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Malformés parce qu'artificiellement fécondés?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 15.06.2010 à 11 h 08

La procréation médicalement assistée n'est pas sans risque pour les enfants ainsi conçus.

C'est un sérieux rebondissement dans l'épais dossier de la procréation médicalement assistée (PMA), l'un des domaines les plus novateurs et les plus prolifiques de la médecine moderne. Depuis la fin des années 1970 et la naissance des premiers «bébés éprouvettes», une question est soulevée de manière récurrente. Celle de savoir si la fécondation artificielle (c'est-à-dire en dehors des voies génitales féminines) d'un ovocyte par un spermatozoïde suivie de la culture in vitro de l'embryon ainsi obtenu avant son placement dans l'utérus de la future mère est ou non sans danger pour le futur enfant.

Pendant plus d'une décennie, cette question médicale ne fut pas en première ligne. Elle était masquée par celle des naissances multiples et de leurs conséquences: dans leur course à la performance (calculée en nombre de naissances d'enfants vivants par tentative), les spécialistes de PMA (biologistes de la reproduction et gynécologues-obstétriciens) ne craignaient pas de placer quatre embryons ou plus dans l'utérus de la femme. Ces spécialistes prenaient alors délibérément le double risque d'accouchements complexes et de naissances de grands prématurés.

Les pratiques changèrent (généralement deux embryons au plus aujourd'hui) mais il fallut compter avec le développement ultra-rapide de deux nouvelles techniques potentiellement à risque. D'une part la congélation-décongélation des embryons conçus par fécondation in vitro. D'autre part — à compter du milieu des années 1990 — l'ICSI: l'injection mécanique d'un spermatozoïde au sein de l'ovocyte. Il s'agit, là encore d'augmenter les taux de succès en substituant l'artificiel (l'aiguille et le microscope) au hasard spermatique qui, lors d'une relation sexuelle fécondante, prévaut depuis l'éternité dans les voies génitales féminines.

Essais sur l'homme

C'est alors que l'on commença à s'intéresser aux éventuelles conséquences de toutes ces manipulations sur la «qualité» — pour ne pas parler des «défauts» — des enfants ainsi conçus. Un intérêt d'autant plus légitime que toutes ces pratiques avaient été développées et mises en œuvre en dehors de tous les encadrements éthiques et réglementaires concernant les essais cliniques sur l'homme; à tel point que certains -comme le Pr Axel Kahn évoquèrent non pas des essais «sur l'homme» mais bien d'«essais d'homme».

Premières publications et premières controverses alimentées, comme toujours, par de nombreuses difficultés méthodologiques. Le tout sur fond de risques a priori faibles et pouvant n'apparaître qu'après de longues périodes. Pour le dire simplement il y avait un conflit d'intérêt majeur: un peu partout à travers le monde industriel, seules les équipes de PMA «propriétaires» des données scientifiques et médicales étaient en mesure, et ce sur la base du volontariat, d'établir de manière rétrospective si leurs pratiques étaient, ou non, à risque sanitaire.

C'est dans ce contexte qu'ont été rendus publics lundi 14 juin, les derniers et importants résultats d'un travail de grande ampleur menés en France. Ce travail établit en substance que les enfants conçus et nés après un processus de PMA apparaissent exposés à un risque de malformations congénitales génétiques et cancéreuses supérieur à la normale. C'est pourquoi les auteurs de ce même travail coordonné par le Dr Géraldine Viot, spécialiste de génétique (hôpital Cochin- Port Royal, Paris), estiment désormais indispensables que les couples infertiles (ou hypofertiles) qui envisagent de recourir aux techniques de PMA  soient désormais mieux  informés de l'existence de tels risques les concernant, eux et/ou leur  potentielle et future progéniture.

Ce travail est présenté comme étant, dans ce domaine, d'une ampleur sans précédent: criblage statistique des 15.162 naissances  d'enfants conçus par  PMA et ce dans trente-trois  centres spécialisés publics français entre 2003 et 2007. «Nous avons constaté des cas de malformations importantes chez 4,24% des enfants», souligne le Dr Viot alors que le taux constaté de telles malformations et de 2 à 3% dans la population générale. Des études précédentes, contestées, avaient fait état de taux de malformations supérieures. Il s'agit selon elle pour l'essentiel d'anomalies touchant, chez les garçons, les fonctions cardiaques et uro-génitales.

Urgence et santé publique

Parmi les malformations de moindre gravité (affectant les filles que les garçons) figurent des angiomes ou autres  tumeurs bénignes cutanées ou sous-cutanées. L'âge des parents ayant, via la PMA, donné naissance à des enfants malformés, ne semble pas être un facteur statistiquement  déterminant. Les auteurs de cette étude chercheurs précisent qu'il n'est pas établi formellement que  ce taux plus élevé de malformations soit à chaque fois directement imputable aux seules techniques de PMA.

Géraldine Viot estime à 200.000 en France le nombre de naissances consécutives à des PMA, et des taux de malformation de cette importance constituent un problème de santé publique :

Il est important que tous les médecins, mais également les responsables politiques, en soient informés. A l'heure où l'infertilité progresse et où de plus en plus de couples ont  besoin de recourir à la PMA pour avoir des enfants, il est d'une importance  vitale que nous trouvions autant que faire se peut les causes des malformations qui frappent ces enfants. Étant donné que notre étude est la plus importante à ce jour, nous pensons que nos données sont plus susceptibles d'être statistiquement représentatives de la réalité.

Rien pour l'heure ne permet d'établir de relation de cause à effet entre ce surplus de malformations et les différents procédés mis en œuvre dans le cadre de la PMA: stimulations hormonales de la fonction ovarienne; congélation/décongélation des cellules sexuelles (féminines et masculines) et des embryons; nature «artificielle» des milieux de culture des embryons ; pratique de plus en plus répandue de l'ICSI etc. On peut aussi postuler que ce phénomène soit associé aux causes mêmes de l'infertilité ayant conduit au recours à la PMA.

L'équipe des chercheurs coordonnée par le Dr Viot estime indispensable de poursuivre ce travail en analysant les données issues  de 4.000 autres dossiers, ceux  des enfants conçus in vitro et ayant vu le jour en 2008. Il leur faudrait également pouvoir analyser les données concernant le développement psychomoteur des enfants nés en 2003 aujourd'hui âgés de sept ans. Ces chercheurs le pourront-ils ? Et quelles conséquences devrait-on — d'ores et déjà et en toute logique — tirer des résultats qu'ils viennent de rendre publics au sein de leur communauté spécialisée ?

Jean-Yves Nau

Clinique du contesté Severino Antinori en 2005. REUTERS/Alessia Pierdomenico

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