Monde / Économie

VTC et taxis au Maroc: une affaire qui ne roule pas

Temps de lecture : 5 min

Les autorités marocaines laissent les plateformes de transport opérer dans le pays, alors même que les exploitants de taxi doivent recevoir un agrément pour exercer.

L'attribution d'un agrément de transport, permettant de conduire un taxi, n'est pas un droit mais un privilège octroyé par le pouvoir marocain. | Jackson David via Unsplash
L'attribution d'un agrément de transport, permettant de conduire un taxi, n'est pas un droit mais un privilège octroyé par le pouvoir marocain. | Jackson David via Unsplash

Au moment où dans plusieurs pays dits «du Nord» se développe un mouvement d'opposition à l'«ubérisation» (innovation technologique devenue aujourd'hui synonyme de précarisation de l'emploi), les plateformes numériques de transport et de livraison à l'origine de ce phénomène se multiplient dans les pays dits «du Sud». Avec certaines spécificités dues à l'état du développement de ces économies, comme le montrent le cas de l'Afrique du Nord en général, et celui du Maroc en particulier.

Dans un article pour l'Observatoire marocain de la souveraineté numérique, publié le 17 février, nous dressions un bref état des lieux de l'histoire des plateformes de transport au Maroc. En 2015, le géant américain Uber s'installe dans le pays, mais le quitte au bout de trois ans en raison des nombreuses résistances syndicales et juridiques auxquelles il est confronté. Un départ qui, en réalité, n'est pas définitif puisque, en 2019, Uber achète la plateforme émiratie Careem, qui opère au Maroc depuis 2015.

Depuis, on a assisté dans le pays au lancement d'autres plateformes de véhicules de transport avec chauffeur (VTC), qu'elles soient nationales (Roby, Yallah) ou internationales (Yassir, Heetch, InDriver). Selon un documentaire diffusé sur la chaîne marocaine 2M, le nombre de chauffeurs travaillant avec les plateformes a atteint les 12.000 en 2021. Ce nombre semble progresser chaque année, en raison de l'augmentation du nombre des plateformes exerçant dans le royaume.

Une organisation chaotique

Leur implantation dans le secteur du transport de personnes au Maroc s'explique notamment par les nombreuses failles de ce secteur, au premier rang desquelles le «système d'agrément». L'agrément de transport de personnes a été mis en place au Maroc après son indépendance en 1956. Un dahir, ou décret royal, du 12 novembre 1963 définit les conditions et les règles de l'organisation de ce secteur.

L'attribution d'un agrément de transport –c'est-à-dire, concrètement, de l'autorisation d'ouvrir une entreprise, individuelle ou non, spécialisée dans ce domaine ou dans d'autres secteurs de transport (transport de marchandises, maritime, aéronautique, etc.)– n'est pas un droit susceptible d'être revendiqué, mais un privilège octroyé par le pouvoir marocain (le roi ou le Maghzen, l'administration marocaine), souvent octroyé aux anciens membres de l'armée, aux artistes, aux athlètes et à d'autres personnes influentes et partisanes du régime. Dans certains cas, ce privilège peut aussi être attribué à des citoyens en situation économique fragile, comme le souligne une circulaire du ministère de l'Intérieur du 22 décembre 1981.

La centralisation de ce service public depuis l'indépendance du Maroc s'expliquait par la volonté de créer un système socio-économique fortifiant le régime en affaiblissant l'opposition politique. Le pouvoir marocain a donc construit ce système des agréments pour maintenir sa suprématie, d'où le contrôle que continue d'exercer le ministère de l'Intérieur sur le secteur des taxis, alors que c'est le ministère des Transports qui doit en être le seul titulaire.

Le monopole d'attribution des agréments de transport détenu par le ministère de l'Intérieur a donné lieu à une organisation chaotique, dommageable à la fois pour les chauffeurs (précarisation de l'emploi) et pour les clients (pénibilité au quotidien) en raison de l'absence d'une stratégie de libéralisation du secteur pour créer une forte compétitivité.

Face au pouvoir et aux VTC, la résistance syndicale n'a pas suffi

Depuis quelques années, les autorités essaient d'introduire de nouveaux dispositifs juridiques afin de réglementer l'activité des chauffeurs. La plus récente de ces tentatives, qui date du mois d'avril, vise à mettre en place un ensemble de mesures, dont la plus remarquable est la possibilité pour les chauffeurs titulaires d'un «permis de confiance» et de la carte professionnelle de bénéficier de contrats de délégation des permis d'exploitation des taxis.

