Monde

La nouvelle romance entre Turcs et arabes

Ariane Bonzon, mis à jour le 16.06.2010 à 10 h 05

Longtemps, la Turquie a vu le Proche-Orient avec les yeux de l'Occident. Désormais, elle s'ouvre au monde arabe.

C'est un bel homme turc, moustachu et ténébreux et il a conquis le cœur des femmes arabes damant même le pion à ses rivaux arabes. Son nom? Muhammad. Muhammad est le héros d'une série télévisée turque, Noor, qui remporte un énorme succès au Proche-Orient et en Afrique du nord. Depuis quelques années, «plusieurs soap opera turcs sont devenus des hits dans le monde arabe», explique le blogueur Yves Gonzalez-Quijano. Selon une étude de KA Research company, 71,5% des femmes saoudiennes âgées de 15 ans et plus sont rivées aux séries télévisées produites à Istanbul. Elles apprécieraient particulièrement le caractère romanesque et courageux des héros masculins turcs.

«Ça change des Européens»

Mais depuis quelques jours, depuis l'affaire de la flottille pour Gaza, c'est un autre Turc, également moustachu et charismatique, qui a conquis non seulement le cœur des midinettes arabes mais celui de leur pères, de leurs frères ou de leurs fils: le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Déjà, au lendemain de l'opération Plomb durci à Gaza, la rue arabe avait applaudi le fameux «One minute» du Premier ministre turc à Davos. Furieux qu'on ne lui laisse pas la parole aussi longtemps qu'au président israélien, Tayyip Erdogan avait brusquement claqué la porte, devant les caméras du monde entier. Selon un sondage mené six mois plus tard par la Tesev, un think tank turc, 79% des personnes interrogées dans sept pays arabes (Arabie saoudite, Egypte, Jordanie, Irak, Liban, Palestine, Syrie)  souhaitaient que la Turquie joue un rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien.

«Tayyip Erdogan est mon héros, j'aime la façon dont il parle. Enfin quelqu'un qui ose dire ce qu'on pense. Pas comme nos leaders arabes qui s'agitent dans tous les sens sans résultats. Et ça change des Européens et des Américains bien trop conciliants avec Israël!», s'exclame cet expert économique arabe, d'origine palestinienne, qui vit entre Londres et le Proche-Orient.

Un rapprochement progressif

Longtemps, la Turquie a vu le Proche-Orient à travers les yeux de l'Occident pour la défense duquel elle s'est engagée au sein de l'Otan dès 1952. L'establishment kémaliste laïque et l'armée turque, aux commandes de la politique étrangère, étaient très méfiants à l'égard de ces régimes voisins islamistes pour certains, peu démocratiques pour la plupart et en guerre contre l'allié israélien pour tous. Le rapprochement –et une nouvelle réflexion sur l'identité et la place de la Turquie dans la région– s'est opéré progressivement à Ankara à partir des années 1980. «La Turquie a cru qu'une solution au problème palestinien pourrait être trouvée à Madrid (1991) et avec le processus d'Oslo (1993), et cela a accéléré son changement de vue sur la région. Avec l'accession au pouvoir du parti pour la justice et du développement (l'AKP),  ce changement et ce rapprochement  se sont accélérés et ont gagné en visibilité comme jamais avant», écrit le directeur de la Tesev, Mensur Akgün.

Mais l'ouverture de la Turquie vers le monde arabe a d'abord été dictée par des considérations économiques. Pas idéologiques ou religieuses. «Les contacts avec la Syrie, l'Irak et l'Iran ont  essentiellement des objectifs économiques. La puissance turque réside dans son "soft power" dans la région et dans son pragmatisme, pas dans une supposée proximité idéologique», écrit Huseyin Bagci dans la revue The Turkey analyst en décembre 2009.

Faire du commerce

«Les personnes que nous avons interrogées pour notre sondage soutiennent ouvertement l'actuelle politique turque dans la région, poursuit Mensur Akgün. Cependant, et contrairement aux présuppositions turques, ils ne considèrent pas que la Palestine est le plus grand problème auquel ils doivent faire face –l'économie, le chômage et la pauvreté sont des préoccupations qui viennent bien avant.» En ce sens, ce sont aussi les entrepreneurs et les produits turcs qui font le succès de la Turquie au Proche-Orient et en Afrique du nord. Car ces huit dernières années, le gouvernement et l'entourage affairiste de Tayyip Erdogan y ont conquis de nombreux marchés.

«Les chiffres parlent d'eux-mêmes, confirme Deniz Unal du CEPII. Entre 2000 et 2008, il y a une nette réorientation géographique des échanges turcs. C'est marquant!» En 2000, 55% des exportations turques étaient destinées à l'Union européenne des 15. En 2008, elles ne constituent plus que 39% du total, pour l'essentiel des produits textiles et automobiles. En revanche, la part des exportations turques vers le Proche-Orient et l'Afrique du nord est passée de 9% à 20% sur la même période. Et ce sont des produits turcs beaucoup plus diversifiés qui intéressent les pays arabes et l'Iran.

C'est aussi la réussite économique de la Turquie (17e puissance mondiale en termes de PIB et avec un taux de croissance de 6% à la fin 2009) qui séduit les populations arabes. 61% des personnes interrogées par la Tesev considèrent que la Turquie est un modèle pour le monde arabe en particulier en raison de la manière dont y cohabitent islam et démocratie.

A la suite de l'arraisonnement meurtrier de la flottille pour Gaza, Tayyip Erdogan n'a pas mâché ses mots à l'égard d'Israël qu'il a accusé de pratiquer un «terrorisme d'Etat» tout en appelant la communauté internationale à ne pas laisser «Israël impuni». Son discours au Parlement turc a été traduit en anglais et fait exceptionnel, en arabe. Tayyip Erdogan, porte-parole des musulmans, a définitivement remplacé le médiateur qu'il a sincèrement espéré être, jusqu'à la fin 2008, entre Israël, les pays arabes du Proche-Orient et l'Iran. Une déception sans doute pour l'entourage démocrate de Barak Obama, désemparé par le caractère sanguin et impétueux  de leur partenaire turc. «Rappelons-nous le discours du Caire (juin 2009)! Lorsque le Président américain appelle à la réconciliation entre l'islam et le monde occidental, il compte bien que la Turquie joue un rôle majeur dans cette affaire», analyse le professeur en droit international, Jean-Pierre Colin. C'est d'ailleurs sous l'impulsion de Kofi Annan, l'ex-secrétaire général de l'ONU, que la Turquie lance avec l'Espagne en 2005 l'alliance des civilisations.

Ces derniers jours, la turcophilie est plus que jamais de mise sur les petits écrans du Proche-Orient. Mais l'eau de rose s'est teintée de brun. Après la romance de Noor, c'est Le cri de pierres, un feuilleton turc violemment anti-israélien qui a remporté un franc succès en Syrie ou en Arabie Saoudite.

Et pour ceux qui invoquent à propos d'Erdogan le «retour du Calife», une grande série historique sur la fin de l'empire ottoman serait en préparation à Damas. «Selon le scénariste, explique  Yves Gonzalez-Quijano, il s'agit de montrer que l'Empire ottoman, bien loin d'être la cause de la décadence arabe, fut d'abord et avant tout la victime des puissances européennes.» Une réhabilitation historique du puissant voisin turc aux yeux des téléspectateurs arabes, à laquelle le Premier ministre turc aura, à sa manière, largement  contribué ces derniers jours.

Ariane Bonzon

Photo: Un enfant palestinien derrière un drapeau turc lors d'une manifestation à Jérusalem, le 4 juin 2010. REUTERS/Baz Ratner

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