Santé / Société

Pourquoi ne bronze-t-on plus topless?

Temps de lecture : 6 min

Alors que les seins nus déferlaient sur les plages dans les années 1980 et 1990, ils se font de plus en plus rares. Que s'est-il passé?

Où les femmes qui osent encore bronzer seins nus trouvent-elles le courage de le faire? | Dan Gold via Unsplash
Où les femmes qui osent encore bronzer seins nus trouvent-elles le courage de le faire? | Dan Gold via Unsplash

Quand j'avais 15 ans, ma mère en avait un peu plus de 50. On allait souvent à la plage ensemble. Et c'est à peine sa serviette étalée sur le sable qu'elle quittait son haut de maillot de bain. Moi, je passais la plupart de mon temps à vérifier que mes triangles taille XXS n'avaient pas quitté mes seins –qui étaient encore trop menus pour les remplir.

J'ai 30 ans, ma mère un peu moins de 70. Je n'achète même plus de hauts de maillot de bain; c'est maintenant elle qui couvre ses seins: elle ne veut pas «imposer aux autres» le spectacle de la cicatrice qu'a laissé le cancer sur sa poitrine.

Quant à moi, je me rends compte que mes seins nus importunent plus que les siens à l'époque. D'ailleurs aujourd'hui, selon l'Ifop, seules 19% des Françaises de moins de 50 ans se mettent parfois seins nus sur la plage. Je retiens ma respiration à chaque fois que vient le moment de passer mon T-shirt par-dessus ma tête. Mais pourquoi dévoiler ma poitrine n'est-il plus un geste anodin, alors qu'il l'aurait été il y a moins de trente ans?

Les seins, le cancer et les flics

La pratique du topless est noyée dans les mythes divers et variés –qui semblent tous plus ou moins viser à l'empêcher. Certains croient par exemple qu'il est illégal de bronzer seins nus. On se souvient d'ailleurs des gendarmes qui, en août 2020, avaient ordonné à plusieurs femmes de remettre leurs hauts de maillot de bain, sur une plage des Pyrénées-Orientales. Comme l'avaient rapidement souligné les réseaux sociaux, ils étaient en tort –autant que ceux qui avaient demandé, en août 2016, à une femme en burkini de se déshabiller.

Quand on aura cinq minutes, on pensera à inscrire dans la Constitution le droit pour les femmes de s'habiller comme elles le souhaitent.

Car, n'en déplaise aux fâcheux, la loi n'interdit nullement aux femmes de bronzer seins nus ni de porter un burkini. Les maires ont néanmoins le pouvoir de proscrire la pratique du topless par un arrêté municipal: c'est par exemple le cas à Paris Plages, où le règlement interdit le port des strings et du monokini, considérés comme des «tenues indécentes».

Quant au burkini, malgré les efforts du maire de Fréjus qui n'a visiblement que ça a faire, la justice a tranché: il est interdit de l'interdire à la plage, puisqu'il ne «constitue pas un trouble à l'ordre public». Alors je sais que l'inscription du droit à l'avortement dans la Constitution doit rester notre priorité absolue, mais quand on aura cinq minutes, on pensera aussi à y inscrire le droit pour les femmes de s'habiller comme elles le souhaitent. Ça évitera qu'un maire puisse décider de ce que je peux, ou non, me mettre sur le dos.

Deuxième mythe sur les seins nus, encore plus ancré dans les imaginaires que leur prétendue illégalité: l'exposition au soleil favoriserait le cancer… du sein. C'est faux. C'est pour la peau que le soleil est dangereux –et il l'est pour celle des seins au même titre que pour le reste du corps. La peau des seins est, certes, particulièrement fine, mais c'est aussi le cas de celle des avant-bras, sur laquelle les articles de magazines féminins dissertent étonnamment moins.

La peur du coup de soleil
et du regard des hommes

C'est pourtant la crainte du soleil qu'évoquent 56% des femmes quand elles expliquent ce qui les retient de tomber le haut. Les campagnes de prévention quant aux dangers de l'exposition au soleil ont donc porté leurs fruits. Mais les seins des femmes restent, dans l'imaginaire, une partie plus délicate à exposer que le reste du corps.

Mes copines me le confirment: Anna garde toujours son haut, par peur de «cramer des tétons», Naïma craint le coup de soleil sur «cette partie tellement fragile du corps». Quant à Clarisse, elle «flippe sa race d'un coup de soleil sur les nibards» mais précise aussi qu'elle ne serait, de toute façon, «pas à l'aise, à cause des regards».

Selon l'Ifop, 51% des femmes de moins de 25 ans craignent, en bronzant seins nus, d'«être l'objet d'agression physique ou sexuelle».

L'étude de l'Ifop dévoile justement un constat bien plus dérangeant: chez les femmes de moins de 25 ans, ce n'est pas tant le soleil qui est craint que les regards. Elles sont ainsi 59% à redouter, en bronzant seins nus, d'«attiser le désir des hommes», 51% à craindre d'«être l'objet d'agression physique ou sexuelle» et 41% à appréhender les «critiques négatives». Justement, Stéphanie se refuse le topless «à cause des mecs qui font des commentaires et prennent des photos», Clémentine a «peur d'être sexualisée»; et «le regard des autres, des hommes» angoisse aussi Solveig.

