Culture

Red Dead Redemption: en toute liberté

Chris Suellentrop, mis à jour le 18.06.2010 à 8 h 51

Red Dead Redemption, l’incroyable western édité par Rockstar, est encore meilleur que Grand Theft Auto.

Red Dead Redemption - capture d'écran du jeu / via reddead-redemption.fr © Rockstar

Red Dead Redemption - capture d'écran du jeu / via reddead-redemption.fr © Rockstar

«Red Dead Redemption», le western de Rockstar Games, est le meilleur Grand Theft Auto jamais produit. En tout cas, c'est le jeu que Rockstar voulait créer en faisant GTA IV: un vrai récit de fiction (on est proche du roman) dans un univers presque totalement ouvert. Autre point fort, Red Dead Redemption parvient encore mieux que GTA IV à mélanger les innombrables références à la culture populaire, auxquelles Rockstar nous a habitués, avec la vie d'un personnage qui se refuse à sombrer dans la violence d'un monde impitoyable. Dans Grand Theft Auto III (celui que beaucoup de joueurs appellent «le premier GTA») et dans GTA: Vice City, le frisson de la transgression venait du fait qu'on incarnait un méchant et qu'on pouvait faire absolument ce qu'on voulait («On s'en fout de l'histoire! Devenez chauffeur de taxi! Tuez des prostituées!»). Red Dead Redemption (RDR) est plus posé, plus subtil et un peu plus linéaire. L'environnement est toujours aussi vaste mais, au lieu de jouer n'importe qui et de faire n'importe quoi, vous êtes invités à vous cantonner à un rôle précis, celui de John Marston, un bandit repenti qui n'a plus qu'un seul rêve: avoir son propre ranch.

Un réalisme incroyable

Au début du jeu, des agents fédéraux envoient Marston à «New Austin». On se dit bien sûr que c'est au Texas, mais il s'agit du Texas des westerns, qui n'a qu'un rapport très éloigné avec l'Ouest sauvage tel qu'il a réellement existé. Si Red Dead Redemption est un jeu très original, il s'inspire sans vergogne d'une multitude de sources, dont le cinéma. Une ville s'appelle Rio Bravo, une autre où l'on extrait du pétrole s'appelle Plainview, et, au lancement du jeu, on entend quelques accords d'harmonica qu'on dirait empruntés directement à Il était une fois dans l'Ouest. (Ce n'est d'ailleurs que le premier indice suggérant que l'atmosphère du jeu sera très Sergio Leone). Cependant, au terme des 30 heures qu'il m'a fallu pour parcourir toute l'histoire racontée par le jeu, je me suis rendu compte que RDR est bien plus qu'un collage de références. Une fois encore, Rockstar est parvenu à donner un réalisme incroyable à un univers virtuel, au point qu'on a vraiment l'impression d'y être physiquement transporté.

Sous bien des aspects, Red Dead Redemption est un jeu de rôle. Pour les amateurs de jeux vidéo, cette dénomination a un sens précis et désigne un descendant des vrais jeux de rôle comme Donjons & Dragons, qui offraient aux joueurs la possibilité de développer leur personnage, de gagner en compétence et en puissance et, dans le même temps, d'influer sur l'univers fictionnel du jeu et de le modifier en fonction de leurs actions. RDR ne correspond pas vraiment à cette définition. En fait, si on s'y plonge avec l'état d'esprit dans lequel il a été conçu, il se rapproche plutôt du jeu de rôle que l'on pratique dans le théâtre d'improvisation. Une des bases de cet exercice (auquel je me suis brièvement adonné, sans grand succès, dans ma jeunesse) est de «toujours dire oui», de ne jamais rejeter les suggestions formulées par les autres acteurs à propos de votre personnage et de son comportement.

On a envie d'être John Marston

Eh bien, sans mauvais jeu de mots, Red Dead Redemption m'a très souvent convaincu de jouer le jeu. John Marston n'est pas un personnage vide dans lequel vous devez vous projeter. C'est un homme avec ses qualités, ses défauts et ses valeurs, que l'on découvre à mesure que le jeu progresse. Il respecte les femmes, il est prêt à tuer mais ne le fait jamais gratuitement et il n'aime pas fouiller les cadavres pour récupérer des balles ou quelques dollars. Les répliques des personnages sont parfois un peu lourdes ou maladroites (les Mexicains lubriques qui crient «Andale!» en mourant), mais l'écriture est la plupart du temps habile et les personnages esquissés avec subtilité. RDR considère également que le joueur est intelligent et attentif. Par exemple, le seul indice sur l'état civil d'une jeune femme croisée au début du jeu est révélé par l'utilisation du mot «mademoiselle».

