FranceLife

Je suis venu te dire que je m'en vais

Philippe Boggio, mis à jour le 16.06.2010 à 11 h 57

Certains quittent Facebook par militantisme, d'autres seulement par lassitude, sans rancune.

Rompre avec Facebook n'est plus tabou. On s'en glorifierait même. A preuve, les 36.000 membres, en majorité canadiens, qui viennent de prendre leurs cliques et leurs claques, en ayant organisé, le 31 mai, le QuitFacebookday. Un départ groupé, activiste et rancunier, qui fait beaucoup parler de lui.

Aux dernières nouvelles, ces défroqués se portent bien. Ils ont survécu à l'auto-éjection, mathématiquement dérisoire (Facebook revendique 540 millions de membres, dont 19 millions en France), mais non négligeable, sur un plan symbolique; ils soufflent un peu, avant de se retrouver une autre église, ou au moins une autre famille nombreuse, sur la Toile; envisagent de se lancer, après des années de stricte orthodoxie «facebookienne», à la recherche de nouvelles aventures, comme celle que propose Movim. Souvent influencés par des sites de vigilance des libertés, tel l'Electronic privacy information center, ces dissidents ont en commun une méfiance grandissante concernant l'usage que fait le réseau social des millions de données privées qu'il collecte, le flou maintenu par ses responsables sur les protections de ces données; enfin leur utilisation éventuelle à des fins de «publicité ciblée» via des sites satellites comme Facebook connect ou Open Graph.

Des «amis» qui se sentent trahis

Matrice bienveillante et ludique de la convivialité, toute cette dernière décennie, Facebook est devenu, ces mois-ci, l'objet de soupçons, en tout cas de bien des questions, même de la part de dirigeants politiques (en France, Nathalie Kosciusko-Morizet, la secrétaire d'Etat chargée de la prospective et du développement de l'économie numérique).

Devant ces attaques, le réseau social promet de s'amender, en simplifiant ses procédures, il explique vouloir afficher davantage de transparence. La contestation, toutefois, ne paraît pas près de cesser, car Facebook ne cache plus désormais sa volonté de rentabiliser son immense patrimoine mondial, ce qui, évidemment, n'avait pas été dit au départ de cette odyssée de l'«amitié»...

Le moment est peut-être idéal, alors, pour mêler à ces voix contrariées une autre sonorité, plus discrète, plus tranquille. Le petit couplet de ceux qui quittent Facebook sans amertume ni griefs éthiques, a minima, simplement parce que, comme le dit l'un d'eux, «ils n'ont jamais très bien su ce qu'ils étaient venus faire là». Ceux qui s'étaient retrouvés un peu par hasard sur Facebook, aspirés par le violent phénomène de masse qui s'était emparé de la France, autour de 2007, et qui, la bourrasque passée, se sont perçus un peu comme des éléphants dans un jeu de quilles. Intrus ou voyeurs. A l'image de Marc Herliche, 51 ans, ébéniste dans le 3e arrondissement de Paris:

Oui, je m'en vais, je n'en fais pas une affaire, mais je m'en vais. Je sais bien que je m'exclus sans doute de quelque chose d'important, qui va encore plus bouleverser nos vies, dans l'avenir. On va me le reprocher, mais au fond, Facebook ne peut rien pour ma vie, et je n'ai plus envie de pouvoir, même passivement, quelque chose pour la sienne.
Je ne quitte pas Facebook pour les raisons du QuitFacebookday, comme les 35.000, là. Il n'y a pas grand-chose à cacher de ma vie privée. Je n'ai pas de secrets, et même si j'en avais, je ne saurais pas les intégrer techniquement dans les applications de Facebook. Faute de compétence, de compréhension du maniement informatique, je n'ai pas pu faire autrement que de rester à la marge du réseau social. A mon âge, je me suis fait dans cette aventure l'effet d'être une charge pour les autres, vous savez, comme les jeunes générations se traînent l'aïeul. J'ai vu, maintenant, je peux repartir.

