Médias / Santé

Comment la presse à scandale a nourri l'obsession des années 2000 pour la minceur

Temps de lecture : 9 min

Les tabloïds américains traquaient les célébrités jusque dans les restaurants et n'hésitaient pas à soudoyer des médecins prêts à formuler des théories fumeuses à leur propos.

Annoncer la maigreur alarmante d'une star ou le régime yo-yo d'une autre en couverture, c'était s'assurer des ventes rondelettes. | Laura Lewis via Flickr
Annoncer la maigreur alarmante d'une star ou le régime yo-yo d'une autre en couverture, c'était s'assurer des ventes rondelettes. | Laura Lewis via Flickr

Chaque fois que la journaliste Rachel Paula Abrahamson avait besoin de préciser le poids d'une célébrité dans un article pour le magazine Us Weekly, elle pouvait appeler le docteur Fred Pescatore. Ce médecin basé à New York, toujours en exercice, est l'auteur de livres tels que The Hamptons diet («Le régime Hamptons»), Thin for good («Mince pour de bon»), ou The A-List Diet (qu'on pourrait traduire par «Le régime des célébrités»). De 2003 à 2017, pendant ses années passées à travailler pour le magazine, Rachel Paula Abrahamson connaissait son numéro par cœur.

«Nous avions l'habitude de lui envoyer des photos par e-mail, à partir desquelles il décrétait: “Elle pèse cinquante-quatre kilos” ou “Dans celle-là, elle pèse soixante-huit kilos et dans la deuxième environ soixante-et-un kilos.”» Pourtant, «à l'époque, nous ne trouvions pas ça dingue. C'était juste normal», déplore la journaliste, qui travaille désormais pour Today.com.

Au début des années 2000, l'objectification des corps était devenue aux États-Unis un passe-temps national. Il était facile de s'y adonner: journaux à ragots, blogs racoleurs et «people» épinglés dans des émissions télévisées populaires et satiriques comme The Soup encourageaient le public à critiquer ouvertement les femmes qu'ils y voyaient.

Une stratégie bien rodée

Ce que pouvaient déclarer ces femmes au sujet de leur propre corps ou de leur état de santé importait peu: avant qu'Instagram établisse un contact direct entre les stars et leurs fans, les spéculations des magazines autour de supposés troubles alimentaires étaient considérées comme parole d'évangile.

En contrepartie, les confidences des mêmes célébrités prétextant une alimentation équilibrée, un métabolisme rapide ou la loterie génétique ne pesaient guère dans la balance. Toute femme sous les feux de l'actualité était condamnée à voir un jour ou l'autre son nom apparaître dans ces feuilles de chou: corps et régimes alimentaires passés au crible constituaient la base des sujets les plus vendeurs.

«Les numéros consacrés aux problèmes de poids se vendaient particulièrement bien», assure Nadia (le pseudonyme sous lequel elle témoigne). Journaliste spécialisée dans les célébrités, plus tard promue rédactrice en chef d'un tabloïd, elle a accepté de partager son expérience sous couvert d'anonymat.

Nadia a débuté sa carrière chez In Touch Weekly à la fin des années 2000. Les géants du secteur comme Entertainment Weekly ou InStyle ont depuis adopté un modèle 100% digital, mais à l'époque ces magazines se trouvaient partout, dans n'importe quel drugstore ou supermarché du pays. Si on en croit les chiffres publiés par l'Alliance for Audited Media, au plus fort de leur popularité en 2006, l'hebdomadaire Us Weekly vendait en moyenne 992.238 exemplaires de chaque édition, quand son concurrent Life & Style en écoulait 720.616. L'année suivante, In Touch les a coiffés au poteau avec une moyenne de 1.248.563 copies.

Dans les années 2000, nul n'ignorait que les standards de beauté basés sur l'ultra-minceur étaient malsains.

«Nous étions soumis à une énorme pression pour trouver les histoires et titres les plus accrocheurs», confie Jared Shapiro, directeur et fondateur de l'agence de marketing et de branding The Tag Experience à Miami. Il a été tour à tour le directeur éditorial des magazines Life & Style et In Touch – et à bonne école quand il secondait en 2002 la reine de ces magazines, Bonnie Fuller, alors rédactrice en chef de Us Weekly.

Décortiquant les chiffres, il explique qu'une augmentation de 20% des ventes se traduisait par environ 800.000 dollars [environ 796.000 euros, ndlr] de profits complémentaires aux 4 millions que rapportait chaque numéro de l'hebdomadaire. Rien d'étonnant à ce que les rédacteurs aient usé la stratégie jusqu'à la corde: annoncer la maigreur alarmante d'une star ou le régime yo-yo d'une autre en couverture, c'était s'assurer des ventes rondelettes.

Lucratif

Dans les années 2000, nul n'ignorait que les standards de beauté basés sur l'ultra-minceur étaient malsains. Les articles soulignant les dangers de cette tendance ne manquaient pas. Les journalistes pointaient du doigt des actrices ou des mannequins, de Kate Bosworth à Kate Moss, en passant par Nicole Richie, Keira Knightley, Calista Flockhart, Angelina Jolie, et beaucoup d'autres brindilles emblématiques de cette dérive.