En conséquence, lorsque Marston fait quelque chose auquel je ne m'attends pas, comme incendier un village de paysans sur ordre de l'armée mexicaine, fournir des jeunes femmes à un colonel corrompu, cracher sur un homme ou en tabasser un autre, je me surprends à penser «Je n'aurais pas cru qu'il était capable de faire ça», plutôt que «Moi, je n'aurais pas fait ça

Red Dead Redemption étant un descendant direct de GTA (il ne fait pas partie de la série, mais il a été produit par le même studio et on y joue pratiquement de la même façon qu'à GTA IV), je pense que beaucoup de joueurs seront déstabilisés, voire déçus, par cette nouvelle approche. J'ai découvert GTA III chez un ami au début des années 2000. Mais au lieu de me montrer une des missions qui constituaient l'intrigue principale, mon ami m'avait montré comment il utilisait le jeu pour s'adonner à son passe-temps préféré: tuer, piller et détruire tout sur son passage jusqu'à ce que la police l'arrête ou, plus fréquemment, l'abatte. Mon ami avait bien conscience que le jeu comportait une intrigue, mais il s'en fichait royalement.

Excès coupables

Moi aussi, je me suis laissé aller à quelques excès coupables. De toute façon, le gameplay de GTA encourage ce type de comportement (sans parler de GTA III et Vice City, où il faut gravir les échelons d'organisations criminelles), ainsi que tout le discours sur la soi-disant «liberté» apportée par un univers presque totalement ouvert. «Oui, on sait qu'il y a une histoire, mais l'intérêt du jeu, c'est qu'on est libre!» Dans Red Dead Redemption, on peut passer une journée à faire du cheval. On peut tuer tout ce qui bouge. On peut chasser, cueillir des fleurs ou jouer au poker. On peut essayer d'obtenir des distinctions particulières, comme celle «d'ignoble individu», qui vous échoit si vous attachez une femme sur une voie de chemin de fer et qu'elle se fait écraser par un train. Ou on peut devenir le héraut du «destin manifeste» en chassant les bisons jusqu'à extinction de l'espèce.

Tout cela est très amusant, mais ce n'est pas la manière la plus gratifiante de jouer à RDR. D'ailleurs, j'irais même jusqu'à dire que si vous jouez de cette manière, vous passerez à côté du jeu. Je ne dis pas qu'il faut ignorer les éléments qui existent hors de l'intrigue principale. Et je reconnais volontiers que l'accumulation de détails tous plus réalistes les uns que les autres est une des qualités de RDR. Mon John Marston aussi a joué au poker (une distraction pour laquelle j'ai déjà avoué une coupable faiblesse), chassé et cueilli des fleurs le long de routes poussiéreuses, dans des paysages magnifiques et superbement mis en musique. Mais ne laissez pas les cartes ou les marguerites prendre trop d'importance, et ne faites pas le hamster dans sa roue en essayant de devenir le plus fort ou d'accumuler les distinctions. Si vous jouez comme ça, Red Dead Redemption va vite se transformer en Farmville.

Devenir un type bien

Après tout, il n'y a pas que les jeux vidéo qui vous offrent des espaces de liberté. Ils sont même souvent plus contraignants que d'autres médias. Même dans un jeu «ouvert», vous devez progresser dans l'intrigue en respectant l'ordre prédéfini par les concepteurs. Avec un livre, vous pouvez décider de lire d'abord la dernière page, ou même de tout lire à l'envers. Au base-ball, vous pouvez toujours vous arrêter en plein milieu d'un match, sortir du terrain et cueillir des pissenlits. Et vous pouvez tout aussi bien regarder un film avec un mépris cynique pour l'histoire et les personnages. Mais ce n'est pas parce qu'on peut faire quelque chose qu'il faut le faire.

«C'est en faisant le bien qu'on devient un homme bon», dit un personnage à John Marston. Ce à quoi celui-ci répond: «Alors, je suis foutu.» Mon conseil: essayez de devenir Marston, faites votre possible pour devenir un type bien, même si vous n'avez aucune chance d'y arriver. Red Dead Redemption est un don du ciel. Il faut l'accepter avec respect, au lieu de nous empresser de montrer qu'on peut y mettre le feu et le jeter par la fenêtre.

Chris Suellentrop

Traduit par Sylvestre Meininger

Photo: Red Dead Redemption - capture d'écran du jeu / via reddead-redemption.fr © Rockstar

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