Culture

«L'Occupation» d'Annie Ernaux au festival d'Avignon: la jalousie au peigne fin

Temps de lecture : 3 min

Le roman de l'écrivaine, racontant sa jalousie obsessionnelle vis-à-vis de la nouvelle compagne de son ex, est admirablement mis en scène au théâtre des Halles à Avignon, avec la comédienne Romane Bohringer.

Romane Bohringer et Christophe «Disco» Minck sur la scène du théâtre des Halles d'Avignon. | Capture d'écran France 3 Normandie via YouTube
Romane Bohringer et Christophe «Disco» Minck sur la scène du théâtre des Halles d'Avignon. | Capture d'écran France 3 Normandie via YouTube

C'est un sentiment qui nous a toutes et tous habités un jour ou l'autre. On a souvent du mal à l'assumer tant il semble honteux, révélant notre égoïsme et notre insécurité. Ce sentiment, c'est la jalousie, qui consume encore davantage notre cœur quand elle concerne l'amour. Dans L'Occupation, publié en 2002 chez Gallimard, l'autrice Annie Ernaux raconte justement, sans rien omettre, un épisode de jalousie aiguë qui s'est emparé de son être.

Comme la plupart de ses textes, celui-ci est en grande partie autobiographique et très intime. Pourtant, il fonctionne à merveille dans la bouche d'une autre: la comédienne Romane Bohringer (Les Nuits fauves), sur les planches du théâtre des Halles d'Avignon, dans une mise en scène de Pierre Pradinas.

Pendant six ans, Annie, Romane, cette femme –peu importe qui elle est– a vécu une belle histoire avec un homme, qu'elle baptise W. Elle se souvient de son sexe érigé chaque matin (la sexualité tient une place très importante dans l'œuvre), qu'elle tenait dans ses mains, confiante. Puis, d'ennui, par besoin de liberté aussi, elle l'a quitté. Sans doute ne l'aimait-elle plus vraiment.

Pourtant, lorsque W lui annonce qu'il emménage avec sa nouvelle compagne, une professeure d'histoire de 47 ans, divorcée, mère d'une fille de 16 ans, son monde s'écroule. «L'existence de cette autre femme a envahi la mienne», raconte-t-elle. «J'étais occupée.» Obsédée. Qui est-elle? Pourquoi l'a-t-il choisie? Comment va-t-elle la remplacer? Elle veut savoir. Elle doit savoir. Puisqu'elle ne sait rien, ou pas grand-chose (des bribes d'indices laissés ici et là par W), elle fait de cette femme un personnage, lui invente une attitude, un ton bourgeois et parisien, que Romane Bohringer imite de façon hilarante. Elle enquête, enfilant parfois un trench beige digne de ceux des détectives privés des téléfilms.

Romane Bohringer très convaincante en jalouse obsédée

Elle souffre, devenant, en raison de cette jalousie maladive, «la caisse de résonance de toutes les douleurs». Mais jamais on ne s'apitoie sur son sort. Au contraire: on rit de son malheur, de son ridicule, de ses excès et de sa folie. Pas en se moquant, mais par empathie. On pourrait aussi être ce personnage ridicule, excessif, jaloux, impuissant. Alors quand elle chante «I will survive» en sanglotant, on rit à gorge déployée. On a envie de la rejoindre sur scène et de chanter avec elle. De la prendre dans nos bras et de dire: moi aussi, je suis jalouse. Moi aussi, je souffre. Chantons ensemble.

Marion Mayer

En plus d'un texte percutant de vérité (voire de cruauté), l'adaptation scénique de L'Occupation doit sa réussite à l'interprétation impeccable de Romane Bohringer. Imprégnée du texte, elle en saisit toutes les nuances. Engageant son corps, sa voix, elle danse, chante, crie, passant par une palette d'émotions impressionnante (tantôt triste, en colère, chipie, révoltée, brebis égarée, sorcière), sans jamais être caricaturale. Sa force est comique, assurément: elle débarrasse le propos de sa dimension intellectuelle, le rendant passionnel, charnel…

Un texte à dimension universelle

Sur scène avec Romane Bohringer, Christophe «Disco» Minck, immense barbe et sourire malicieux, joue avec les mots et les attitudes de la comédienne. Avec une harpe, pour des respirations musicales bienvenues ou pour illustrer les émotions du personnage (les mélodies sont parfois entêtantes, comme ses obsessions); une guitare pour chanter avec elle (notamment une chanson paillarde inattendue); un piano

Et parfois même des platines: le musicien se transforme alors en DJ électro et fait de la scène une piste de danse, résolution de l'histoire par la joie et la libération. À chaque atmosphère, les lumières changent, l'écran en fond de scène illustre assez simplement des passages du texte (un immeuble parisien, le métro, des regards accusateurs…). Déjà roman, pièce de théâtre, concert, L'Occupation devient aussi un peu film de cinéma.

Avec Romane Bohringer comme interprète, la femme jalouse n'est ni faible, ni suicidaire. Elle apprend et se relève.

Annie Ernaux a tiré de son expérience une réflexion complète et sensible à propos de l'amour des autres et surtout de soi-même. Car à quoi servirait-elle si elle ne parlait que d'elle? Dans L'Écriture comme un couteau, l'autrice explique d'ailleurs: «Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d'absolument singulier, mais comme une somme d'expériences, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs.»

L'écriture l'a d'abord guérie de cette folie, avant de nous déculpabiliser à notre tour. La pièce nous fait aussi réfléchir sur le rôle que donne la littérature aux femmes: jalouses, victimes de leur amour, finissant sous des trains comme Anna Karénine. Avec Romane Bohringer comme interprète, la femme jalouse n'est ni faible, ni suicidaire. Elle apprend et se relève. Et comme pour remercier Annie Ernaux de lui avoir offert cette leçon de vie, elle salue le public –enthousiaste– le livre à la main. À la fin, on applaudit autant la performance scénique que le talent littéraire de l'écrivaine.

L'Occupation, texte d'Annie Ernaux, mise en scène de Pascal Pradinas, au théâtre des Halles d'Avignon jusqu'au 30 juillet. Plus d'informations ici.

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