Cela n'empêchait pas des blogueurs comme Perez Hilton ou Jared Eng (alias Just Jared), l'animateur de radio et roi de la provocation Howard Stern ou même la très influente comédienne et star de la télévision américaine Joan Rivers de profiter de cette manne. Stern a même réussi à piéger Nicole Richie sur son émission, la persuadant de se peser en direct. Tous alimentaient la tendance, redoublant d'efforts pour faire de la question du poids de ces femmes un sujet commenté par le plus grand nombre –s'assurant évidemment au passage toujours un peu plus d'audience.

Rachel Paula Abrahamson se souvient de l'intensité avec laquelle son équipe suivait les évolutions de la silhouette de Jessica Simpson au fil des ans.

Les tabloïds ouvraient la marche. Dans certains articles, les stars étaient directement interrogées sur leurs habitudes; on y proposait un journal alimentaire listant les produits consommés et le nombre de calories leur correspondant, citant leurs coachs sportifs et leurs stylistes, qui s'épanchaient sur les choix de vie sains et la discipline de leurs clientes.

Mais la méthodologie qui prévalait consistait à supputer, accuser puis traîner dans la boue. Un corps aminci devenait le signe évident d'une douloureuse rupture amoureuse, d'une addiction médicamenteuse –ou pire, aux drogues dures. Voire la quête effrénée d'un «revenge body» dont la simple vue provoquerait un arrêt cardiaque immédiat de l'ex-copain, ou encore une grave crise d'anorexie que la star tenterait de cacher au public.

Traumatisant

À l'inverse, cinq kilos de plus sur la balance transformaient soudain une ancienne icône de la beauté comme Anna Nicole Smith ou Britney Spears en une épave, l'exemple même des ravages provoqués par la célébrité et les excès. Rachel Paula Abrahamson se souvient de l'intensité avec laquelle son équipe suivait les évolutions de la silhouette de la starlette Jessica Simpson au fil des ans.

Un jour, ils l'ont suivie dans le restaurant mexicain où elle dînait. Ils avaient réussi à se procurer la facture du repas, afin de compter les calories: tant de margaritas ingurgitées! Elle avait forcément perdu pied (l'an dernier, Simpson documentait via Instagram sa relation compliquée avec l'alcool).

Shapiro affirme que ce type de traque était en partie facilité par la présence de sources réparties dans le pays –sans compter un budget illimité. «Si l'une de nos sources nous prévenait que Justin Timberlake et Cameron Diaz allaient dîner dans tel restaurant à 19h, vous pouviez être certains qu'ils en franchiraient la porte à 19h précises. Et nous occupions la table voisine, bien sûr…» Nadia, elle aussi, assure avoir eu carte blanche pour les dépenses engendrées par la traque de célébrités.

En 2007, Keira Knightley gagnait contre le Daily Mail, qui la prétendait anorexique et la rendait responsable de la mort d'une jeune femme de 19 ans.

Quelque légitimité pouvait se glisser entre les lignes, mais le résultat global mélangeait surtout clichés satiriques et pseudo-statistiques sorties de leur contexte. En 2006, Us Weekly publiait des gros titres comme «How Much Do Stars Really Weigh?» («Combien pèsent vraiment les stars?») ou «Goalpost Gams!» («Des jambes comme des allumettes!»).

Dans les deux articles, chaque photo de célébrité s'accompagnait d'une estimation de son poids, avec des photos qui semblaient avoir été prises à la volée, comme par un paparazzi, montrant Victoria Beckham ou les actrices Ellen Pompeo et Mary-Kate Olsen avec une annotation entre les cuisses qui annonçait l'écart existant entre leurs deux cuisses [le fameux «thigh gap», ndlr].

Celui-ci n'était pas mesuré de façon scientifique, mais il était «volontairement majoré de manière à créer effroi et choc». Dans l'éventualité où le nutritionniste consulté tombait juste, le journaliste pouvait se tourner vers une autre source prête à donner un chiffre plus alarmant (donc plus alléchant).

Dans d'autres articles, on juxtaposait les démentis de stars et les déclarations de sources anonymes «confirmant» procédures médicales, privations volontaires, addictions variées, sans oublier les interventions d'experts affirmant que les choix de la personne en question n'étaient pas judicieux. Courtney Love avait par exemple déclaré que son importante perte de poids était due à un nouveau régime alimentaire et à la pratique assidue du yoga, mais une «source anonyme» assura qu'elle avait perdu ces vingt kilos grâce à la pose d'un anneau gastrique.

Quand bien même une célébrité (ou, plus fréquemment, une personne qui la représentait) démentait directement une rumeur (régime absurde, photos volées tendant à montrer qu'elle filait un mauvais coton), rien n'empêchait l'histoire d'être publiée.

