans des termes habituellement réservés aux rock stars et aux comédiens. Sa mise en scène de la masculinité belliqueuse a immédiatement provoqué l'embrasement de notre imaginaire érotique.

Sur TikTok, on a vu apparaître des courtes vidéos de Zelensky montées sur des paroles équivoques: «I want my daddy. I want your daddy too». C'est surprenant certes, mais pas absurde. La sexualité et la mise en scène du désir des femmes pour le héros font partie intégrante de la mythologie qui entoure le chef de guerre.

À n'en pas douter, la masculinité guerrière a encore de beaux jours devant elle.

Ces réactions sont la preuve d'une stratégie de communication ancrée dans des stéréotypes étonnamment archaïques. Mais elles montrent aussi à quel point cette mise en scène d'un autre temps participe à la déréalisation du conflit. Qu'on trouve Brad Pitt émoustillant tel qu'il est présenté dans un conflit millénaire et fictionnalisé est une chose. Mais qu'on s'attarde sur le physique avantageux et les attributs virils d'un président dont les citoyens vivent la guerre en est une autre.

Et pourtant, cette mise en scène régressive et les réactions qu'elle a provoquées n'ont pas manqué de faire des envieux –chacun son talon d'Achille! En mars dernier, la photographe officielle d'Emmanuel Macron diffusait ainsi une série de photos dont le ridicule n'avait d'égal que la perfection de son exécution. Le président y apparaissait, savamment masculin, en sweat-shirt et barbe de trois jours.

Alors bien sûr, ni Zelensky ni Macron ne parviennent à égaler leur affriolant modèle –il a tout de même fallu plusieurs mois de préparation physique à Brad Pitt pour porter son rôle–, mais à n'en pas douter, la masculinité guerrière a encore de beaux jours devant elle. Mais comment s'étonner que la guerre ne puisse agir autrement que comme une force régressive…

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