Monde

Le pétro-cauchemar d'Obama

Anne Applebaum, mis à jour le 16.06.2010 à 11 h 10

Trop soucieux d’être à la hauteur des attentes, le président des Etats-Unis donne une impression d’impuissance.

Obama, le 28 mai 2010 à Fourchon Beach. REUTERS/Larry Downing

Obama, le 28 mai 2010 à Fourchon Beach. REUTERS/Larry Downing

Barack Obama ne s'était pas encore adressé à la nation depuis le bureau ovale. C'est chose faite avec son discours sur la marée noire prononcé le mardi 15 juin, où il a assuré qu'il ferait payer BP pour les dégâts causés. Au 58e jour de la catastrophe, le président américain a déclaré qu'entre 35.000 et 60.000 barils de pétrole continuaient de fuiter chaque jour, bien plus que les 20.000 à 40.000 annoncés la semaine précédente. Il a également affirmé qu'il était temps pour le pays de trouver d'autres sources d'énergie que le pétrole.

Alors qu'il n'est pas certain qu'Obama puisse forcer BP à faire quoi que ce soit, nous republions ci-dessous un article d'Anne Applebaum qui estime que la rhétorique du président le fait apparaître impuissant dans l'affaire BP.

***

Dans le Golfe du Mexique, des traînées de pétrole se dispersent dans l'océan. Elles recouvrent les ailes oiseaux marins, empoisonnent les crustacés et forment des boulettes de goudron qui finissent leur chemin sur les plages blanches de Floride. Un désastre écologique et un cauchemar économique face auxquels le président américain est impuissant. Totalement impuissant.

Les responsables politiques ne peuvent pas résoudre tous les problèmes!

La dure vérité est que le gouvernement américain n'a pas de recette miracle pour colmater les fuites de pétrole. Même en rassemblant tout le bon sens des cercles les plus proches d'Obama —économistes de Harvard, brillants conseillers en communication et fins politiciens—, impossible d'empêcher l'écoulement de plusieurs tonnes de pétrole depuis un trou situé à plus de 1,6 kilomètres de profondeur dans la mer.

A part le fait d'être proche de la côte louisianaise, ce désastre n'a absolument rien en commun avec Katrina. L'ouragan était une catastrophe naturelle immaîtrisable qui s'est transformée en tragédie humaine à cause d'une réponse inadaptée du gouvernement. La catastrophe de la marée noire est seulement immaîtrisable. Et elle deviendra une tragédie humaine précisément parce qu'aucune réponse gouvernementale n'est possible.

Cela pose un certain nombre de questions. Etant donné que le président Obama n'est pas capable d'arrêter la fuite, pourquoi a-t-il décidé d'agir comme s'il l'était? Et pourquoi prétend-il ne pas dépendre de BP pour sauver les poissons et les oiseaux du Golfe du Mexique? Pourquoi, pour reprendre sa formule, cherche-t-il quelqu'un à qui «botter le cul»? J'imagine qu'il y a moult raisons derrière son changement de ton et que certaines sont d'ordre idéologique.

Bien sûr, l'actuel président des Etats-Unis estime que le gouvernement peut et doit pouvoir résoudre tous les problèmes. Obama n'a jamais donné l'impression d'être un fervent défenseur du secteur privé. Et certains de ses collaborateurs au Congrès —par exemple, ceux qui proposent de relever le seuil des dédommagements que BP sera tenu de payer, avec effet rétroactif, ou qui veulent que BP rembourse les pertes de salaire des ouvriers des autres compagnies pétrolières— y sont franchement hostiles.

Obama veut donner l'image de leader qu'on attend de lui

Mais la nature de cette politique est dans une large mesure culturelle. Obama a été contraint de jouer un rôle de leader dans une crise qu'il ne peut guère maîtriser parce que c'est ce que les Américains —les médias et les électeurs de tout bord— attendent de lui. Ces dernières années, la majorité des Américains se sont mis à attendre une réponse ferme —une «invasion», un projet de loi massif au Congrès— de la part des responsables politiques en temps de crise, quelle que soit leur action politique.

En l'occurrence, la crise, c'est la marée noire. On veut que le président soit un leader en toute circonstance. Il y a quelques jours, on pouvait lire dans le New York Times que «lui [Obama] et son administration doivent faire beaucoup plus pour montrer qu'ils maîtrisent parfaitement la situation»; ils auraient dû «faire pression» sur BP bien avant. Comme si cela aurait pu apaiser la situation.

Mitt Romney qui, la dernière fois que j'ai vérifié, était de centre-droit, a lui aussi joué le même air: Obama, a-t-il déclaré, doit «diriger l'ensemble des efforts visant à réunir les experts, les dirigeants des diverses compagnies pétrolières, les ingénieurs de diverses entreprises pétrolières ainsi que les cercles de réflexion d'intellectuels».

Cette remarque me rappelle l'époque où l'Union européenne avait solennellement décidé de former un comité de l'emploi comme s'il s'agissait d'une véritable solution pour combattre le chômage. J'imagine bien tous ces ingénieurs pétroliers en train de se tourner les pouces dans ces cercles de réflexion (la Heritage Foundation?, la Brookings Institution?) et d'attendre qu'une chose: un coup de fil du président pour passer à l'action...

Il faut impliquer BP dans la solution

En vérité, la structure la plus susceptible d'avoir les numéros de téléphones des «experts» en question, c'est BP. L'entreprise qui les amènera le plus vite en Louisiane, c'est BP. J'écris ceci non pas parce que j'aime ou que j'admire British Petroleum (désormais universellement connue sous le sigle BP), mais parce que ses actionnaires ont déjà perdu plusieurs milliards de dollars et que ses hauts cadres sont très désireux, plus que quiconque à la Maison Blanche, de trouver rapidement des solutions.

Taper sur BP ou chercher à la sanctionner coûte que coûte ne sert à rien. D'une part, nous apprendrons bientôt que de nombreuses sociétés —américaines, japonaises et même Halliburton— ont leur part de responsabilité dans l'explosion de la plate-forme à l'origine de la marée noire. D'autre part, parce que, quelle que soit la solution, BP doit en être partie prenante.

Paradoxalement, le fait de tenir des discours fermes à propos de cette crise pétrolière donne, à l'étranger, une impression de faiblesse d'Obama et de l'Amérique. De la même façon que la sévérité orale de l'Administration Bush à l'égard de l'Iran lui donnait une image d'impuissance. Les discours sévères sont valables quand ils reflètent une véritable volonté d'action —la présence d'un plan d'action et d'un plan B dans le cas où le plan initial échouerait. Mais les paroles courroucées, contre BP, contre les Britanniques et les compagnies pétrolières, qui ne s'accompagnent d'aucune proposition sont simplement minables.

C'est bien qu'Obama soit préoccupé par les conséquences de la marée noire, mais ce n'est pas sain qu'il prétende pouvoir l'éliminer. Aussi, nous devons cesser d'exiger de lui des miracles sur tous les fronts.

Anne Applebaum

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Obama, le 28 mai 2010 à Fourchon Beach. REUTERS/Larry Downing

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