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La science utilise-t-elle les recherches nazies?

Brian Palmer, mis à jour le 18.06.2010 à 14 h 34

Les résultats obtenus sous la torture n'ont pas servi à grand-chose.

Table de dissection installée dans la salle des expériences médicales du KL-Natzweiler / Musée du Struthof

Table de dissection installée dans la salle des expériences médicales du KL-Natzweiler / Musée du Struthof

Les médecins qui ont aidé la CIA à torturer des détenus de Guantanamo Bay ont violé le code déontologique de la médecine, conclut un rapport publié le 7 juin. Ces médecins, qui ont préconisé l'utilisation d'une solution saline à la place de l'eau dans le supplice de la baignoire infligé par la CIA, auraient conduit des «expériences» sur des sujets humains non consentants. Voilà qui viole une foule de critères éthiques médicaux, notamment le code de Nuremberg de 1947 mis au point en réaction aux épouvantables recherches menées par les nazis sur les juifs, les gitans et des soldats prisonniers. En mettant de côté la question de l'éthique médicale, est-ce qu'une quelconque donnée scientifique utile est jamais sortie des expérimentations nazies sur des sujets non consentants?

La survie en eau froide

Très peu, en fait. Les médecins des camps de concentration menaient des recherches sur les vaccins, les antibiotiques, la fertilité, la transplantation et l'eugénisme. La majorité de ces expériences étaient soit inutiles, soit scientifiquement douteuses, soit déjà réalisées. Une série d'études sur les limites de la résistance humaine sort du lot: au camp de Dachau en 1942, le docteur nazi Sigmund Rascher fit immerger environ 300 victimes nues dans de l'eau glacée pendant deux à cinq heures pour enregistrer leur rythme cardiaque, le contrôle de leurs muscles et leur température, et nota à quel moment les sujets perdaient conscience (son objectif déclaré était d'évaluer combien de temps un pilote abattu pourrait survivre en mer du Nord). Plus de 80 prisonniers moururent pendant ces expériences. Certains scientifiques avancent que les données obtenues par Rascher sont très utiles et impossibles à reproduire. Des dizaines de journaux médicaux citent cette recherche, qui a joué un petit rôle dans la mise au point de combinaisons de survie pour les bateaux de pêche en eau froide et dans les techniques de réchauffement des patients en hypothermie.

Les découvertes de Rascher n'établissent pas le seuil de tolérance humain absolu au froid, puisque ses victimes étaient décharnées et subissaient depuis des semaines ou des mois des traitements inhumains. Mais ses résultats complètent et étendent le champ d'action des expériences modernes, dans lesquelles on ne peut faire baisser la température corporelle des patients en deçà de 35 degrés (les cobayes de Dachau furent laissés dans l'eau glacée jusqu'à ce que leur température descende à 26 degrés ou moins). De cette expérience, nous avons appris que les taux de refroidissement à température très basse sont comparables à ceux que l'on constate dans des conditions modérées.

Des résultats prévisibles ou inutiles

Aucune des autres expériences menées dans les camps de concentration ne s'est avérée d'une quelconque utilité. Beaucoup des résultats obtenus étaient prévisibles, comme le fait que des gitans prisonniers ne pouvaient survivre pendant 12 jours en ne consommant que de l'eau salée. D'autres projets, comme les tentatives de Josef Mengele d'augmenter le taux de naissances multiples chez les aryens, se soldèrent par des échecs cuisants, tandis que la recherche sur la stérilisation de masse ne serait d'aucune utilité aux médecins modernes, voire ne produisit pas de données conséquentes. Les quelques expériences nazies poursuivant des buts valables, comme certains tests d'innocuité de nouveaux antibiotiques, furent reproduites ailleurs dans des conditions humaines et donnèrent des résultats plus fiables (pour tester leurs antibiotiques, les nazis blessaient un prisonnier, provoquaient une gangrène en bloquant la circulation sanguine dans la zone blessée, l'exposaient à des bactéries puis tentaient de traiter l'infection provoquée).

(Les recherches menées dans les camps de concentration n'étaient qu'une des facettes d'un programme scientifique nazi qui connut un grand succès par ailleurs. Les médecins allemands de l'époque de la Seconde Guerre mondiale établirent le lien entre amiante et cancer du poumon, et les scientifiques allemands mirent au point le microscope électronique.)

La torture consentie

Après avoir entendu les témoignages à charge contre les médecins nazis aux procès de Nuremberg, les juges adoptèrent 10 principes visant à éviter à l'avenir les recherches contraires à l'éthique. Le consentement éclairé, la première des recommandations, reste la clé de voûte des études médicales. Mais la communauté scientifique n'est pas encore parvenue à trouver un consensus sur la manière de traiter des données scientifiques valides obtenues de façon non éthique. La plupart des revues ne pratiquent pas de censure sur la citation de données obtenues par les nazis, mais certains chercheurs ont vu leurs articles rejetés pour y avoir mentionné les études de Rascher.

La déontologie n'écarte pas absolument toute torture dans les recherches. Les participants au programme américain [militaire d'apprentissage des techniques de survie] Survival, Evasion, Resistance, Escape de Fort Bragg, en Caroline du Nord, ont accepté d'être privés de sommeil et de nourriture, et de subir d'autres stress pendant que les médecins enregistraient leurs niveaux d'hormones et leurs réactions psychologiques. Les résultats ont été publiés dans une série d'articles évalués par des pairs. Jusqu'à présent, personne n'a encore publié de données recueillies à Guantanamo Bay, il est donc trop tôt pour dire si elles pourraient un jour finir dans une revue médicale.

Brian Palmer

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Table de dissection installée dans la salle des expériences médicales du KL-Natzweiler / Musée du Struthof

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