Monde / Économie

«Grande démission» aux États-Unis: mais que font tous ces Américains qui quittent leurs jobs?

Temps de lecture : 5 min

En 2021, 47 millions d'Américains ont démissionné pour aller voir si l'herbe était plus verte ailleurs. Un phénomène lié à la crise du Covid et à la généralisation du télétravail.

Le grand nombre de démissions aux États-Unis a renversé le rapport de force entre employeurs et employés, poussant les premiers à s'adapter aux besoins et désirs des seconds. | Eric Prouzet via Unsplash
Le grand nombre de démissions aux États-Unis a renversé le rapport de force entre employeurs et employés, poussant les premiers à s'adapter aux besoins et désirs des seconds. | Eric Prouzet via Unsplash

Dans son dernier single, «You Won't Break My Soul», Beyoncé encourage l'auditeur à «lâcher [s]on emploi, libérer [s]on temps» («Release your job/Release your time»). Si l'influence de la chanteuse de l'autre côté de l'Atlantique n'est plus à démontrer, beaucoup d'Américains n'avaient pas attendu que Queen B leur dise de démissionner pour le faire.

Au total, ils sont 47 millions à avoir quitté leur travail en 2021: un quart des Américains capables de travailler ont démissionné cette année-là. Et le phénomène ne semble pas s'arrêter. Selon le département américain du Travail, 4,4 millions de personnes ont remis leur démission rien qu'en avril 2022. Ce raz de marré apparemment interminable porte le nom de «Great Resignation», soit la «grande démission».

Selon Serge da Motta Veiga, chercheur et professeur de management à l'École des hautes études commerciales du Nord (EDHEC), spécialisé dans le recrutement et la gestion de carrières, ce sont la pandémie et les confinements qui ont servi d'éléments déclencheurs de cette démission généralisée aux États-Unis.

«On observe un délai de deux-trois mois entre le premier confinement et la première vague de démissions, détaille-t-il. C'est là qu'Anthony Klotz [chercheur psychologue du monde du travail qui a inventé le terme de “grande démission”, ndlr] s'est rendu compte que quelque chose était en train de changer. Grâce au Covid, les gens se sont dit: “Ce que je fais n'est plus ce que je voulais faire, ce n'est plus mon but et j'ai envie de poursuivre mon rêve.”»

«Une bulle prête à exploser»

Selon le chercheur, la pandémie n'est cependant pas la seule responsable de ce phénomène: «Une bulle était prête à exploser. On le voit aussi en France. Toute une génération de jeunes, surtout les jeunes diplômés, a des aspirations différentes. Ils ont envie de terminer leurs études, mais également de trouver un travail avec du sens. Ils veulent une situation géographique qui leur plaise, plus de flexibilité et plus d'autonomie

Le premier confinement a été l'occasion, pour beaucoup de gens, d'entamer une période de réflexion, et le télétravail celle de se rendre compte que certains métiers pouvaient s'exercer depuis n'importe où, ou presque. Conséquence: de nombreuses personnes, jeunes ou moins jeunes, se sont aperçues que leur emploi ne correspondait pas ou plus à leurs attentes.

La facette la plus étonnante de la «grande démission» est qu'elle touche toutes les catégories de la population américaine, pas seulement la classe moyenne aisée. Même des personnes en situation précaire ont pu sauter le pas et démissionner, peut-être grâce aux chèques successifs que le gouvernement fédéral a accordé aux familles durant la pandémie: 1.200 dollars en avril 2020, 600 dollars en décembre 2020 et 1.400 dollars en mars 2021.

Comme l'explique Serge da Motta Veiga, «on observe deux types de profils» ayant pris part à la «grande démission». «D'une part, des personnes qui sont plutôt de niveau cadre, très qualifiées, et qui n'avaient pas besoin de ce soutien financier. D'autre part, toutes les personnes qui avaient des emplois précaires ou semi-précaires, dans la restauration par exemple, et pour qui ces chèques ont assuré un petit coussin de confort.»