Une «espèce en voie de disparition»

Mais pourquoi la sexualisation de la poitrine semble-t-elle plus importante aujourd'hui qu'il y a trente ans, au point d'empêcher certaines de disposer librement de leur corps? Ne négligeons pas le rôle qu'ont eu les réseaux sociaux en censurant systématiquement les tétons des femmes. Après des années de déconstruction féministe, Instagram et Facebook ont réancré dans nos imaginaires l'idée que nos poitrines seraient des organes sexuels –et qu'elles ne peuvent, à ce titre, être montrées.

Nous avons aussi pris l'habitude que nos tenues fassent l'objet de réglementations. Les incidents sur les plages le démontrent: il ne faut être ni «trop» couverte, ni «trop» découverte. Les jeunes femmes savent aussi qu'elles ne peuvent se rendre à l'école ni en jupe «trop» longue ni en crop-top. Est-il alors réellement question de sexualisation, ou simplement de contrôle exercé sur les corps?

Alors que je mène l'enquête auprès de mes copines sur leurs pratiques estivales, Arthur me répond avec malice qu'il bronze seins nus «parce qu'[il est] un homme, et que ce n'est pas stigmatisé». Et Alexandre renchérit: «On aurait les couilles à l'air que personne ne nous dirait rien». Que Dieu nous garde qu'il prenne l'envie à ces messieurs de se balader les couilles à l'air, parce que je crois qu'Alexandre a raison.

Adèle trouve que ce sont les maillots, et pas sa nudité, qui «érotisent son corps» en plus d'être «inconfortables».

Le problème n'est pas la prétendue indécence des seins nus; le problème, c'est l'existence du corps des femmes dans l'espace public. Rappelons tout de même qu'il est fréquent de voir des hommes torses nus en ville et que les rappels à l'ordre sont, dans ce cas, d'une étonnante rareté.

Voilà pourquoi Laurine, qui s'obstine à bronzer seins nus, se sent «comme une espèce en voie de disparition». Et c'est d'autant plus le cas que les corps des femmes, en plus d'être contrôlés, sont sans cesse rappelés aux normes auxquelles ils devraient correspondre. Alors Agathe garde son haut, parce qu'elle «n'aime pas la forme de ses boobs». Quant à Julia, elle se dit «trop vieille» pour le topless. Les corps doivent être minces, blancs, en parfaite santé –et les seins en forme de fruits pas mûrs. C'est la même raison qui empêche maintenant ma mère de profiter du soleil et de la mer comme elle le faisait avant.

Des maillots qui en disent long

Mais où les femmes qui osent encore bronzer seins nus trouvent-elles alors le courage de le faire? La plupart évoquent tout simplement le plaisir qu'elles y prennent. Camille aime avoir «les seins qui flottent», Isaline adore «la sensation de l'eau sur [s]on torse» et Adèle aime sentir «le vent, le soleil, l'eau sur [s]a peau» - ça lui procure «un bien-être incomparable».

Quant à la sexualisation, Adèle trouve que ce sont les maillots, et pas sa nudité, qui «érotisent son corps» en plus d'être «inconfortables». Caroline et Isaline, quant à elles, mêlent l'utile à l'agréable: si c'est le plaisir qui leur fait tomber le haut, elles savent que leur geste est militant. Caroline se réjouit que «ça emmerde les cons». Quant à Isaline, elle a envie, en nageant seins nus, «de dire au monde que [s]es seins sont des organes comme les autres».

Le geste n'est donc plus anodin, loin s'en faut; comme le montrait récemment Audrey Millet dans ses Dessous du maillot de bain, les tenues de plage en disent autant sur l'histoire de la mode que sur l'histoire du corps –et des injonctions qui pèsent sur lui.

Et les seins libres?

Bien sûr, la pratique du topless –comme le port du burkini– doit rester un choix. Chacune est libre de considérer, comme Alexia, que la mode est passée et que c'est «ringard». Mais n'oublions pas que les seins des femmes restent, bien malgré eux, l'objets d'une bataille politique –pour exister dans l'espace public sans subir la sexualisation. Camille Froidevaux-Metterie le rappelait dans Seins–En quête d'une libération: la poitrine n'est pas un détail du féminisme ni du vécu des femmes.

Alors, que celles qui le souhaitent résistent. Comme Éline, qui a tombé le haut pour la première fois l'été dernier et qui l'a vécu comme un «geste politique»: «Peut-être que personne n'y a vu un geste revendicatif, mais moi, ça m'a fait du bien de montrer que les femmes aussi peuvent être torse nu.»

Quant à moi, j'ai passé l'été dernier seins nus, comme tous les précédents. Un jour, je me suis déshabillée à côté de deux femmes de l'âge de ma mère, elles m'ont souri en me voyant me mettre en culotte. À peine avais-je eu le temps de m'allonger sur ma serviette qu'elles avaient toutes les deux tombé le haut, et qu'elles partaient nager en m'adressant un clin d'œil. Et c'est plutôt réjouissant, de savoir que mes seins bronzés ne font pas seulement chier les emmerdeurs, mais encouragent aussi les autres à libérer les leurs.

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