France

Mat, l'ami imaginaire de Jérôme Kerviel

Philippe Douroux, mis à jour le 16.06.2010 à 9 h 39

Au procès Kerviel, les chiffres donnent le tournis, les témoins tombent des nues et l'on découvre un nouveau personnage-clé.

Le président : Des millions...
Le prévenu: ...Non des milliards!
Le président: Pardon? Ce sont des millions...
Le prévenu: Des milliards...

Parfois on ne sait plus. Les chiffres, précis ou imprécis, parfois incomparables les uns avec les autres, et les alertes continuent de valser, laissant planer un malaise dans la salle de la Criée où se déroule le procès de Jérôme Kerviel, l'ancien trader de la Société Générale, devant la 11e chambre correctionnelle du tribunal correctionnel de Paris.

Alors on s'accroche à trois ou quatre faits qui se précisent et puis... Mat fait irruption.

«C'est dix fois ce que nous étions censés faire»

55 millions. C'est le gain affiché officiellement par le prévenu. Rien à voir avec le bénéfice réel et dissimulé par une perte fictive: 1,4 milliard d'euros. 55 millions donc était-il un signe suffisant pour que les supérieurs de Jérôme Kerviel se penchent sérieusement sur ses méthodes? Non, assurent les avocats de la Société Générale qui ramènent le chiffre à 43 millions pour mesurer la performance du trader. Va pour 43 millions. Le trader indélicat n'était qu'un trader parmi d'autres.

«C'est dix fois ce que nous étions censés faire», constate très simplement et presque ingénument un jeune trader, Taoufik Zizi, 23 ans à l'époque des faits, venu témoigner quand nombre de témoins semblent avoir perdu l'adresse du Palais de Justice (c'est sur l'Île de la Cité, à Paris, le plan est ici). Benoît Taillieu, l'ancien responsable de Delta One et qui avait quitté la Société Générale à l'époque des faits, avait confirmé ce rapport de 1 à 10. Et si 43 millions n'étaient pas de nature à attirer l'attention, la progression observée de 2006 à 2007 aurait dû allumer une alerte rouge. On ne passe pas de 10 à 43 millions sans questions. Elles n'ont jamais été posées.

Une enquête inachevée

Fimat et Eurex s'inquiétaient. La filiale de la Société Générale permet aux traders de démultiplier leur force en prenant en charge une partie des opérations d'achats de ventes. Jérôme Kerviel et Moussa Bakir vont gérer ensemble près de 300.000 deals à la fin de l'année 2007. En novembre, la maison de courtage s'inquiète de voir les factures présentées à la banque grimper: 204.000€ en août, 329.000€ en septembre, 762.000€ en octobre et 564.000€ en novembre. Les sommes paraissent ridicules compte tenu des montants engagés, mais constituent un signe tangible. Une enquête est diligentée pour expliquer cette croissance au cours du mois de novembre. La question se pose de savoir s'il faut se tourner vers la Société Générale pour éclaircir la situation. Les responsables de la Fimat décident d'attendre... L'enquête ne sera pas menée à son terme. Idem pour Eurex, la société qui gère la Bourse de Francfort en Allemagne, deux courriers sont parvenus à la banque qui préfère s'appuyer sur les réponses de Jérôme Kerviel plutôt que de prendre en compte les constats des déontologues d'Eurex.

«Les positions fictives, tout le monde en fait.» C'est sans doute une bizarrerie de l'affaire Kerviel, les opérations fictives ont permis au trader de dissimuler des gains himalayesques et une trésorerie démesurée. Les traders et les brokers venus témoigner à la barre récusent l'idée de fabriquer en série des opérations fictives. Alors pourquoi une opération fictive dénoncée par un mail signé Martine Auclair en avril et en mars 2007 est-il resté sans conséquences? Elle apportera peut-être une réponse en venant témoigner jeudi matin. Kerviel a-t-il franchi la limite?

La limite? Quelle limite? Depuis le début du procès Jérôme Kerviel et ses avocats ont dit et répété que les traders de DeltaOne ne connaissaient pas la limite des sommes qu'ils pouvaient engager. Fallait-il parler de la limite dans la journée, sur plusieurs jours? Jamais aucun chiffre n'avait été arrêté et dûment notifiés aux traders dans un document officiel. Soit, mais les débats ont permis de mettre en évidence que chacun connaissait la limite collective du desk où travaillait Jérôme Kerviel: 125 millions d'euros pour, selon les moments, 6 ou 8 traders. Que les traders juniors ne dépassent pas 1 million d'euros et que les plus chevronnés puissent s'exposer à hauteur de 50 millions paraît relever du bon sens. Monter à 30 milliards ou à 50 milliards comme en janvier 2008 n'a strictement aucun sens. A tel point que si tout le monde s'étonne que personne dans la banque ne soit allé regarder de plus près comment le trader indélicat faisait pour gagner 55 millions en 2007, aucun témoin n'imagine que la banque connaissait le montant des sommes mis sur la table par Jérôme Kerviel plusieurs semaines durant.

«Mat veut gagner 1 milliard»

«Tout le monde savait...» La thèse de la défense a du mal à tenir. Valérie Rolland, qui prendra Jérôme Kerviel comme témoin de son mariage, est venue dire sa stupeur quand les chiffres ont été révélés publiquement. Déontologue à la Société Générale qui prenait un café chaque matin avec le trader de DeltaOne, elle découvre les opérations fictives et des positions «irréelles». Taoufik Zizi, l'élève de Jérôme Kerviel, admet avoir constaté que son voisin passait beaucoup d'ordres. Mais poursuit: «J'ai été stupéfait de l'importance des positions prises, à côté de moi sans que je m'en aperçoive», assure le jeune centralien, du haut de ses 26 ans. L'incompréhension est d'autant plus grande que le trader devenu senior lui recommandait de ne pas prendre de risque!

Donc personne ne savait? Répondre non est évidemment aller trop vite. Tout le monde, c'est-à-dire les supérieurs directs de Jérôme Kerviel, Eric Cordelle et Martial Rouyère, avaient sous les yeux un hyperactif du Turbo Warrant, les produits financiers qu'il achetait et vendait frénétiquement. Mais personne n'a compris l'ampleur des positions: 30 milliards à deux reprises en 2007 et 50 milliards en janvier 2008. Personne n'a compris parce que personne n'a cherché à comprendre.

Et il y a Mat. Mat n'existe pas, mais il a beaucoup servi à Jérôme Kerviel pour expliquer à son brokers de Fimat, Moussa Bakir, la dimension et le nombre des deals qu'il passait. Mat était un client fantôme inventé par le trader de la Société Générale. «Mat veut gagner 1 milliard...», «Mat me lâche...», «Mat ceci» et «Mat cela». Ce personnage énigmatique revenait dans les conversations entre Jérôme Kerviel et Moussa Bakir. Le second n'osant pas poser plus de question à son client finit par croire en son existence et demande s'il est en France, à l'étranger. Aujourd'hui, Moussa Bakir admet qu'il a été naïf.

Philippe Douroux

Photo: Jérôme Kerviel et son avocat Olivier Metzner, le 9 juin 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

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Philippe Douroux
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