France

Le jeune vs. les jeunes

Quentin Girard, mis à jour le 17.06.2010 à 14 h 44

Le jeune fait peur, la jeunesse est désabusée. Vraiment?

Lors d'une récente conférence de rédaction à Slate, les journalistes réfléchissaient aux questions de la jeunesse, des apéros Facebook... Pourquoi en parlions-nous? Au-delà de l'actualité «chaude», on a souvent l'impression que la jeunesse est maltraitée: par les politiques (Facebook, Internet, emploi, etc) ou par la presse (les vieux qui regardent les jeunes, souvent avec condescendance). De qui fallait-il parler, comment? Par rapport à quels référents? Le débat était animé. La salle était composée d'une douzaine de personnes, pour moitié des «vieux» - qu'ils me pardonnent - c'est-à-dire des journalistes de plus de 40 ou de 50 ans, et pour un autre moitié des jeunes de moins de 30 ans. Chose surprenante, il n'y avait que les premiers qui s'exprimaient. Jusqu'à ce qu'un des «anciens» s'en émeuve: «C'est peut-être aux jeunes de parler, non? Moi, j'ai envie de savoir ce qu'ils pensent.»

Nous, les jeunes, nous sommes restés silencieux. D'ordinaire plutôt bavards, nous n'arrivions pas cette fois-ci à proposer des angles cohérents. Certes, il est toujours difficile d'écrire quand on est son propre sujet d'étude. Mais, au-delà de ça, j'avais l'impression que notre silence était surtout dû à une accumulation de contradictions un peu insolubles. On parle de la «jeunesse», «du jeune», mais que cela signifie-t-il? Le sociologue de la jeunesse Olivier Galland, directeur de recherche au CNRS, confirme: «C'est que cela va un peu dans tous les sens. D'un côté, on a la jeunesse qui fait peur, et de l'autre on a une victimisation de la jeunesse, qui est considérée comme sacrifiée, avec un rapport paternaliste. Ce sont deux images qui se confrontent.» Ce n'est pas une situation très nouvelle: «Depuis le XIXe siècle, il y a cette dualité, ajoute-t-il. Peut-être qu'elle s'accentue aujourd'hui.»

Dès qu'un groupe Facebook compte deux cents membres, c'est la jeunesse en général qui devient «fan de». Dès qu'une nouvelle danse est à la mode dans une boîte de nuit, c'est la jeunesse en général qui l'adopte. Dès qu'une soirée regroupe 300 personnes et que tout le monde s'embrasse, voire parfois fait l'amour dans un coin, c'est la jeunesse en général qui sombre dans une grande partouze. Dès qu'un apéro regroupe 10.000 personnes dans une ville de province –ce qui souvent représente à peine 25% de la population étudiante de cette ville en question (et donc déjà seulement une partie des 18-30ans)– c'est la jeunesse de France qui ne penserait qu'à boire et mourir bêtement.

Des jeunesses

Or, quand l'on a moins de 30 ans, on a le sentiment au contraire qu'il n'y pas une mais des jeunesses. Il n'y a plus de classe ouvrière, unique et solidaire, et il n'y a plus de jeunesse unique, d'où la difficulté de l'appréhender comme un tout. Déjà, on séparait celle qui faisait des études de celle qui n'avait pas cette «chance». Quand la population étudiante était très resserrée, on pouvait sans doute la considérer comme une classe sociale à part entière (ce qui n'empêchait pas les dissensions en son sein évidemment). Aujourd'hui, avec l'augmentation très importante du nombre d'étudiants, avec la diversité des parcours scolaires proposées, l'appellation étudiante veut-elle dire encore quelque chose? Cette question ne date pas d'aujourd'hui. En 1978, dans un entretien intitulé «La jeunesse n'est qu'un mot», le sociologue Bourdieu expliquait:

C'est par un abus de langage formidable que l'on peut subsumer sous le même concept (ndlr: de la jeunesse) des univers sociaux qui n'ont pratiquement rien de commun. Dans un cas, on a un univers d'adolescence, au sens vrai, c'est-à-dire d'irresponsabilité provisoire: ces «jeunes» sont dans une sorte de no man's land social, ils sont adultes pour certaines choses, ils sont enfants pour d'autres, ils jouent sur les deux tableaux. C'est pourquoi beaucoup d'adolescents bourgeois rêvent de prolonger l'adolescence: c'est le complexe de Frédéric de L'Éducation sentimentale, qui éternise l'adolescence. Cela dit, les «deux jeunesses» ne représentent pas autre chose que les deux pôles, les deux extrêmes d'un espace de possibilités offertes aux «jeunes».(...) Contre ces positions extrêmes, l'étudiant bourgeois et, à l'autre bout, le jeune ouvrier qui n'a même pas d'adolescence, on trouve aujourd'hui toutes les figures intermédiaires.

Olivier Galland estime que Bourdieu a tort, que la jeunesse n'est pas qu'un mot, c'est une réalité:

Il y a des transformations sociales qui touchent les jeunes en généralAinsi tous partagent cet allongement de cet phase de la vie qui est devenue une longue période de tâtonnements et d'expérimentation. Pour construire sa place dans la société, on peut moins s'appuyer sur ses parents et sur l'héritage culturel car l'explosion scolaire a changé la donne et les aspirations des jeunes.

