Société / Culture

«Stranger Things» rappelle pourquoi «Donjons et Dragons» est toujours considéré comme une menace sataniste

Temps de lecture : 8 min

Dans sa saison 4, la série fait référence à la crise de paranoïa qui a secoué l'Amérique des années 1980 à propos du célèbre jeu de rôle. Et qui ne s'est jamais éteinte depuis –au contraire.

L'une des premières scènes de la série Stranger Things. | Capture d'écran Stranger Things via YouTube
L'une des premières scènes de la série Stranger Things. | Capture d'écran Stranger Things via YouTube

Attention: cet article comporte des spoilers sur la saison 4.

«Le Diable est entré en Amérique.» Au bout d'une table de la cafétéria du lycée de Hawkins, Eddie Munson lit un article du magazine Newsweek sur Donjons et Dragons, célèbre jeu de rôle sur table inventé dans les années 1970. «D'abord perçu comme un jeu de rôle inoffensif, Donjons et Dragons inquiète désormais parents et psychologues, prononce-t-il avec une voix sérieuse. Des études ont établi un lien entre le jeu et le développement de comportements violents, ajoutant qu'il promeut le culte de Satan, les sacrifices rituels, la sodomie, le suicide et même… le MEURTRE!»

L'adolescent tire la langue comme s'il était Ozzy Osbourne, provoquant les rires de sa tablée. Incarné par Joseph Quinn, Eddie est le leader du Hellfire Club, ligue de joueurs de D&D [le diminutif de Donjons et Dragons, ndlr] à laquelle appartiennent trois des quatre héros originels de Stranger Things. Sur une chanson de The Cramps, un de ses lieutenants balance dans sa veste en cuir: «La société doit bien blâmer quelque chose. Nous sommes une cible facile.» Eddie abonde, grimpe sur la table et pourfend le «conformisme forcé» imposé dans son bahut. Un conformisme qui ordonne de préférer la science, les soirées et le basket plutôt que le jeu qui le passionne. «Voilà ce qui tue les gosses! Voilà le véritable monstre.»

Au temps du contrecoup des excès des sixties, quand certains conservateurs cherchaient encore à faire interdire la musique rock, la position d'Eddie était largement partagée par ses semblables. «J'adore ce passage», commente Joshua Hanna, auteur de The Satanic Panic in the United States. «De nombreux fans de D&D, de heavy metal et même de hip-hop comprenaient qu'on les voyait comme des moutons noirs simplement parce qu'ils s'écartaient de la norme. Pour eux, les censeurs étaient les véritables monstres.»

Détraqués satanistes

Eddie ne va pas rigoler longtemps. Dans cette saison 4, une entité maléfique surnommée Vecna souhaite ouvrir des couloirs entre son monde infernal et la petite ville de Hawkins. Il faut voir la série pour comprendre, mais, pour ce faire, Vecna s'infiltre dans les esprits d'adolescents dépressifs avant de les assassiner.

Sa première victime, Chrissy, est la «plus belle fille du lycée» et sort naturellement avec Jason, le capitaine de l'équipe de basket, qui porte des polos Lacoste sur des pantalons beiges. Tourmentée, Chrissy a l'impression de «perdre la tête» et contacte Eddie pour acquérir des psychotropes qui sauront la calmer.

Pas de chance pour le metalleux, c'est dans sa caravane que Vecna décide de frapper et de tuer la pauvre fille. Les flics de Hawkins n'étant pas bien malins, ils laissent filtrer l'information, et Jason en conclut qu'Eddie est responsable de la mort de sa copine. Parce que son cadavre distordu est retrouvé sur sa moquette, mais pas seulement. Fou de rage et de chagrin, le capitaine cherche à donner du sens à ce qui n'en a pas. Il réunit ses coéquipiers et explique: «Eddie Munson. Il fait partie de cette secte de détraqués satanistes, Hellfire.»

En 1972, un livre intitulé «Satan Is Alive and Well on Planet Earth» évoquait un intérêt grandissant pour le paganisme et le wiccanisme.