Beaucoup de démissions,
peu de chômage

Grâce aux lois dites de l'emploi «at will» (à son gré), en application dans quarante-neuf des cinquante États, il est très facile de démissionner aux États-Unis: il n'y a même pas besoin de donner de préavis. Un facteur qui explique pourquoi les démissions ont été aussi rapides, nombreuses et brutales.

Cela ne veut néanmoins pas dire que toutes ces personnes ont quitté le marché du travail. Il suffit de regarder le taux de chômage aux États-Unis (3,6% en avril) pour comprendre que la majorité d'entre elles ont retrouvé du travail très rapidement, que ce soit dans leur secteur d'origine ou en se reconvertissant.

«Certaines personnes ont persisté parce qu'elles étaient déjà dans le secteur dont elles rêvaient, explique le chercheur en recrutement. Mais il y a des gens qui ont quitté leur emploi et qui se sont reconvertis. Quand vous y réfléchissez, quelqu'un qui travaille dans l'hôtellerie, par exemple, peut se reconvertir dans d'autres secteurs de service comme la vente. Il applique juste ses compétences ailleurs.»

Par ailleurs, de nombreux démissionnaires ayant retrouvé du travail ont réussi au passage à augmenter leur salaire. Selon une étude réalisée par la banque de la réserve fédérale d'Atlanta, le salaire moyen d'un Américain ayant changé d'emploi entre 2021 et 2022 a augmenté de 6%, contre une augmentation de seulement 4,5% pour quelqu'un qui a gardé son travail toute l'année.

Quand l'employé dicte les règles

Encore plus avantageux: la «grande démission» et la peur du manque de personnel qu'elle instaure dans les entreprises a changé le rapport de force entre employeurs et employés. «Pour le moment, l'employé est en position de force, explique le chercheur. Il peut dicter un peu les règles, négocier plus d'argent. Il a le choix, le luxe de choisir où travailler et comment travailler.»

Ce rapport de force s'illustre à travers les annonces que multiplient les entreprises américaines pour retenir leurs employés ou même pour attirer de la nouvelle main-d'œuvre. Récemment par exemple, le géant de la location à court terme Airbnb a annoncé que tous ses employés pourraient choisir de télétravailler de n'importe où dans le monde au lieu de revenir au bureau. Une manière de satisfaire les nouvelles envies qui a porté ses fruits, puisqu'après cette déclaration, les annonces d'emploi de Airbnb ont été vues quelque 800.000 fois en à peine une semaine.

Certains ont même décidé d'aller plus loin et de ne plus dépendre d'employeurs du tout, préférant créer leur propre entreprise. Selon le Bureau de recensement des États-Unis, 5,4 millions d'activités entrepreneuriales ont été créées en 2021, un record historique dans l'histoire du pays. Selon Serge da Motta Veiga, encore plus qu'une envie d'indépendance, cette initiative reflète un changement de valeurs. Certains individus ont décidé qu'ils ne voulaient plus seulement travailler pour survivre, mais pour «poursuivre leurs passions».

Tout plaquer et partir en voyage

Enfin, une minorité a non seulement décidé de quitter son emploi, mais aussi le monde du travail, afin de profiter du reste de sa vie. Dans un pays où la retraite repose uniquement sur son épargne et ses investissements, la retraite anticipée a pendant très longtemps été uniquement réservée aux catégories les plus aisées. Ce n'est désormais plus le cas.

Selon une enquête du Pew Research Center, 50,3% des Américains de plus de 55 ans se déclarent à la retraite. Et pour Serge da Motta Veiga, même des ouvriers qui se «sont tués à la tâche toute leur vie comme jamais on ne le ferait en Europe» commencent à se demander «pourquoi ils se tueraient au travail pendant encore dix ans» et décident, à la place, de vendre tout ce qu'ils ont pour acheter un mobil-home et enfin pouvoir voyager.

Le chercheur met néanmoins en garde: il est encore trop tôt pour savoir si ce changement culturel s'installera dans le temps ou non. Comme il l'explique, «tout ceci est cyclique. Ça peut changer. Avec l'inflation qui monte, si on se retrouve de nouveau dans une récession, les rapports de force peuvent de nouveau basculer.»

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