Tout a commencé, un soir que je dînais chez des copains. Louise, 14 ans, l'une des filles de mes hôtes, ne voulait pas aller se coucher, malgré l'injonction de sa mère, alors elle m'a soudain demandé:
- T'as un compte sur Facebook?
- Non...
- T'es nul! Attends, on va le faire. Y en a pour une minute.
Elle tentait de gagner du temps, mais comme ses parents avaient l'air eux aussi de me trouver soudain archaïque, ils ont laissé faire. Louise a bien tiré une heure de rab, et moi, je me suis retrouvé inscrit sur Facebook. Elle a déniché une photo de moi, dans les archives informatiques de sa famille, une photo qui ne dit rien, un peu lointaine, moi traversant une rue, un journal à la main, engoncé dans une grosse veste. Puis des photos d'eux et de moi, à table, l'été dans un jardin. Elle a tiqué quand elle m'a demandé mon âge. «Ah oui, tout de même...»
Elle a voulu inscrire aussi dans mon «profil» le nom de mon lycée. Je lui ai expliqué qu'après tout ce temps, mon lycée avait dû être détruit, ou rongé par l'amiante. «Alors, tes diplômes?» Cette question aussi paraissait renvoyer au «profil» d'un autre. Je me penchais sur l'ordinateur: il n'y avait pas de question dépassant l'aube des âges? Vous voyez, les années qui passent, les voyages, les grands chocs, grands amours, boulot, rides, désillusions, etc? «Tu peux mettre tes chanteurs préférés », m'a répondu la jeune fille.
Louise est devenue ma première «amie» Facebook. Puis ses sœurs, et ses copines de classe, qui faisaient un concours, à celle qui parviendrait la première au score de 300 «amis». Toute la famille, bientôt, nombreuse, qui avait des ramifications de partout; des «amis d'amis», des gens que nous avions en commun, beaucoup aussi dont je n'avais jamais entendu parler.

Comme d'autres, Marc Herliche a été rapidement submergé par des tas de nouveaux «amis» qu'il n'avait pas demandés, mais que la vie lui offrait, à raison d'une ou deux dizaines par semaine. Au début, le nouvel inscrit regarde les photos, il lit les informations des «profils». Un peu de tout parmi ces nouvelles relations acquises hors géographie, hommes et femmes, mais surtout, dans son immense majorité, l'expression de la planète adolescente. Le site paraît lui être dédié, pensent les déserteurs, aujourd'hui revenus, à titre individuel, de l'expérience Facebook. La manière et le style pensés pour elle. Les fenêtres de la messagerie sont étroites et appellent des échanges brefs, des dialogues passe-partout. Les «murs» s'ornent de photos de soi et de ses copains, de sa petite galaxie personnelle qui joue comme un miroir de soi. Outil des vanités en formation.

Le profil des bonnes nouvelles

Facebook est incroyablement fait pour l'époque –à moins que ce ne soit Facebook et quelques autres qui façonnent celle-ci. On s'y montre à son avantage. Sauf, bien sûr, si l'on s'entête, comme c'est aussi la mode, à y charger les photos de ses heures les plus alcoolisées. On y surjoue son ego. S'y vend un bon prix. Les «profils» évoquent souvent ces lettres de candidature que les cabinets-conseils recommandent de gonfler de l'estime de soi. Et sur cette base permanente, toujours consultable, viennent s'ajouter à l'infini, presque, tout un tas de variations, propres, croit-on, à affiner un portrait flatteur. J'aime ça, et ça, et encore ça. Je suis fan! Dans l'enthousiasme et les superlatifs, même s'il s'agit de sujets d'admiration qui peuvent paraître relatifs.

C'est un peu comme si Facebook s'était arrangé pour capter toujours le bon côté des choses, l'optimisme, le jeu, une continuité des jours sans fractures... et les fameux apéros. Les nouvelles dramatiques sont plutôt sur Twitter, et évidemment sur les sites d'information. La vérité des uns et des autres, plutôt sur des blogs personnels. Ici, on fait bonne figure, en bonne société. Facebook ou une autre façon d'être quand même «entre soi». Le réseau social doit conserver, malgré l'évolution de ses membres, quelque chose des confréries américaines d'étudiants pour lesquelles il est né. Un je ne sais quoi de débraillé, mais chic. «Bien sûr, je ne suis pas une droguée de Facebook, je ne passe pas ma vie dessus, explique une enseignante, mais je n'ai jamais eu l'impression que les plaintes du chômage, les maladies, la déprime s'y expriment beaucoup.» (D'ailleurs, Facebook mesure le Bonheur national brut.)

Bien sûr, comme le réseautage sert à tout, il prend le contenu qu'on lui imprime. Des groupes ont su lui donner des usages intéressants. Ne serait-ce que pratiques, par la promotion d'artistes ou d'initiatives qui seraient restés dans l'ombre sans Facebook. Mais les enquêtes manquent encore pour mesurer le poids réel du site dans la vie sociale, notamment des adultes.

Philippe Boggio

Photo: Goodbye Facebook / iliveisl via Flickr License CC by

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