Cette décision a provoqué la colère de certains syndicats, qui reprochent aux autorités leur absence de dialogue avec les instances représentatives et déplorent que le pouvoir reste aux propriétaires des agréments sur le secteur.

Cette instabilité est aggravée par l'arrivée des plateformes de VTC, perçues comme des acteurs de plus en plus compétitifs exerçant de manière illégale, dans la mesure où il n'existe pas de cadre juridique les autorisant à fonctionner. Ainsi, la résistance syndicale qui persiste depuis 2015 n'a pas empêché ces entreprises de continuer d'opérer et d'attirer davantage de catégories de chauffeurs professionnels, dont certains chauffeurs de taxi.

Comment les autorités marocaines gèrent-elles cette situation dans un contexte juridique qui interdit les plateformes numériques de transport? À Casablanca par exemple, l'article 46 de la décision relative aux conditions d'exploitation des taxis souligne que toute voiture qui exerce sans permis de taxi sera retirée pour une durée d'un à six mois.

Un flou juridique qui profite
aux plateformes

Les plateformes de transport, elles, se présentent comme des «intermédiaires» numériques. Une définition source de confusion juridique, ce qui leur a permis d'échapper aux règles auxquelles sont soumises les entreprises traditionnelles de transport dans les pays du Nord. Ce même scénario est en train de se reproduire au Maroc, où leur croissance est importante.

Ce «laisser-faire» de la part des autorités est justifié par les deux «solutions» que semblent apporter les plateformes: la création d'emplois (par exemple, Careem a permis à plus de 5.000 chauffeurs de travailler) et la réponse à une offre de transport accessible aux citoyens. insuffisante. De plus, les plateformes mènent des opérations de lobbying auprès des décideurs marocains, comme c'est aussi le cas en Europe et aux États-Unis.

Notre travail de recherche autour du phénomène de l'ubérisation en France montre en effet que l'innovation qu'offrent ces plateformes en matière de transport n'est pas suffisante pour accroître leur part du marché. L'influence des politiques, à travers la promulgation de lois favorables ou l'annulation de décrets défavorables, a donc été un axe crucial pour construire et maintenir leur hégémonie.

Champions de la précarisation

Les conséquences de ce bouleversement sont multiples, mais la question de la précarisation de l'emploi et de la santé des chauffeurs constitue un sujet très médiatisé. C'est pour cette raison que l'on assiste à un glissement sémantique du terme d'ubérisation, d'une définition centrée sur l'aspect innovant qu'apportent ces technologies de transport à un mouvement régressif en matière de droit du travail.

Les expériences européenne et américaine montrent que ces plateformes décident et modifient leurs politiques relatives au taux de commission, aux tarifs, aux chartes de travail, etc. sans aucune négociation avec les chauffeurs. Or, cette absence de communication pose la question du droit du travail et, plus profondément, celle du contrôle des données par les géants du numérique.

Uber, qui fait partie de ces entreprises, inspire plusieurs débats à propos des réels objectifs derrière sa technologie de mise en relation dans le cadre du transport de personnes ou de livraisons. Sa collecte et exploitation des données personnelles des usagers impose de réfléchir aux enjeux derrière cette pratique qui, pour certains, est la vraie source de ses revenus et dont on ignore encore la finalité.

Les États-nations, dorénavant menacés dans leur souveraineté par ces sociétés privées «extraterritoriales», doivent réinventer leurs institutions politiques, développer une connaissance technique des infrastructures et des technologies, et réagir à ces changements accélérés du numérique en adaptant leur législation.

De ce point de vue, les réflexions autour de la souveraineté numérique au Maroc commencent déjà à aboutir à certaines décisions conséquentes, notamment l'interdiction d'hébergement des données sensibles à l'étranger. Cette décision peut être perçue comme une avancée majeure par rapport aux autres pays d'Afrique. Cependant, le Maroc est encore loin de porter un projet politique pour reprendre le contrôle sur sa souveraineté numérique, à l'instar de plusieurs pays du monde. Ce sont plutôt les unions politico-économiques qui pourraient faire face à l'hégémonie des plateformes, d'où la nécessité pour le Maroc de mener un dialogue autour de ces questions avec les pays d'Afrique.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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