Présent dans la salle, Lucas, un des héros originels, tente d'expliquer qu'il s'agit seulement de gamins qui jouent à D&D. Mais l'équipe de basket est comme une secte dont Jason est le gourou. Il ne veut rien entendre. «J'ai lu que si une mauvaise personne joue à ce jeu, ça peut la détraquer. Ils confondent fantaisie et réalité, et des innocents meurent. Ça arrive dans tout le pays. C'est une épidémie. Et Eddie […], il s'est perdu. Il est possible qu'il se croie encore dans son jeu.»

Puisqu'on craint «qu'il tue encore», il doit être arrêté à tout prix. Les amis sont faciles à convaincre, car ils ont «lu des choses là-dessus», des choses comme celles que lit Eddie à haute voix et qui peuvent paraître absurdes mais collent bel et bien à la réalité d'alors.

Suicides et douleur

En 1974, Newsweek publiait déjà un article accusant «des sectes» de mutiler des bovins dans le Midwest et les Grandes Plaines. Auteur de Raising the Devil: Satanism, New Religions, and the Media, Bill Ellis fait partie, comme Josh Hanna, des nombreux universitaires à avoir étudié ce qu'on appelle la «satanic panic», un moment du roman américain durant lequel bien des membres du public voyaient le diable partout.

Selon Hanna, certains théologiens fondamentalistes auraient commencé à s'inquiéter d'une montée de l'occulte dès la fin du XIXe siècle. En 1972, un livre intitulé Satan Is Alive and Well on Planet Earth évoquait un intérêt grandissant pour le paganisme et le wiccanisme. «Certains, notamment les jeunes, incorporaient des éléments de jeux de rôle dans leur pratique de ces religions, explique Hanna. D&D a naturellement été perçu comme une extension de cette menace.»

Pulling pensait que D&D faisait aussi la promotion de l'homosexualité, du cannibalisme, du viol, du vaudou, de la prostitution et de la démonologie.

Les controverses autour du jeu démarrent réellement en 1979. En août, James Dallas Egbert III, 17 ans, disparaît du campus de sa fac après avoir laissé une lettre d'adieu. Ses parents engagent un détective privé, William Dear, qui découvre que l'adolescent est un adepte de D&D, un jeu auquel il ne connaît rien, mais qu'il pense vite responsable de sa disparition.

«Les livres D&D des années 70 font très peur», concède Joseph Laycock, qui publiait en 2015 Dangerous Games – What the Moral Panic Over Role-Playing Games Says About Play, Religion, and Imagined Worlds. «Il y avait de grands démons sur les couvertures et si tu essayais de les lire, c'était déroutant. Si on te disait que c'était un jeu maléfique, je comprends que tu pouvais y croire.»

Finalement, Egbert, qui se planquait chez des amis, n'est pas mort en 1979, mais un an plus tard, après sa troisième tentative de suicide. Les rapports de police tenteront d'expliquer son geste par des termes comme «dépression», «solitude», «drogue» et «pression parentale», sans jamais faire référence à un quelconque jeu de rôle. L'affaire fit néanmoins beaucoup parler et inspira un livre sorti en 1981, Mazes and Monsters, plus tard adapté en film avec Tom Hanks.

Alerte rouge

Deux ans plus tard, un nouveau suicide vint jeter de l'huile sur le feu de la «panique satanique». Après que son jeune fils avait décidé d'en finir avec la vie, une certaine Patricia Pulling fondait un groupe de pression du nom de BADD, pour Bothered About Dungeons & Dragons. Joseph Laycock, qui a étudié les deux affaires, assure avoir trouvé «bien d'autres éléments ayant pu mener au suicide. Mais pour les parents, c'était sûrement réconfortant. Ils se disaient qu'ils n'auraient rien pu y faire. Que c'était à cause du jeu.» Pulling intenta, sans succès, un procès aux éditeurs de D&D.

D'après Laycock, les études évoquées dans Stranger Things ont bien existé. «Mais elles n'avaient aucun sens. Elles n'étaient pas menées par des universitaires. Un jour, Patricia Pulling a dit dans une interview que 8% des gens de Richmond, en Virginie, était satanistes. Le journaliste a demandé d'où elle sortait ses chiffres, et elle a dit: “4% des adultes sont satanistes et 4% des enfants aussi. Ça fait 8%.”»