Et de souligner «le long travail d'ajustement» que cela entraîne «entre les aspirations et la place finale dans la société». Un constat partagé de manière pessimiste par Gérard Regnault, consultant formateur en Ressources Humaines, dans un récent article de Slate.fr sur les jeunes journalistes«Ils ont de très hautes exigences qui contribuent à les mener, après quelques années de travail, à la déception.»
Toutefois, Olivier Galland modère son propos: «Il existe aussi des différences de plus en plus fortes entre les jeunesses. Les écarts s'accroissent énormément entre ceux qui font des études et ceux qui n'en font pas. On ne peut pas ainsi parler de génération sacrifiée au sens large.»

Un point commun: le rejet des politiques


De même, Oliver Galland estime qu'il y a «une crise de confiance profonde entre la jeunesse et les élites politiques», qui se rattache à un rapport général difficile entre notre société et la formation de nos élites. «C'est sans doute dû à l'école. Dès le départ, nous sommes dans un système ultra-élitiste, obsédé par la sélection des élites. Le système devrait faire une révision déchirante de son mode de fonctionnement. L'école n'a pas su s'adapter à la massification. Cette culture scolaire génère de la peur. Face à ça, on observe un repli identitaire d'une partie de la jeunesse qui se raccroche à la convivialité de la classe d'âge.» Et se désintéresse des grands débats. «Cela donne l'impression qu'elle évolue en vase clos, du coup il y a une inquiétude chez les politiques et du coup un réflexe conservateur à droite comme à gauche.»

Quelles sont les solutions? Pour Jean-Baptiste Prévost, à l'école cela passe par «la lutte contre l'échec scolaire». Et, dans la société, «il doit y avoir une prise en compte des jeunes dans les prises de décisions politiques et dans les entreprises. Il faut montrer qu'il est possible d'avoir des responsabilités quand on est jeune, qu'il n'y a pas forcément besoin d'attendre d'être un homme blanc de 40 ans».

Bourdieu, dans l'entretien de 1978, rappelle ainsi que «la frontière entre jeunesse et vieillesse est dans toutes les sociétés un enjeu de lutte», et donc par extension se joue l'accès au pouvoir et aux responsabilités.

Par exemple, j'ai lu il y a quelques années un article sur les rapports entre les jeunes et les notables, à Florence, au XVIe siècle, qui montrait que les vieux proposaient à la jeunesse une idéologie de la virilité, de la virtú, et de la violence, ce qui était une façon de se réserver la sagesse, c'est-à-dire le pouvoir. De même, Georges Duby montre bien comment, au Moyen-Age, les limites de la jeunesse étaient l'objet de manipulations de la part des détenteurs du patrimoine qui devaient maintenir en état de jeunesse, c'est-à-dire d'irresponsabilité, les jeunes nobles pouvant prétendre à la succession.

Et le président de l'Unef, Jean-Baptiste Prévost, de regretter que si les jeunes ne sont pas plus écoutés, «il n'est pas sûr qu'ils restent sans réagir dans les prochaines années. L'hypothèse d'un mouvement très important n'est pas à exclure». Pas seulement en France, mais aussi dans une partie de l'Europe. «Des traits communs existent entre la génération 600 euros en Grèce, 1.000 euros en Espagne et celle du CPE en France.» Chez les anarchistes, on va plus loin en affirmant, puisque que le présent est sans issu, que tout cela va finir dans un bain de violence, comme dans le pamphlet à succès L'insurrection qui vient (pdf). Page 101-102, il est écrit:

Quant aux obstacles sérieux, il est faux de réputer impossible toute destruction.(...) Dans la misère des temps, «tout niquer», fait peut-être office - non sans raison, il faut bien l'avouer - de dernière séduction collective.

Sauf que le livre a déjà été publié il y a trois ans, et que, depuis, de l'avis général, la situation a empiré. Pourtant toujours pas de signes certains d'une révolte de masse.

Une jeunesse hors du jeu culturel collectif?

Peut-être à travers cette absence de mobilisations violentes pointe-t-on là une autre hypothèse. La jeunesse serait, d'une certaine manière, hors du jeu collectif. Selon Olivier Galland, là encore «c'est ambigu et paradoxal. Si on regarde les valeurs générales, les générations ont convergé. Sur la morale sexuelle, le mariage, les enfants, les écarts entre les générations étaient beaucoup plus importants dans les années 60. D'un autre côté, sur le plan culturel, ça diverge. La culture adolescente est complètement à part de celle traditionnellement véhiculée, d'où une incompréhension totale de la part des parents. La culture est à côté, elle n'est pas contestataire, elle est ailleurs». La jeunesse aurait choisi de créer ses propres références, de se débrouiller par elle-même, de sortir de l'espace traditionnel des revendications, comme le souligne d'ailleurs un autre article récente de Slate.fr, Génération D. D'où ces diatribes que l'on retrouve chez des éditorialistes comme Zemmour ou chez des politiques, qui ne comprennent pas ces jeunes selon eux sans idéaux, sans rêves. Ils seraient plus rassurés s'ils les voyaient manifester avec des revendications précises. Cela correspondrait à la logique habituelle.

«Cela provoque une crise de transmission des valeurs, explique Olivier Galland. Dans les années 60, la jeunesse était contestataire, mais elle s'appuyait sur un socle de culture partagé par les autres générations.» D'une certaine manière, on allait manifester avec Marx ou d'autres dans la poche arrière et, si les gens s'opposaient sur les solutions et les démarches à entreprendre, au moins ils étaient à peu près d'accord sur les termes du débat.

Quentin Girard

Photo: Lors d'une manifestation à Nice le 31 mai 2010 à l'occasion du sommet Afrique-France. REUTERS/Eric Gaillard

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