Sans peur et sans reproche

À l'époque, rappelle Nadia, les magazines ne risquaient pas de créer un tollé via les réseaux sociaux: ils pouvaient donc imprimer leurs sordides rumeurs en toute impunité. Les démentis étaient simplement intégrés à l'histoire, qu'ils enrichissaient. La styliste Rachel Zoe comme la chanteuse LeAnn Rimes ont eu beau protester contre les accusations d'anorexie, se vantant d'avoir un métabolisme rapide et d'être favorisées par leur patrimoine génétique, rien n'arrêtait les commérages ni n'empêchait les tabloïds d'imprimer un diagnostic.

Les accusations d'anorexie visaient principalement les stars blanches, celles issues de minorités ethniques évoluant dans une étrange zone floue: les noms de Halle Berry, Angela Bassett, Salma Hayek ou Jennifer Lopez servaient de contre-exemple. Leur photo, à côté de celle d'une célébrité blanche et prétendument affamée, rappelait ce à quoi devrait ressembler un corps «en bonne santé». Ce rôle leur était réservé; elles n'étaient pas victimes de troubles alimentaires, donc n'avaient pas droit au devant de la scène. «Il y avait un réel manque de diversité dans ces magazines», confirme Nadia.

Et les exceptions faisaient mouche: les meilleures ventes de la décennie pour Us Weekly ont été raflées par un numéro arborant une Janet Jackson fière de montrer ses abdos et son décolleté en bikini sexy («Comment je suis devenue mince», «Moins 27 kilos en 4 mois!»). En couverture, elle promettait de livrer pour la première fois les détails de «la lutte qu'elle menait contre les kilos depuis des décennies» ainsi que «ses menus quotidiens et sa routine sportive». Sous l'accroche, une petite photo la montrait «avant», portant des vêtements larges. Le numéro, paru le 5 juin 2006, s'est arraché à 1.336.294 exemplaires.

Aujourd'hui, quand un article aborde des sujets comme celui des troubles mentaux, de l'alimentation ou des problèmes d'addiction, il s'accompagne souvent de numéros de téléphone ou de liens vers des ressources et soutiens variés pour ceux qui en souffrent. Ce changement est aussi intervenu en partie grâce aux célébrités: en 2007, Keira Knightley gagnait un procès contre le plus célèbre journal à ragots anglais, le Daily Mail, qui la prétendait anorexique et la rendait responsable de la mort d'une jeune femme de 19 ans –dont la maladie aurait été déclenchée par une photo du corps de l'actrice en bikini.

«C'était injuste, mais normalisé et admis à cette époque, jusque dans la presse généraliste moins versée dans les ragots.»
Nadia, journaliste spécialisée dans les célébrités

Un an plus tard, le même média était attaqué par Lisa Marie Presley, la fille d'Elvis: le magazine lui prêtait un «appétit malsain» qui faisait écho aux turpitudes de son propre père. Elle s'était donc vue forcée, afin de taire la rumeur, de révéler une grossesse qu'elle ne souhaitait pourtant pas rendre publique. Nadia souligne que la montée en puissance du mouvement «body positive» et l'évolution du regard que la société porte sur les questions liées à la santé mentale ont peu à peu incité les médias à porter une attention accrue aux potentiels déclencheurs; ils sont désormais plus soucieux de protéger les lecteurs et lectrices. Sans compter le risque, dans le contexte actuel, d'avoir à acquitter d'importants frais de justice et de voir ses ventes –ou son nombre de clics– couler à pic.

Culpabilité variable

Les rédacteurs des années 2000 ont au moins la décence de déclarer se sentir un peu coupables. «Si ça vous fait plaisir, je peux déclarer que la presse devrait avoir honte, et je m'inclus dans le lot», concède Shapiro au sujet d'un article précis paru à l'époque dorée de ces chiffons à commérages. Leur dégringolade a débuté en 2008: en 2021, Us Weekly, Life & Style ou In Touch vendaient moins de 65.000 exemplaires hebdomadaires. «La vision et les attentes sociétales étaient très différentes, ces sujets étaient abordés avec une autre approche. Aujourd'hui, nous accablons quiconque accuse une célébrité d'anorexie ou de boulimie.»

Évidemment, précise-t-il, quand une star perd beaucoup de poids, il est difficile de l'ignorer, «mais qui sommes-nous pour prétendre savoir ce que cette personne est en train de vivre, si elle traverse une période de fragilité psychologique?»

Nadia partage son avis. «Je me sens à 100% coupable, et ne peux imaginer à quel point ce doit être dur de voir le monde entier scruter et critiquer votre corps. C'était injuste, mais normalisé et admis à cette époque, jusque dans la presse généraliste moins versée dans les ragots.» L'impact de cette presse sur la société ne sera sans doute plus jamais aussi important. Abrahamson reconnaît qu'il s'agit d'une bonne chose. «En un sens, je suis rassurée que les tabloïds aient perdu de cette influence qu'ils ont pu avoir.»

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