La défense D&D consistait à assurer que c'était à cause du jeu que leurs clients avaient braqué une station-service ou tué leurs parents.

En plus des phénomènes cités par Eddie, Pulling pensait que D&D faisait aussi la promotion de l'homosexualité, du cannibalisme, du viol, du vaudou, de la prostitution et de la démonologie. Voilà le genre de choses que l'on pouvait ainsi lire sur les dépliants qu'elle offrait aux médias, aux églises, aux écoles et aux unités de police qui l'invitaient à parler des «dangers de D&D et du satanisme».

Laycock ajoute: «Elle a aussi fait équipe avec un psychologue qui voulait interdire les films. Il disait qu'un quart des films comprenaient une scène de viol. Plus tard, il a perdu le droit d'exercer parce qu'il agressait sexuellement ses patients.» Selon l'historien, la «panique satanique» était surtout constituée de suiveurs et de personnes «très perturbées».

Ceux qui pensaient que les joueurs de D&D confondaient jeu et réalité étaient paradoxalement ceux qui avaient du mal à distinguer le réel de la folie. Certains faux experts comme Patricia Pulling se sont aussi permis de faire leur beurre sur la panique. Sur le terreau absurde de la paranoïa poussa à l'époque une technique judiciaire, la «défense Donjons et Dragons», qui consistait, pour des avocats, à assurer que c'était à cause du jeu que leurs clients avaient braqué une station-service ou, dans un cas, tué leurs parents. Cette ligne de défense ne fonctionnait jamais, mais Pulling facturait son témoignage 1.000 dollars (soit actuellement 1.000 euros). De l'heure.

Un phénomène religieux

Stranger Things ne creuse pas assez la personnalité de Jason pour que l'on puisse assurer qu'il souffre de troubles mentaux. En revanche, on sait qu'il partage avec les réels apôtres de la «panique satanique» un paramètre clé: la religion. Lors d'une réunion publique, le capitaine de l'équipe de basket saisit un micro pour s'adresser à ses concitoyens. Il explique que les cadavres qui couvrent les sols de Hawkins sont les résultats de sacrifices ritualisés, puis ordonne une chasse à l'homme en citant la Bible.

Un candidat au poste de procureur général de l'État de Virginie basa toute sa campagne sur l'interdiction de D&D dans les écoles publiques.

D'après Bill Ellis, des réunions de ce genre ont vraiment eu lieu. D'autres se sont tenues dans des écoles et des églises, où certains pasteurs évoquaient régulièrement D&D. Joshua Hanna assure qu'il n'existe aucun doute quant à la place centrale que la religion a tenu dans la «panique satanique». Il évoque une émission de télé dans laquelle un jeune pasteur invitait des jeunes à faire des recherches sur la musique qu'ils aimaient. À la fin, l'un d'eux dénonçait les aspects maléfiques du rock dans «un discours qui rappelle à en donner la chair de poule celui de Jason», assure-t-il. «Pour la droite religieuse, quiconque s'écartait de leur éthique était un sataniste.»

Joseph Laycock ajoute que la panique est née au sein de groupes «évangéliques, mormons et parfois catholiques», avant que le phénomène ne se propage dans la sphère publique. Des politiciens débattaient de la question, et un candidat au poste de procureur général de l'État de Virginie basa toute sa campagne sur l'interdiction de D&D dans les écoles publiques. Si on enlève les chauves-souris tueuses, cette saison 4 de Stranger Things est, selon Laycock, assez réaliste. «Et puis il faut rappeler que la “panique satanique” ne s'est jamais vraiment terminée. Ce n'est pas un phénomène des années 1980. On pourrait même dire que c'est pire que jamais.»

Le 11 juillet, un attentat faisait voler en éclats un monument connu comme le «Stonehenge d'Amérique». Un temps candidate au poste de gouverneur de Géorgie, Kandiss Taylor avait déclaré à plusieurs reprises son intention de faire raser l'édifice, qu'elle considérait comme sataniste. «Il a été érigé en 1980 et personne ne l'a fait sauter à l'époque, achève Laycock. Les politiciens instrumentalisent la “panique satanique” en ce moment même. C'est encore plus dangereux que dans l'époque dépeinte par Stranger Things. On doit encore s'en inquiéter aujourd'hui.»

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