Culture

L'Insurrection qui vient en mode «lol»

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 16.06.2010 à 15 h 43

Le «guide du démocrate» entend vous donner «Les clés pour gérer une vie sans projet»: radical et parfois cruel, mais très drôle.

La gauche anticapitaliste réfléchit beaucoup sur la mondialisation, le capitalisme financier, l'aliénation du consommateur à l'ère 2.0, le système médiatique, la rotation express des nouveautés en magasin, etc. En revanche, la gauche anticapitaliste nous fait rarement marrer. En fait, ça n'arrive presque jamais. D'où l'idée de se pencher sur la sortie d'un Guide du Démocrate, petit essai pamphlétaire, sans concession et terriblement drôle.

 

Dans cet anti-manuel pour la vie moderne, on n'échappe pas aux désormais classiques critiques radicales du libéralisme et de la société de marché (marché financier, marché de l'emploi, marché matrimonial/sentimental/sexuel...). Société de marché à laquelle l'individu contemporain, petit entrepreneur de lui-même, est invité à s'adapter en développant ses «capitaux» (capital professionnel, capital esthétique, capital santé, capital sympathie, capital relationnel...).

Une rhétorique managériale

Critique radicale, donc, de la société occidentale et du comportement du «démocrate» (puisque c'est ainsi que les auteurs dénomment non sans malice l'individu de notre temps), un démocrate «progressivement et inéluctablement converti (...) en usager et en client» (p. 8). Pas vraiment étonnant venant d'un éditeur (Lignes) chez qui Alain Badiou a fait son come-back médiatique (De quoi Sarkozy est-il le nom?) ou qui a publié plus récemment un vibrant plaidoyer en faveur du Comité Invisible et de Julien Coupat (Alain Brossat, Tous Coupat Tous Coupables). On ne sera d'ailleurs pas surpris de retrouver dans Le Guide du démocrate les thématiques chères à l'Insurrection qui vient (atomisation des individus, stimulation permanente de la pulsion du consommateur, omniprésence des industries culturelles pour offrir un peu de «fun» et d'évasion au cerveau du «démocrate»).

Le petit plus qui fait la différence, c'est le choix des deux auteurs, Jean-Charles Massera et Eric Arlix, d'emprunter à l'«ennemi» sa langue libérale, joyeux mélange de termes techniques en «-tion», en «-isme» ou en «-ant», d'anglicismes cool et d'expressions d'ados attardés (l'univers du «Lol» ou du «Mdr»...) Une rhétorique à la mode qui s'est répandue dans les moindres recoins du langage courant (chez les jeunes cadres mais aussi chez les jeunes tout court, dans les titres de magazines féminins, dans les discussions entre amis, chez les écolos). Comme un signe fort de contamination de l'imaginaire collectif par la logique du pragmatisme et de la «gestion» en mode projet d'à peu près tout... De Bonjour Paresse à L'Open space m'a tuer, l'analyse un peu grinçante et décalée des tics de langage du travailleur contemporain est souvent révélatrice des ravages de cette pensée managériale creuse et souvent schizophrène (on a aucune prise sur les choses mais on reste super motivés!) qui façonne de plus en plus une représentation du monde.

«En démocratie, je positive»!

La thèse défendue dans cet essai d'une centaine de pages est limpide: «Le désir d'émancipation né avec les grands projets de construction démocratique s'est mué en volonté de servir une raison économique sans cause, mais renouvelant sans cesse ses atouts de séduction. Naissance d'une aliénation contractualisée.» (p. 31).

Il convient donc simplement de gérer au mieux un certain nombre de problèmes, plus ou moins urgents, qui se posent. Or «gérer», un terme dont les auteurs notent à juste titre qu'il est omniprésent dans les discussions, n'est-ce pas, justement, se résoudre à subir? «La raison économique étant supérieure à la raison démocratique, tout doit rouler —aux acteurs de s'adapter, à la pression, au stress, à l'obligation de résultats.» (p. 41).

Si le travailleur d'antan pouvait bien souffrir, au moins lui accordait-on un droit fondamental: celui de faire la gueule, de se plaindre, de ne pas accepter sa situation. Rien de tel de nos jours. «C'est quoi cette manie de tout critiquer? En démocratie je positive!», rappellent les auteurs. Et tant pis si la pression est parfois trop forte, «on va bien trouver un ou deux chapitres dans les manuels de management à rewriter (parce que, ok on est peut-être allé un peu trop loin sur deux-trois trucs c'est vrai), du coup tout le monde dialogue avant de retourner bosser, mais bon sur le fond on est bien d'accord que de toute façon y a quand même de grosses logiques structurantes qui sont là et que du coup il faudrait changer trop de trucs quoi.» (p. 94).

Pensée critique = prise de tête !

Mais ce qui énerve le plus les auteurs, c'est bien cette ritournelle de la positive attitude, assez bien résumée dans leur quatrième de couv: «Bienvenue dans une époque de l'indice, du sondage et des prévisions comme représentations ultimes, du Caddie malin, du lavage de cerveau rigolo, de l'émotion sur commande, de la pulsion en promo partout, du coaching pour pas trop sombrer quand on commence à être largué et d'un marché de l'emploi soumis à des flux super tendus et super brutaux comme ambiance, le tout dans la terreur de faire partie de la vague de septembre

Face à un monde sur lequel le «démocrate» n'a pas de prise, c'est finalement à la consommation et à la culture du «lol» qu'il préfère s'en remettre... «Le rire hygiénique et surtout faible en portée critique apparaît comme l'un des principaux remèdes fourni au démocrate pour affronter le stress, les tracas du quotidien et, d'une manière générale, l'enchaînement de tous les trucs à faire» (p. 67). Ce démocrate-là rappelle parfois l'Homo Festivus de Philippe Muray, prototype d'individu dépolitisé, individualiste, toujours «fun» et décontracté.

Storytelling, obsession du people, infantilisation généralisée... «Le frivole et l'absence de prise de tête sont élevés au rang de culte. Naissance du crétinisme pleinement assumé.» Un modèle de vie (certes caricatural) qui sonne comme un abandon total de toute ambition critique. Ainsi, dans une société globalement éduquée et douée de capacités d'autocritique, le démocrate préfère encore mater la télé. «Néanmoins, le démocrate n'est pas dupe, il sait bien que la télévision rend globalement con, qu'elle est l'outil de pénétration numéro un des cerveaux, mais sa force est de considérer qu'il a droit à ces moments de pénétration, qu'il les mérite, qu'ils les a gagnés» (p. 61). Magnéto Serge!

Jean-Laurent Cassely

Photo: The Way of the Exploding Fist / Noel Feans via Flickr License CC by

À LIRE ÉGALEMENT: Julien Coupat dans le texte

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte